☀︎
Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Dragon rouge » (Thomas Harris)

En 1981, la naissance littéraire du plus célèbre des tueurs en série fictionnels : Hannibal Lecter, déjà vrai-faux consultant depuis sa prison psychiatrique de haute sécurité.

x

RELECTURE (PREMIÈRE LECTURE EN VERSION ORIGINALE AMÉRICAINE)

34369

Will Graham passa lentement devant la maison où la famille de Charles Jacobi avait vécu et péri. Les fenêtres étaient sombres. Une lampe de jardin était restée allumée. Il se gara deux pâtés de maisons plus loin et revint à pied dans la nuit tiède ; il tenait sous le bras un dossier contenant le rapport des inspecteurs de la police d’Atlanta.
Graham avait insisté pour venir seul. La présence d’un tiers l’aurait empêché de se concentrer – c’était la raison qu’il avait donnée à Crawford. Mais il y en avait une autre, plus personnelle celle-là : il ne savait pas très bien comment il allait s’y prendre et ne voulait pas que quelqu’un l’épie en permanence.
Il avait tenu le coup à la morgue.
La maison en brique à deux étages était un peu en retrait de la rue, sur un terrain boisé. Graham attendit longtemps sous les arbres pour mieux l’observer. Il voulait recouvrer son calme intérieur? Dans sa tête, un pendule d’argent se balançait dans la nuit. Il attendit que le pendule se fût arrêté.
Quelques voisins passèrent en voiture et jetèrent un coup d’œil furtif à la maison avant de détourner le regard. La maison du crime est toujours insupportable aux voisins, un peu comme le visage de quelqu’un qui les aurait trahis. Il n’y a que les enfants et les étrangers pour la regarder bien en face.

Thomas Harris, longtemps journaliste partiellement spécialisé dans les affaires de police et le crime pour Associated Press, a quarante-et-un ans lorsque paraît en 1981 « Red Dragon », son deuxième roman après le coup d’essai « Black Sunday » (1975). Hannibal Lecter, qui donnera naissance dès le roman suivant de l’auteur, « Le silence des agneaux », en 1988, et plus encore avec le film adapté par Jonathan Demme en 1991, avec les inoubliables interprétations d’Anthony Hopkins et de Jodie Foster, à la plus puissante franchise contemporaine de tueur en série, au point de l’incarner véritablement pour le grand public, n’est pas encore ici le protagoniste principal. C’est l’homme qui l’a jadis arrêté en manquant de peu y laisser sa peau, Will Graham, qui est la cheville ouvrière de cette chasse à un autre serial killer, le mystérieux tueur de familles au complet que la presse appelle d’abord « The Tooth Fairy » (et l’on préfèrera en effet l’évocateur et rusé « La petite souris » à l’absurde « La mâchoire » de la traduction française). Si « Dragon rouge » est bien l’acte de naissance littéraire d’Hannibal Lecter, là où le quatrième volume de la série, « Les origines du mal » (2006), marque ses débuts dans « la vraie vie », c’est d’abord la présence intense d’un enquêteur du FBI hors normes qui caractérise le roman, enquêteur à l’exceptionnelle compréhension de ce qui s’est passé sur des scènes de crimes que l’on peut à bon droit métaphorique qualifier d’apocalyptiques, avant même que n’apparaisse dans le paysage le tableau de William Blake, « Le Grand Dragon Rouge et la Femme vêtue de soleil », qui justifie le titre de l’ouvrage.

x

Drag01big

Une réunion était prévue à huit heures au quartier général de la police d’Atlanta. Il n’aurait pas grand-chose à leur révéler.
Il devrait essayer de dormir. Son esprit était semblable à une maison où tout le monde se disputait et où l’on se battait même dans le hall d’entrée. Vidé, engourdi, il but deux doigts de whisky dans le verre à dents avant de s’allonger. L’obscurité avait quelque chose d’oppressant. Il alluma dans la salle de bains et se recoucha. Il imagina que Molly était en train de se brosser les cheveux.
Des passages du rapport d’autopsie résonnaient dans sa tête, et c’était sa propre voix qu’il entendait, même s’il ne les avait jamais lus tout haut. « … les selles étaient déjà formées… une trace de talc sur la jambe droite… fracture de la paroi orbitaire médiane due à l’introduction d’un éclat de miroir… »
Graham voulut penser à la plage de Sugarloaf Key et entendre le bruit des vagues. Il imagina son atelier et pensa à l’écoulement de la clepsydre qu’il construisait avec Willy. Il fredonna Whiskey River à voix basse, puis tenta de chanter tous les couplets de Wild Mountain Rag. La musique de Molly… Il n’avait pas de problèmes avec la partie de guitare de Doc Watson mais se perdait toujours dans le solo de violon. Molly avait essayé de lui apprendre à faire des claquettes dans la cour de la maison, elle se moquait de lui… et il finit par s’endormir.

x

Reddragon

William Blake, Le Grand Dragon Rouge et la Femme vêtue de soleil, 1805

Admiré par Stephen King et par James Ellroy (qui reconnaîtra le moment venu la dette de son « Tueur sur la route » vis-à-vis de Thomas Harris), « Dragon rouge » affirme certes en littérature, à partir de l’imposante documentation recueillie par l’auteur à Quantico, au Centre spécialisé du FBI, pendant plusieurs années avant son écriture, les motifs essentiels du « tueur en série » de fiction. Mais comme « Shining » (et « Doctor Sleep ») justement et toutes proportions gardées, et surtout comme son lointain ancêtre inattendu mais manifeste, « Un roi sans divertissement » de Jean Giono, il repose sans doute sur une peur bien particulière, qui n’est pas l’horreur du crime perpétré, avec ses déluges de barbarie et de sang, mais celle, pour l’enquêteur, de trop ressembler au tueur, ce qui expliquerait cette affolante capacité à se mettre à sa place. C’est ce que soulignait d’ailleurs la première adaptation cinématographique de « Dragon Rouge », celle de Michael Mann (« Le Sixième Sens », 1986), d’abord critiquée avant de devenir culte, davantage que ne le fera la deuxième, celle de Brett Ratner en 2002, surtout soucieuse de replacer l’acte littéraire fondateur en ligne avec son successeur « Le silence des agneaux » (et d’homogénéiser la franchise par la la présence à l’écran d’Anthony Hopkins). Texte fondateur et incisif, « Dragon rouge » est à peine amoindri en français par la traduction solide mais parfois maladroite de Jacques Guiod, chez Mazarine en 1982 (on sourira et se régalera par exemple de voir un protagoniste, son pli urgent sous le bras, devoir aller « prendre le Federal Express » à la gare).

Le médecin légiste de Birmingham précisait que le chat avait été étranglé. Il l’avait rasé et n’avait pas trouvé de traces d’aiguille.
Springfield fit cliqueter les branches de ses lunettes contre ses dents.
Ils avaient trouvé de la terre meuble et creusé à la bêche. Pas besoin de sonde à méthane. Graham ne s’était pas trompé. Les chats se cachent pour mourir. Les chiens reviennent chez eux.

x

B9719759735Z.1_20190603111914_000+GM4DO0OJ7.2-0

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :