☀︎
Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Dirty week-end » (Helen Zahavi)

À Brighton, la violente vengeance d’une jeune femme ordinaire face au harcèlement ordinaire. Impressionnant.

x

71644

Voici l’histoire de Bella qui se réveilla un matin et s’aperçut qu’elle n’en pouvait plus.
Bella n’a rien de particulier. L’Angleterre est pleine de gens blessés. Qui étouffent en silence. Qui hurlent à voix basse pour ne pas être entendus des voisins. Vous les avez sans doute vus. Vous les avez probablement croisés. Vous leur avez certainement marché dessus. Trop de gens n’en peuvent plus. Ce n’est pas nouveau. Seule compte la façon dont vous réagissez.
Bella aurait pu avoir une réaction décente. Elle aurait pu réagir comme les gens décents. Elle aurait pu remplir son petit ventre rond de barbituriques, ou bien se jeter, avec une belle désinvolture, du haut d’une tour. Les gens auraient trouvé cela triste, mais pas inconvenant. « Ah, pauvre Bella, auraient-ils soupiré en jetant ses restes dans la terre à l’aide d’une pelle. Sans doute n’en pouvait-elle plus », auraient-ils dit. Au moins avait-elle eu la décence de réagir avec décence.
Mais la douleur et Bella ne faisaient pas bon ménage. Elle fuyait la douleur, avec l’espoir de lui fausser compagnie. Elle fermait les yeux et retenait sa respiration en espérant que la douleur passerait son chemin. L’idée même de trancher dans la peau pâle et transparente, de coucher son corps nubile sur la voie de chemin de fer qui relie Londres à Brighton, de se pendre au plafond avec un fil électrique autour du cou (n’est-elle pas élégante, odorante, en pendeloque ?), cette idée suffisait presque à priver ses sphincters de leurs moyens.
Bref, la douleur n’était pas sa passe de thé.

En 1976, dans le film « Network », destiné à faire date à bien des égards, et avec une dette non négligeable envers le Norman Spinrad de « Jack Barron et l’éternité », Sidney Lumet et son scénariste Paddy Chayefsky entraînaient leur « héros » Howard Beale, animateur de télévision vieillissant, à convaincre une part importante de la nation de se dresser à ses fenêtres pour hurler dans la nuit : « I’m mad as hell, and I’m not going to take this anymore. » La cible avouée de ce cri de colère en début d’acte était alors la société de consommation, avec son faux rythme intense, décérébré et mortifère.

À Brighton, cité balnéaire du sud de l’Angleterre, charmante à bien des égards, déversoir habituel des pulsions d’entertainment tous azimuts des habitants du Grand Londres (ce que connote largement l’expression d’origine, « Dirty week-end », délicate à rendre correctement en français), qui n’est qu’à quelques grosses dizaines de minutes de train, théâtre aussi des exploits plus qu’ambigus du « Bunny Munro » de Nick Cave, Bella, jeune femme très ordinaire et absolument sans histoires, ne supporte plus soudainement le harcèlement et l’emprise que lui fait subir son voisin d’en face, dont la propension au passage à l’acte et au viol pur et simple augmente visiblement jour après jour. Son « I’m not going to take this anymore » va prendre la forme inhabituelle – et choquante, évidemment, pour beaucoup de bonnes âmes – d’un passage à l’attaque, répondant à la violence sexuelle par la violence tout court, en quelques jours surchauffés et riches en cadavres qui, à leur tour, « l’avaient bien cherché ».

x

71dBfIwtDkL

Peut-être y avait-il une autre raison qui l’empêchait de passer à l’acte. Une raison qui la poussait à continuer, indifférente. Peut-être était-ce l’idée d’avoir vécu et d’être morte, sans laisser de trace. L’idée qu’en mettant fin à sa vie, elle n’aurait jamais eu de passé. L’idée que personne ne connaissait son nom. Car même si elle avait eu une vie médiocre, elle voulait que son nom soit connu. À défaut d’autre chose, elle voulait que son nom au moins soit connu.
Certaines personnes sont douées pour la vie, d’autres pas. Bella n’était pas douée. Nul ne lui avait jamais appris comment faire, alors elle avançait en trébuchant dans le noir. Elle se heurtait au bon goût, elle se prenait les pieds dans le raffinement, elle se cognait la tête contre le mur en brique de la réussite et du bonheur éternel.
Elle n’était pas très bonne à ce jeu, mais elle avait appris à être une bonne perdante. Perdre semblait lui convenir. C’était quelque chose de familier, comme une douleur qui a toujours été en vous, et qui vous manquera si jamais un jour elle disparaît. Le plus étonnant, c’est qu’elle n’en éprouvait aucune amertume.
Elle voulait juste qu’on la laisse en paix ; apparemment, ce n’était pas trop demander. Elle attendait peu, recevait encore moins, et remerciait Dieu de ce qu’Il lui accordait.
Elle s’était faite une place minuscule, et pas question de le lui reprocher. Elle s’était creusé un espace, dans un appartement en sous-sol, dans une rue qui descendait vers la mer. En été, elle s’étouffait de chaleur ; en hiver, elle frissonnait : elle passait ses soirées à chercher l’humidité, c’était une vie morne et grise, une forme de vie mutante, une vie avortée. Mais c’était la sienne, et elle l’acceptait ainsi.
Rien n’aurait changé, personne n’aurait jamais connu son nom, sans cet homme qui l’observait. Un homme ordinaire qui l’observait depuis sa fenêtre. Un homme qui l’observait et la désirait, là, debout derrière sa fenêtre. Il la voyait dans son sous-sol, et il fallait qu’il essaie. Il n’avait pas assez de bon sens pour la laisser en paix.
Il la voyait comme un récipient vide que lui seul pouvait remplir. Il s’imaginait la tirant par les cheveux pour lui faire traverser la rue. Il s’imaginait plaquant sa main sur sa bouche pour la plier à tous ses désirs. Malheureusement pour lui, il imaginait trop de choses. Un petit esprit avec de grandes idées.
Car Bella ne pouvait pas plier.
Comme il le découvrit, comme elle le découvrit, Bella ne pouvait que rompre.

x

51BLSoOQfvL._SX314_BO1,204,203,200_

C’est grâce au fort stimulant « Se défendre – Une philosophie de la violence » d’Elsa Dorlin, qui lui consacre quasiment un chapitre entier, que j’ai découvert cet excellent court roman de 1991 (traduit en français en 2000 par Jean Esch chez Phébus), qui entre en forte résonance avec le « Baise-moi » de Virginie Despentes publié trois ans plus tard, et qui connut comme lui les affres du scandale à sa parution : il est actuellement le dernier en date des ouvrages de littérature à avoir fait l’objet d’une demande d’interdiction au Parlement londonien pour immoralisme, nous prévient l’éditeur français en quatrième couverture de l’actuelle réédition. Les 200 pages enlevées de ce roman connurent ainsi les foudres de Salman Rushdie, que l’on a heureusement connu beaucoup mieux inspiré, et furent en revanche chaleureusement défendues, d’emblée, par Naomi Wolf – dont l’essai « Quand la beauté fait mal », l’année précédente, avait déjà largement indigné les nombreux aveugles face aux formes les plus ordinaires de la domination masculine. Passées les controverses et le succès mondial de ce roman soigneusement dérangeant, dont le maniement même de l’humour à l’emporte-pièce, très réussi, souligne l’horreur de la violence déchaînée – qui n’est évidemment pas là où on l’attend le plus -, « Dirty Week-End » demeure un texte magnifique, saisissant, et profondément révélateur quant à l’ancrage profond et « naturel » des rapports de domination ordinaire.

Depuis ce jour, elle garda les rideaux tirés. Ça n’avait pas d’importance. Pas vraiment. D’ailleurs, on s’habitue à tout. Elle le savait. Elle l’avait appris. Elle laissait les rideaux tirés, sans que ça la gêne vraiment. Mais elle gardait également ses fenêtres fermées, au cas où. Et elle installa des systèmes de verrouillage, au cas où.
Bella dormit très mal, cet été-là. L’été est censé être une période languissante. Une période de laisser-aller, de dissipation, de relâchement et d’abandon. L’été des autres. Pas l’été de Bella. L’été de Bella fut un été moite de sueur, tendu, humide et solitaire. Confinée, renfermée, cloîtrée. Prisonnière entre ses murs, elle purgeait son temps. Sans aucun espoir de remise de peine.
Bella a le sommeil léger ces temps-ci. C’est difficile de dormir avec les fenêtres fermées. Le vent ne vient pas gonfler la toile de vos rêves quand vos fenêtres sont fermées. Un des problèmes de Bella, c’est que sa vie manque de vent.
Elle verrouille les fenêtres et respire l’air confiné toute la nuit. C’est ce que font toutes les Bella du monde/ Elles verrouillent leurs fenêtres et respirent l’air confiné.
Et ça les rend folles. Un peu. Suffisamment pour les ronger. Une sorte de sensation animale qui les envahit à quatre heures du matin quand le ciel s’éclaircit ; elles se mettent à avoir la migraine, leurs membres pèsent des tonnes, le manque d’oxygène ralentit leur circulation sanguine.
De l’air putride et des barreaux. Des hommes se révoltent pour moins que ça.

x

helen-zahavi

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :