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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « La vie en chantier » (Pete Fromm)

Poignant et sans aucune mièvrerie, dur et sensible, le récit d’une reconstruction, d’un père, d’un bébé, des amitiés et de l’amour.

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Lorsqu’elle le lui dit, Taz est à genoux ; à force de manier le marteau ses bras vibrent, palpitent et picotent. Il lève les yeux, les oreilles bourdonnantes, la pince à levier et les doigts coincés sous encore quinze centimètres de sous-plancher en kryptonite de malheur.
Les pouces accrochés à sa ceinture à outils, comme si finalement elle comptait s’attaquer au fichu lattis, Marnie le regarde avec un sourire en coin et répète sa phrase.
Il cligne des yeux, hausse un sourcil et libère ses doigts, les frotte pour en retirer la poussière.
– C’est vrai ? demande-t-il.
Tâchant de contenir son sourire, elle commence à extraire un test de grossesse de sa ceinture, à peine un centimètre ou deux, avant de l’enfoncer à nouveau.
– L’aiglon a atterri.
Taz regarde autour de lui, le mur réduit à son ossature face à la cuisine, le sol maculé de plâtre, la constellation de trous laissés par les lattes qu’ils ont arrachées. Les moulures en pin ont été retirées et empilées près de l’atelier dans le jardin, où elles attendent qu’il trouve le temps de décaper un siècle de peinture. Encore du plâtre qui s’écaille, là où se trouvaient les moulures. Des fils électriques noirs d’un autre âge, gainés de tissu, affleurent entre les montants du mur, entourés ça et là de boutons et de tubes en porcelaine d’un blanc pisseux. Le plancher semble avoir explosé, des éclats de contreplaqué se dressent vers le plafond. Sous le plancher, l’érable crasseux est strié de colle, un trésor de pharaon enfin mis au jour. Des particules de poussière dansent dans la lumière qui filtre à travers les interstices, autour des portes et des fenêtres à guillotine. Taz absorbe la scène, à peine quelques secondes, mais c’est déjà trop long.
Le visage de Marnie se ferme.

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Artisan menuisier perfectionniste en diable, Taz se débat pour subsister entre petits boulots saisonniers et jobs de rénovation aléatoires pour parvenir à échapper à la véritable misère. Porté par la solidarité indéfectible de son ami d’enfance Rudy et par l’entrain permanent de son épouse Marnie avec laquelle il travaille et rit sans cesse, il est un peu inquiet lorsque celle-ci se révèle enceinte, mais se met avec elle à travailler davantage encore d’arrache-pied pour rénover à temps leur petite maison de Missoula (Montana), aux apparences de ruine, mais qui, avec beaucoup d’énergie et un peu de chance, sera prête pour accueillir confortablement (même si ce sera frugalement) le bébé à venir.

Une semaine plus tard, ils retirent les draps du lit et remplacent le surmatelas par un rideau de douche en vinyle, Marnie ayant lu quelque part que cela leur permettrait de sauver le matelas si elle perdait les eaux à un moment inopportun.
– Qu’est-ce que tu appelles un moment opportun ? demande Taz.
Elle le fait taire d’un regard avant d’étaler le drap. Il attrape un coin et le cale sur le lit.
Ils ne tiennent pas plus d’une minute avant d’éclater de rire. C’est un peu comme dormir sur du papier de boucherie, en moins confortable.
– J’ai l’impression d’être un poisson, dit Taz.
Ensuite, Marnie fait sa lippe de poisson. Hilares, ils retirent le rideau qu’ils abandonnent par terre avant de se réinstaller en cuillère, le souffle court. Elle pouffe à nouveau.
– Et ce n’est que le début : on va passer notre temps à faire des trucs qu’on ne comprend pas. À se comporter en parfaits imbéciles.
– On est faits pour ça.
– Parle pour toi, répond Marnie en se pressant contre lui.
La nuit suivante, elle perd les eaux.

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Lorsque Marnie meurt à l’accouchement, Taz se retrouve, totalement désemparé et quasiment désespéré, père, seul, d’une petite Midge, le prénom choisi auparavant par Marnie en guise de défi et de reflet de leur passion commune pour la pêche à la mouche. Une autre vie commence, dans le désarroi total.

Dès son « Indian Creek » de 1993, Pete Fromm nous avait initié à son art subtil montrant, mine de rien, des personnes qui se jugent ordinaires (mais qui ne le sont sans doute pas vraiment) confrontées à l’extraordinaire. Avec ce « La vie en chantier » de 2019, traduit en français la même année chez Gallmeister par Juliane Nivelt, si nous sommes bien loin en apparence de l’hiver à vivre en solitaire, sous la neige, d’un tout jeune homme devant surveiller une implantation d’œufs de saumon, nous retrouvons avec un immense plaisir cet art du récit qui saisit les humbles au plus près de la difficulté ou de la tragédie, et qui construit patiemment leur héroïsme improbable.

(Jour huit) Taz somnole pendant le biberon du matin, sans jamais sombrer tout à fait. Lorsqu’il rouvre les yeux, il est surpris de trouver Midge endormie, la bouche détendue autour de la tétine. Il la pose dans le couffin, habitué à son petit sursaut chaque fois qu’il l’éloigne de sa poitrine.
Il sent une odeur de café, de bacon, et enfile les habits qu’il trouve par terre.
Lauren le sert avant même qu’il ne soit attablé. Des pancakes, ce matin. Aux myrtilles. Une tasse de café. Pas de lait ni de sucre.
– Bonjour, dit-il, tirant une chaise.
Elle reste debout derrière la sienne, enveloppe sa tasse des deux mains. Du lait et du sucre. Deux cuillerées. Il commence à la connaître.
Elle le laisse s’installer, l’observant en silence, puis elle prend une profonde respiration.
– C’était agréable hier soir. De se sentir incluse. Merci, dit-elle.
Taz ne sait que répondre.
– En revanche, j’ai un peu mal au crâne.
Elle sourit et sirote son café.
Il se demande s’il cessera d’avoir mal un jour.
Elle pose sa tasse.
– Vous pensez que je ne vous aime pas.
À son tour, Taz prend une grande inspiration. Expire.
– Lauren, il n’y a aucune…
– C’est vrai qu’au début… (Elle tapote sa tasse). Je me disais qu’elle pouvait faire mieux.
– Marnie pouvait faire tout ce qu’elle voulait.
– Et ce qu’elle voulait, c’était vous.
Taz regarde son assiette, le bacon frit à la perfection.
– J’ai mis du temps à comprendre pourquoi, ajoute-t-elle. À comprendre comment vous fonctionniez ensemble. Vous étiez tous les deux persuadés que je détestais la maison, et vous n’arrêtiez pas de vous plaindre à Marnie. Selon vous, je pensais que vous la tiriez vers le bas.
Taz lève les yeux.
– Lauren, commence-t-il.
Elle l’interrompt.
– Vous aviez tort. Je vous ai vus ici et j’ai compris que vous n’aviez peur de rien, que vous n’aviez absolument aucun doute concernant votre avenir ensemble. (Elle secoue la tête.) Si seulement son père… S’il avait eu ne serait-ce qu’un peu de … (Elle manque de pouffer.) Disons que Marnie a fait un bien meilleur choix que moi.
Qui est cette femme ? chuchote Marnie.
– Lauren, arrêtez.
– Non. C’est à vous de m’écouter. Peu importe ce que vous avez pu dire ou penser, je ne m’en suis jamais pris à vous derrière votre dos. Je respectais ce que vous faisiez. Je vous admirais, même.
– Vous n’êtes pas obligée de…
– Mais vous devez retrouver tout ça, Ted. Même si c’était l’oeuvre de Marnie, ou de vous deux ensemble. Il vous faut faire votre deuil, bien sûr… Dieu sait que nous ferons le deuil de Marnie toute notre vie, mais… (Elle tend un bras, le doigt pointé sur Midge dans son couffin, comme si elle pouvait voir à travers les murs.) Pour elle. À partir de maintenant, tout est pour elle.

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Comme il nous l’avait déjà montré, Pete Fromm manie à la perfection l’assemblage de l’âpreté et de la beauté. S’il se produit ici des oscillations tirant du côté de l’effondrement mis en scène par exemple par un Paul Harding dans son « Enon », si l’apprentissage à la dure de la paternité renvoie aussi de jolis échos du côté du « Mama Red » de Bren McClain, l’auteur réussit, comme un Nick Hornby dans des domaines pourtant fort différents, à faire porter l’effort par une galerie de personnages superbes, dans leur simplicité même, de la belle-mère Lauren au grandiose et fidèle ami Rudy, de l’entrepreneur Marko à la fabuleuse baby-sitter Elmo. Et c’est ainsi que se noue et se dénoue, jusqu’au bout, une magnifique reconstruction, et l’un des romans les plus attachants, certainement, de ces dernières années.

Rudy disparaît quelques jours, le temps d’accomplir l’une de ses missions secrètes, et Taz travaille comme il peut sans utiliser d’outils électriques. Il va jusqu’à emmener Midge avec lui pour prendre des mesures. Marko n’en revient pas, le propriétaire est ravi.
Il appelle Lauren pour tâter le terrain. Lorsqu’il tombe sur la messagerie, il perd ses moyens et raccroche sans un mot, sachant que son nom s’affichera sur le téléphone.
Il est assis à la table, occupé à compiler des mesures pour réaliser le croquis d’un buffet compatible avec le chantier de Marko le pseudo Craftsman, quand il lève la tête, pensant avoir entendu un grattement. Il se tourne vers la chambre de Midge. Le grattement reprend, du côté de la porte d’entrée. Taz se lève pour ouvrir, se demandant pourquoi Rudy fait des manières, tout à coup. Mais c’est presque une enfant qu’il découvre, debout sous le porche. Elle le regarde, et son sourire se fait de moins en moins assuré à mesure que Taz la dévisage. Une jeannette venue vendre des gâteaux ?
– C’est Rudy qui m’envoie, dit-elle.
Il entend l’eau du biberon bouillir.
– Rudy ?
– Il dit que vous l’appelez Rude ? (Elle hausse une épaule.) Je comprends pourquoi, d’ailleurs.
Il se tourne vers la cuisine, la bouilloire, puis vers la fille à nouveau.
– Il t’envoie pour quoi ?
Elle se mordille la lèvre inférieure.
– Il dit que vous avez le plus beau bébé du monde.
– Il a tendance à exagérer.
– Je ne pense pas qu’il se trompe.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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