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Notes de lecture 2018

Note de lecture bis : « La bibliothèque de Hans Reiter » (Jean-Yves Jouannais)

Le sens réel de la guerre – et de sa farce – peut-il se dissimuler dans une collection obsessionnelle, folle et tronquée ? Vertigineux.

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À 4 heures du matin, un taxi vint me prendre en bas de chez moi. Les rues étaient désertes. On n’entendait que les arbres violentés par des bourrasques discontinues. Un chien aboyait aussi. Sûrement celui d’un SDF abrité sous un pont aux alentours. Ou peut-être très loin, le silence étant si étonnamment parfait, comme dans ces villes russes où, dans la nuit, sous la neige, on est estomaqué d’entendre, au fond d’un faubourg, chanter un coq comme si l »on se fût trouvé aux abords d’un village. Une brume flottait à la surface du canal. Au milieu de l’eau, un objet tressaillait au gré des clapotis. C’était dressé vers le ciel. Du bois, semblait-il. Pinocchio recraché par la baleine, mais mort. M’en approchant, je reconnus la quille d’une maquette de voilier. J’avais vu ces derniers jours un homme très âgé, à cet endroit, jouer avec un magnifique galion télécommandé. Le bateau avait peut-être chaviré. Aussi était-il resté en rade au milieu de l’eau. L’homme avait dû, la mort dans l’âme, abandonner là son cinq-mâts à la poupe carrée qu’il avait mis des mois à assembler. Ses canons en laiton avaient dû tomber lentement au fond du canal, et le navire hoqueter à la surface de l’eau tandis qu’il se délestait de la masse de son artillerie. J’avais lu quelque chose là-dessus. Une maladie, du type « chute d’organes » – techniquement, on dit « ptôse » -propre aux canons des bateaux de guerre. Ainsi était mort le cuirassé Bouvet, aux Dardanelles, touché, couché, la houle s’engouffrant dans ses cheminées et puis, électrisé par une convulsion, il avait bondi, ses douze tourelles, sorties de leurs assises, l’avaient abandonné pour le précéder dans sa noyade.

Le narrateur se rend toutes affaires cessantes à une vente aux enchères organisée sur l’île baltique de Rügen, jadis rêve balnéaire de villégiature nazie, pour y acquérir le plus possible de la bibliothèque d’un certain Hans Reiter, mystérieux collectionneur dont l’oeuvre d’une vie est maintenant susceptible d’être disséminée à tous vents. Alors qu’autour de lui, une guerre civile larvée fait rage, et que le bruit des détonations est devenu naturel aux habitants calfeutrés dans le confort relatif de leurs appartements, il entreprend, avec l’aide d’un ami aussi bizarre que lui, de tenter de saisir la signification de cet assemblage apparemment hétéroclite, que lui a disputé un autre enchérisseur, qui révèlera ses motivations le moment venu.

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Revenu d’Allemagne, je voulus prendre le temps d’expertiser cet échantillon de bibliothèque martiale, en saisir l’esprit et la logique. J’annulai tous mes rendez-vous, fermai les volets. Dehors, le froid était intense. Mais surtout, la couleur de tourbe de la pollution infusait dans un brouillard constant. Aucune clarté n’entamait ce cloaque. Le silence plombait. Seuls des coups de feu parvenaient à faire relief par instants, à s’incruster dans ce mou du temps. Je commençai à lire un ouvrage consacré à Fort Alamo, d’un certain Walter Lord. Lecture distrayante, sans attente, confortable et irritante de ces livres où la littérature n’est ni attendue ni invitée, où les phrases n’excèdent leur fonction que rarement, par accident (…).

Publié en 2016 chez Grasset, ce cinquième texte romanesque du performer, critique d’art et écrivain Jean-Yves Jouannais se nourrit remarquablement de ses travaux précédents, mais approche pour la première fois aussi frontalement – fût-ce par le biais d’un décalage autobiographique presque parodique – son oeuvre la plus ample à ce jour, qui ne passe pas, elle, par l’écrit (et cette particularité irriguait par anticipation, dès 1997, son « Artistes sans œuvres »), à savoir la série de conférences-performances mensuelles regroupées, à Paris et à Reims principalement, sous le nom fuligineux, aussi juste que trompeur, de « L’encyclopédie des guerres ». Et il s’agit bien ici, sans doute, d’étendre désormais, par personnage interposé, aux motivations d’abord difficiles à appréhender, le champ d’investigation, depuis les vestiges de « L’usage des ruines » (2012) jusqu’à leurs reflets historiques sous forme de livres, qui, à la différence des « Barrages de sable » (2014), semblent pouvoir défier le temps de leur modeste résistance et surtout de leur foisonnement, carburant d’obsession s’il en est.

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– C’est incroyable ce genre d’obsession, la tienne je veux dire, cette folie de la collection.
Il parlait de ce qu’il croyait connaître de ma dépendance aux livres. Je lui répondis qu’il se trompait. Lui, il était passionné par l’art contemporain. C’était non seulement son métier, mais aussi sa passion. Il y croyait, ne s’était jamais forcé pour y croire. Et ce qui le bouleversait dans l’art, c’était la vie des artistes, d’imaginer et de s’approprier ce qu’ils voyaient du monde. Moi, au contraire de lui, je n’étais fasciné par rien. C’était un regret. C’était à pleurer tant je le regrettais. Que ce soit la guerre, l’amour, la politique, ou tout autre chose – dont les livres -, je n’étais envoûté par rien. J’avais justement souffert de n’avoir jamais vécu sous le joug d’une addiction.
– Je ne collectionne rien à titre personnel. Je ne réunis aucun type d’objets, d’émotions, d’expériences, de rêves qui me seraient propres. C’est pour cela que j’acquiers les collections des autres. C’est le cas avec les livres de ce Hans Reiter. Je ne sais pas quel ensemble ils forment, ce qu’ils signifient ensemble. Mais c’est justement parce que je ne crois pas être cela, un collectionneur, que j’essaie d’éprouver un peu cette réalité de la dépendance, en tout cas de l’approcher, en accaparant les collections des autres. Je ne suis fétichiste que par procuration. Alors, ces ensembles, je les regarde, je tente d’éprouver la passion qui a concouru à leur constitution, l’obsession qui, chez un autre, les a fait naître.
– Mais pour ta nouvelle collection, qui n’est pas à toi, enfin qui n’est pas de toi, tous ces livres qui parlent de guerre, tu as bien des hypothèses sur ce qui les réunit.
– Non, franchement, je n’y comprends rien. En tout cas, ce qui m’arrête, moi, dans ces livres de guerre, ce n’est jamais la guerre. C’est un paquet d’anecdotes sans pedigree qui papillonnent apparemment au hasard, dont on ne sait pas si elles ont éclos sur un champ de bataille ou dans une fête foraine. Je lui racontai l’une d’entre elles, piochée dans une sorte d’encyclopédie populaire des animaux de guerre – un livre moche et mal imprimé -, un inventaire d’expériences plus ou moins loufoques tentées sur nos amies les bêtes. J’y avais découvert l’existence d’un certain Louis Ferrier, professeur de chimie à l’université de Harvard qui, dans l’entre-deux-guerres, avait oeuvré pour mettre au point l’arme miracle. Son programme consistait à équiper des chauves souris de bombes incendiaires très puissantes pour l’époque, ne pesant que cinq grammes et équipées d’un système de retardement.

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Prétendant avec une ruse certaine, et le maniement joyeux de motifs issus du roman policier et de conspiration mystérieuse, être en quête obsessionnelle (à travers les obsessions des autres, donc) de la signification de la guerre, Jean-Yves Jouannais nous offre une mise en abîme dont l’allégresse ne doit à aucun moment masquer le redoutable sérieux : recomposant des figures entrecroisées, entre tragédie et farce, récits guerriers et boutades que l’on jurerait échappées de plaisants almanachs, un dessin sort peu à peu des limbes et des anecdotes, le comique de situation et de destination s’insinue inexorablement, la subversion encyclopédique produit son effet de façon pour le moins inattendue. Exploration de possibilités et célébration d’impasses, tentative d’épuisement d’une idée passagère et parcours ritualisé parmi des genres concurrents, rivalisant pour imposer leur vision, « La bibliothèque de Hans Reiter » est tout cela, et son cocktail explosif de rire apparent et de larmes suggérées, son contraste entre quêtes rêvées et dérélictions présentes (même imaginées) constitue une bien réjouissante envolée ironique, à l’image de l’anecdote qui conclut le voyage, et qui implique une fameuse réaction nazie à un discours de Franklin D. Roosevelt, retransmis à la radio, tentant début 1938 de tenir en respect l’appétit territorial hitlérien.

Éric me dit que le thème de ma bibliothèque rapportée d’Allemagne n’était sûrement pas la guerre, que je m’étais trompé tout du long, comme si j’avais voulu étudier la métaphysique dans des livres de cuisine, et qu’à l’évidence c’était une certaine idée du burlesque qui les réunissait.

Ma collègue et amie Charybde 7 avait déjà parlé superbement de ce texte sur ce même blog, ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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