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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Artistes sans œuvres » (Jean-Yves Jouannais)

Une malicieuse et follement intelligente réflexion sur la « production » (et son absence) en art.

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artistes sans oeuvres

Publiée en 1997 chez Verticales, la première œuvre de Jean-Yves Jouannais marquait l’apparition d’une voix bien particulière, pour un travail résolument difficile à classer, entre l’essai social et politique, la réflexion historique et littéraire et le jeu langagier subtil.

Servi par une écriture élégante et efficace qui parvient à distiller au fil des pages de distincts brins de poésie au sein des sujets semblant parfois le moins s’y prêter, l’auteur s’engageait ici dans une démarche d’étude et de réflexion sur les « artistes sans œuvres », créateurs réels ou même parfois fictifs, ayant choisi de « ne pas » produire d’œuvre, en tout cas au sens classique du terme, et ce pour des raisons à la fois bien précises et très variables pour chaque individu concerné.

Traquant ces émules du Bartleby de Melville (le sous-titre d’ « Artistes sans œuvres » est d’ailleurs bien « I would prefer not to »), Jean-Yves Jouannais entame aussi un incroyable trajet parallèle et néanmoins convergent à celui du Catalan Enrique Vila-Matas (dont l’« Abrégé d’histoire de la littérature portative » de 1985 serait l’emblème, reconnu d’emblée comme point de départ par Jouannais), qui conduira les deux écrivains à devenir amis et complices intimes dans la construction croisée de réflexions littéraires flirtant bien habilement avec le canular sérieux : la préface de Vila-Matas pour la réédition d’ « Artistes sans œuvres » en 2007, ou l’introduction de Jouannais à « L’usage des ruines » en 2012, en sont d’éclatants exemples.

Avec les figures ici de Jacques Vaché, d’Armand Robin, de Félix Fénéon, de Roland Barthes, des dandies et des shandies, de Valéry Larbaud, de Jacques Rigaut, de Marcel Duchamp, de Félicien Marbœuf, de Joseph Joubert, de Mychkine, d’Yves Klein ou encore de Gilles Barbier, le tout sous le haut patronage initial de Borges (et de sa décapante analyse sur l’inutilité d’écrire une fois que le concept de l’œuvre existe), Jouannais réalise un tour de force captivant, ouvrant à chaque chapitre, en souriant malicieusement, des abîmes de réflexion et d’érudition enjouée sous les yeux du lecteur.

Une bien belle découverte pour moi.

jouannais

« Jacques Vaché fut un écrivain de temps de guerre, non pas un guerrier écrivain. La faire, la guerre, suppose une activité a priori exclusive. Les loisirs s’y voient limités aux techniques de la survie. Les lettres de guerre sont donc des messages envoyés de cet endroit où la littérature ne peut s’écrire, où la prospérité lui est interdite. Elles peuvent être lues comme les traces subtiles, en pointillé, d’une visée littéraire, formant une image peu fidèle de celle-ci mais qui la situe dans le champ des possibles. Lettres pareilles à ces silhouettes ombrées aperçues du ciel et qui signalent dans le sous-sol des plaines cultivées les ruines de quelques thermes gallo-romains. Des ruines enfouies, qui font par là même l’économie de la mélancolie, frustrant les peintres des motifs du sublime, flouant l’industrie de la carte postale. »

« « Défilé laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire. » C’est de là qu’il faut partir pour saisir le projet borgésien, lequel ne recoupe qu’en un nombre infime de points l’univers blanchotien. Pour Borges, le livre ne peut se concevoir à venir. Aussi l’ensemble des textes existant matériellement, signés Jorge Luis Borges, a moins pour fonction d’introduire un nouveau nom dans les histoires de la littérature que d’économiser mille ouvrages aux rayons de la Bibliothèque. Les Chroniques de Bustos Domecq consistent ainsi en une galerie d’artistes a priori fictifs dont l’œuvre, gigantesque pour la plupart, nous est livrée en quelques pages précises et économes. Plus Borges écrit plus il économise, non pas en réduisant le champ des possibles littéraires, mais en démontrant que ces possibles, parce que possibles, se doivent d’être considérés comme épuisés. »

Ce qu’en dit ma collègue et amie Charybde 7 est ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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