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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « La contre-nature des choses » (Tony Burgess)

Un terrifiant western sadien et dickien, sous la neige artificielle des zombies jadis inoffensifs de la grande déchetterie orbitale.

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L’Orbite, ça a commencé il y a un an et demi.
Mercredi prochain, le nombre atteindra et dépassera un milliard. Quelque part au-dessus de nos têtes – où exactement, allez voir sur Internet – un pot de chambre en graphite glacé, de la taille d’un porte-avions, est en train de tourner sur les bouffées d’air que des avions minuscules soufflent doucement. En train de se mettre en position pour lâcher son chargement selon un sillage mathématiquement parfait. Cent vingt mille corps environ vont gicler comme du soda d’une canette en suspension et se retrouver allongés en rang les uns à côté des autres. Parmi eux, le milliardième. Un milliard de corps sillonnant la stratosphère en un réseau minutieusement parfait, profondeur contrôlée, vecteurs rigides séparés par quelques centimètres. Un milliard, pas un de moins.
Ce soir j’ai ce truc à faire, à l’église du Jubilé. Repas-partage entre pères et fils. Interdit aux dames. Familles séparées. Pourquoi ? Aucune idée. Rien à foutre. J’ai vu des trucs religieux pires. Bien pires. Maintenant tout ce qu’il me faut, c’est un fils.

Souvent présenté comme l’un des auteurs canadiens contemporains (anglophones) les plus surprenants en matière de weird littéraire, Tony Burgess confirme largement cette réputation avec « La contre-nature des choses », publié en 2013 et traduit en français en 2018 dans la collection Exofictions d’Actes Sud par Hélène Frappat. Même si le titre, dans notre langue, a perdu son très newtonien « Problème à n corps », clin d’œil glaçant à une partie de son propos, en gagnant une très lucrècienne allusion nettement anti-épicurienne, et atomiste en diable, ce roman sort très nettement de l’ordinaire littéraire et science-fictif, et pourrait profondément déranger plus d’une lectrice ou d’un lecteur.

L’apocalypse zombie a eu lieu. Mais ce n’est pas celle que la culture populaire du XXème et du XXIème siècle avait imaginée (même celle, aux twists si rusés, du Colson Whitehead de « Zone 1 ») : passées la surprise et la première réaction conditionnée de massacres massifs de cadavres animés, l’humanité s’aperçoit que ces morts-vivants-là sont inoffensifs, se contentant d’errer, de ramper ou de remuer plus ou moins faiblement – et plutôt en silence. Dès lors, tout devient ou redevient affaire d’économie marchande, d’efficience et de stockage, et la puissante entreprise Déchets & Co a proposé sa solution miraculeuse et rémunératrice : stocker les morts toujours agités désormais en orbite terrestre. Et comme il arrive bien souvent en matière de « destruction créatrice », d’ « avantage à l’innovation attaquante » ou de « création de nouveau marché », certains effets secondaires n’avaient pas vraiment été prévus.

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Je passe par des arrière-cours. Pas trop de trottoirs dans ces petites villes. Volières pour humains le long des rues. Napperons blancs et filtre orange sur les fenêtres, de l’époque où le poison était légal.
La fontaine est à sec. C’est mon truc : chercher tout ce qui tombe en ruine. Pas rare de voir un pneu à plat sur une voiture neuve. Et la voiture est juste garée là. Effondrée comme un mauvais sourire. Rien à foutre. Le sol monte et le ciel tombe. Alors quelle importance de laisser traîner des trucs au passage ?
L’herbe est marron. Je remonte la rue principale. Les villes de l’Ontario ressemblent à une assiette que Lilian Gish aurait soigneusement rangée sur une étagère. Quand le soleil perce à travers les doubles-rideaux, c’est les rideaux qui nous éclairent. Elle doit être en train de surveiller en ce moment même. Le garçon dont j’ai besoin. Le fils que je devrais avoir. Ce soir il faut que j’emprunte un enfant au monde réel. Je le rendrai. Vous inquiétez pas.
Une femme jeune me dépasse. Au lieu de sourire je couvre ma bouche. Elle pourra pas dire que je l’ai pas fait. Il y a des gros seaux remplis de planches de pin. Menuisier. Je m’arrête pour regarder. Plein de petits placards. Non teints. Encore plus Gish. Un couteau fisherman avec une lame crantée. Un fil en coton pour une truite argentée. J’adore regarder. Ça tient les ruminations à distance. La lumière doit être constamment mobile sur ce petit couteau. Des événements totalement impossibles se produisent soudainement. Je reviens vers le baril de pin. L’odeur cautérise. Zéro mémoire. Zéro goût. Zéro vie. Juste de parfaites casquettes protectrices sur tous les récepteurs perforés. C’est le paradis de respirer ça. Le pin, c’est clean. Le pin, c’est que du clean.

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Dans une atmosphère déglinguée, où le soleil est ainsi devenu rare, où la maladie rampante a dépassé peu à peu les stades de la simple métaphore – et de l’hypocondrie – pour celles et ceux encore « pleinement » vivants à la surface de notre planète, Tony Burgess a imaginé un croisement particulièrement sauvage entre le western noir et baroque à la Sergio Leone (lorsque deux ennemis, qui se sont jadis côtoyés dans les mêmes juteuses magouilles de sécurité pour diverses entreprises minières – on songera curieusement  à ce propos-là au type de climat remarquablement anticipé par un Jean-Hugues Oppel dans son « Vostok » -, se retrouvent de deux côtés différents de la barrière, en lutte à mort) et les galeries de monstres mélancoliques d’un Philip K. Dick (celui de « Dr. Bloodmoney » tout particulièrement), un télescopage entre les fantasmes d’hybridation manu militari de la franchise « Saw » (ou le monstrueux « Human Centipede ») et les orchestrations des sectes de « La couleur de la nuit » de Madison Smartt Bell, revisitées aux couleurs du marquis de Sade, une spirale infernale entraînant l’écriture diaboliquement précise des blessures physiques et psychiques du Brian Evenson de « La confrérie des mutilés » dans les fantasmes de toute-puissance algorithmiques du « LoveStar » de Andri Snær Magnason : on retiendra certainement ici que si « La contre-nature des choses » n’est pas pour un lectorat fragile (l’expression anglo-américaine « faint of heart » reprenant là tout son sens), ses 180 pages proposent en tout cas une redoutable, diabolique machine incorporant finement les notions imagées de junkspace ou de space debris en un véritable western sous la neige artificielle, à base rusée d’organisation commerciale du désespoir et des arrières-mondes (immondes). Un véritable tour de force, indéniablement.

Le type aux tempes rasées. Un champignon sur son petit doigt. Ce type-là. Son trafic à lui, ça consiste à s’introduire dans des communautés, à isoler un certain nombre d’hommes clés et à les convaincre de se tuer. Plus il marque de points, plus les morts laissent un gros tas d’or derrière eux. Bizarrement, c’est très facile. Il reste pas tant de gens que ça qui ont réellement envie d’être ici, et si le Vendeur vous balade un peu avec l’idée que vous allez prendre un bain de soleil en flottant, tout léger, dans l’espace, avec le monde qui continue à tourner au-dessous, alors vous acceptez de bon cœur. Parfois le Vendeur vous persuade que lui aussi sera du voyage. Mais en fait, non. Il reste là et vous vide de votre fric, et puis il reprend la route.
Je connais le Vendeur aux tempes rasées. C’est Glenn Dixon. Le meilleur de tous. Une fois il a convaincu une ville entière – huit mille cinq cents habitants – de s’allonger pour mourir. Glenn et moi on se connaît depuis longtemps.

Ce qu’en dit très pertinemment Ted dans Un dernier livre avant la fin du monde est ici, ce qu’en dit joliment Gringo Pimento dans Addict-Culture est ici, ce qu’en dit Alexis Hotton dans Le Suricate Magazine est ici, ce qu’en dit Natalie Zina Walschots (en anglais) dans The National Post est ici, et ce qu’en dit (en anglais également) Peter Darbyshire dans The Province est .

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Tony Burgess

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  1. Pingback: Note de lecture : « Cashtown  (Tony Burgess) | «Charybde 27 : le Blog - 8 juillet 2018

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