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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Nickel boys » (Colson Whitehead)

L’horreur d’un racisme systémique américain, au cœur d’une école de réhabilitation en Floride et jusqu’en 2011, retravaillée au corps et à la rage froide par une rusée mise en fiction.

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Nickel Boys

Le jour de la rentrée, les élèves de Lincoln High School recevaient leurs nouveaux manuels d’occasion récupérés auprès du lycée blanc de l’autre côté de la rue. Sachant où partaient leurs livres, les élèves blancs les avaient annotés à l’intention de leurs successeurs : Va te pendre, le nègre ! Tu pues. Va chier. Le mois de septembre était une découverte des épithètes en vogue chez la jeunesse blanche de Tallahassee, épithètes qui, à l’instar de la longueur des ourlets et des coupes de cheveux, variaient d’une année sur l’autre.

Floride, 1962. L’esclavage des Afro-Américains aux États-Unis a été aboli un siècle auparavant, enfin et déjà, après l’une des pires guerres civiles de l’Histoire. Mais la ségrégation subsiste, bien vivante, dans nombre d’états de la fédération, et notamment ici, à Tallahassee et dans les petites villes avoisinantes, représentatives de ce Sud profond arc-bouté sur le souvenir de son drapeau confédéré, de ses plantations et de son mode de vie. Les lois Jim Crow, régulièrement votées et enrichies pour assurer une ségrégation légale et efficace depuis 1864, ont été constamment renforcées entre 1930 et 1960. Le Ku Klux Klan est resplendissant, et s’assure, lorsque la loi pourtant parfaitement englobante ne semble pas suffire, que les nègres restent à leur place, tout en bas. Le système judiciaire permet ainsi d’accueillir les récalcitrants, criminels confirmés ou simples citoyens de seconde zone n’ayant pas changé suffisamment vite de trottoir au moment de croiser une femme blanche. Pour les petits délinquants juvéniles, aux péchés trop véniels pour justifier une véritable incarcération, il y a des institutions charitables qui se chargent de leur rédemption par le travail et par l’éducation – sur le papier. La Nickel Academy est l’une de ces prisons faussement bien-pensantes. Après sa fermeture définitive en 2011, diverses investigations conduisent à la découverte d’un nombre hallucinant de cadavres clandestins d’anciens « élèves ». Lorsque l’horreur, connue des anciens ayant séjourné là dans leur jeunesse et ayant survécu, est rendue publique, Elwood Curtis, qui en fut pensionnaire, décide de se rendre sur les lieux, tout en se remémorant, pour nous, les tenants et aboutissants de cet épisode tragique de sa vie.

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Même morts, les garçons étaient un problème.
Le cimetière clandestin se trouvait dans la partie nord du campus de Nickel, sur un demi-hectare de mauvaises herbes entre l’ancienne grange et la déchetterie de l’école. Ce champ avait servi de pâture à l’époque où l’établissement exploitait une laiterie et en vendait la production dans la région – une des combines de l’État de Floride pour décharger les contribuables du fardeau que représentait l’entretien des garçons. Les promoteurs de la zone d’activités avaient décidé de construire sur ce champ une esplanade dédiée à la restauration, avec quatre pièces d’eau et un kiosque en béton pour des événements occasionnels. La découverte des corps représentait une complication coûteuse pour la société immobilière qui attendait la validation de l’étude environnementale, ainsi que pour le procureur de l’État, qui venait de clore une enquête sur les histoires de maltraitances. Il allait falloir en lancer une nouvelle, établir l’identité des victimes et la cause de luer mort, et personne n’était capable de déterminer quand on pourrait enfin raser, nettoyer et effacer ce lieu des mémoires, même si tout le monde s’accordait à dire qu’il était grand temps.
Tous les garçons connaissaient cet endroit de malheur. C’est une étudiante de l’université de South Florida qui en révéla l’existence au reste du monde, des décennies après que le premier élève eut été ficelé dans un sac à patates et balancé là. Quand on lui demanda comment elle avait repéré les tombes, Jody répondit : « La terre était pas normale. » Le sol enfoncé, les herbes clairsemées. Cela faisait plusieurs mois qu’elle et son groupe de l’université fouillaient le cimetière officiel de l’école. L’Etat ne pouvait en céder la propriété tant que les dépouilles n’auraient pas été convenablement déplacées, et les étudiants avaient besoin de travail de terrain pour valider leur année. Ils quadrillèrent la zone au moyen de piquets et de fil de fer, creusèrent avec des pelles et de petits engins. Quand ils eurent fini de tamiser la terre, des os, des boucles de ceinture et des bouteilles de soda s’entassaient dans leurs bannettes, composant une exposition absconse.
Comme au temps du Far West où on enterrait les morts avec leurs bottes, les garçons surnommaient le cimetière officiel « Boot Hill », une allusion aux films qu’ils allaient voir le samedi après-midi avant que leur condamnation à Nickel ne les prive de tout loisir. Le nom resta et parvint, des générations plus tard, aux oreilles d’étudiants de South Florida qui n’avaient jamais vu un western de leur vie. Boot Hill était situé au sommet de la grande colline du campus Nord. L’après-midi, quand il faisait beau, la lumière du soleil se réfléchissait sur les X en béton blanc qui signalaient les tombes. Les deux tiers des croix comportaient un nom ; les autres étaient vierges. L’identification se révéla difficile, mais l’esprit de compétition qui animait les jeunes archéologues fut la source d’avancées constantes. Les archives de l’école, quoique lacunaires et incohérentes, permirent de déterminer qui avait été WILLIE 1954. Les restes carbonisés correspondaient aux garçons qui avaient péri dans l’incendie d’un dortoir en 1921. Des tests ADN réalisés sur des parents survivants – quand les étudiants purent en retrouver la trace – établirent un lien entre les morts et le monde des vivants, qui perdurait sans eux. Sur les quarante-trois corps, sept demeurèrent anonymes.
Les étudiants entassèrent les croix en béton près du site de fouilles. Lorsqu’ils vinrent reprendre le travail un matin, elles avaient été brisées et réduites en miettes.
Boot Hill délivra ses garçons un par un. Quand elle découvrit ses premiers restes en nettoyant au jet des objets sortis des tranchées, Jody eut un frisson d’excitation. Le Pr Carmine lui dit que l’os en forme de flûte qu’elle tenait dans la main appartenait vraisemblablement à un raton laveur ou autre petit animal. Mais, avec le cimetière clandestin, elle eut l’occasion de se racheter. Elle le découvrit alors qu’elle arpentait le chantier en quête de réseau téléphonique. Son professeur confirma son pressentiment, à l’aune des anomalies du site : toutes ces fractures, ces crânes enfoncés et ces cages thoraciques criblées de chevrotine. Déjà que les dépouilles mises au jour dans le cimetière officiel étaient suspectes, qu’avait-il pu arriver à celles qui étaient enterrées dans la partie non signalée ? Deux jours plus tard, les chiens de détection et l’imagerie radar corroborèrent son intuition. Pas de croix blanches, pas de noms. Rien que des ossements attendant qu’on les trouve.
« Et ils appelaient ça une école », dit le Pr Carmine. On peut cacher bien des choses dans un demi-hectare de terre.

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Trois ans après l’impressionnant « Underground Railroad », Colson Whitehead nous offre à nouveau un roman cinglant pour explorer les racines et les modalités du racisme systémique aux États-Unis. À la différence toutefois de son puissant détournement de la métaphore du « chemin de fer souterrain » du temps de l’esclavage légal, ou des imaginations forcenées et incisives de « L’intuitionniste » (1999) et de « Zone 1 » (2011), il s’est contenté ici – si l’on ose dire -, plus proche en un sens de son « Colosse de New York » (2003), de s’emparer d’un atroce fait divers (un fait divers ayant duré un siècle tout de même) tout à fait authentique : la découverte d’un cimetière clandestin d’adolescents assassinés plus ou moins discrètement au sein de la Dozier School for Boys, en Floride, après des dizaines de « rappels à l’ordre » fort bénins ou complaisants durant ses 110 ans d’existence, avant qu’un véritable audit, enfin, en 2009, n’entraîne sa fermeture en 2011, et l’exhumation des restes accablants en 2012. Récompensé par un deuxième prix Pulitzer, « Nickel Boys », publié en 2019 et traduit en français en 2020 par Charles Recoursé chez Albin Michel, use d’un subtil détour par la fiction pour véhiculer sa rage froide face à un racisme qu’il faut bien qualifier ici de violemment systémique, inscrit jusque dans les moindres comportements des bourreaux et des victimes, même plusieurs dizaines d’années après les abolitions « officielles » de la ségrégation et les conquêtes de droits civiques de la fin des années 1960. Comme l’avait rappelé par exemple Lewis Shiner dans son magnifique « Les péchés de nos pères » de 2008, ou Alban Lefranc dans son intense « Le ring invisible » de 2013, si, certes, on peut prétendre que « all lives matter », il est hélas fort clair que, même en 2020, dans ce grand combat truqué, les « black lives » ont tout de même nettement moins d’importance que les autres.

Griff se releva d’un bond, marcha lourdement jusqu’au centre du ring et poussa un cri. Ce qu’il dit fut noyé sous les clameurs de l’assistance. Black Mike et Lonnie retinrent leur ami, qui semblait avoir perdu les pédales. Il eut du mal à traverser le tapis.
L’arbitre demanda le silence et prononça sa décision : Griff emportait les deux premiers rounds, Big Chet le dernier. Les Noirs avaient gagné.
Au lieu de faire un tour d’honneur, Griff se dégagea et alla se camper devant Spencer, toujours assis. Cette fois Turner réussit à entendre : « Je croyais que c’était le deuxième ! Je croyais que c’était le deuxième ! » Il criait encore quand les élèves noirs le ramenèrent jusqu’à Roosevelt en acclamant leur héros. C’était la première fois qu’ils voyaient Griff pleurer et ils prirent ses sanglots pour des larmes de triomphe.
Les coups à la tête, ça peut secouer le cerveau. Les coups à la tête, ça peut embrouiller les idées. Mais Turner n’aurait jamais cru que ça pouvait faire oublier combien font deux plus un. Cela dit, Griff n’avait manifestement jamais été très bon en maths.
Ce jour-là, sur le ring, il avait été eux tous en un seul corps noir, et eux tous encore lorsque les Blancs l’emmenèrent au fond et l’accrochèrent aux anneaux de fer. Ils l’embarquèrent le soir même et on ne le revit plus jamais. On raconta qu’il avait été trop fier pour se coucher. Qu’il avait refusé de se soumettre. Et si ça faisait du bien aux garçons de croire qu’il s’était échappé, sauvé dans le monde libre, personne n’allait les détromper, même si certains trouvèrent curieux que l’école n’ait jamais sonné l’alarme ou lâché les chiens. Lorsqu’il fut déterré cinquante ans plus tard par l’État de Floride, le médecin légiste nota des fractures aux poignets et en déduisit qu’il avait été entravé avant de mourir, en plus des autres violences qu’attestaient ses os brisés.
La majorité des garçons qui connaissaient l’existence des anneaux dans les troncs sont morts aujourd’hui. Le fer, lui, est toujours là. Rouillé. Profond dans la pulpe des arbres. Il parle à qui veut l’écouter.

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