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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Bréviaire des artificiers » (Mathias Énard)

Le terrorisme historique en sérieuse farce culinaire et manipulatoire.

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Publié en 2007 chez Verticales, le troisième roman de Mathias Énard, après « La perfection du tir » (2003) et « Remonter l’Orénoque » (2005) peut aisément faire figure de curiosité dans la bibliographie de l’auteur.

Ici commence ce mien discours, bréviaire et manuel, pour l’édification des débutants artificiers et apprentis terroristes.
Je rencontrai mon maître peu après son arrivée dans notre belle île des Caraïbes. De fait, moi, Virgilio, lui fus loué en même temps que la magnifique villa où il s’installa ; ma fonction était d’entretenir le jardin et m’occuper du ménage. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que, au lieu des familles de colons qui occupaient habituellement cette résidence, arrivait un homme seul, d’un âge incertain, de provenance inconnue, avec pour tout équipage une malle de livres, une paire de sandales et un bâton de pèlerin. Je le pris immédiatement en grippe. Il était prétentieux, hautain, renfrogné ; il me reprenait sans cesse sur mes méthodes de jardinage, insultait ma cuisine, qu’il trouvait insipide, et mes manières, qu’il jugeait grossières. Il cherchait toujours à me provoquer, interrompait ma sieste pour me demander de le masser ou de l’éventer. Il était tellement odieux que, si je n’avais pas été d’un caractère bon enfant, je l’aurais volontiers trucidé dans son sommeil. Pour me venger, j’urinais souvent dans son café, qu’il buvait très fort, et prenais un malin plaisir à encombrer son lit de divers insectes, point nécessairement mortels, mais toujours repoussants.

À travers le récit de Virgilio, le nègre serviteur d’un homme étrange, pré-retraité du terrorisme, l’art presque sacré des artificiers, venu s’installer douillettement sur une île caraïbe, Mathias Énard nous propose une étonnante fable, écrite dans une tonalité très « XVIIIe siècle », oscillant tout au long de ses 100 pages entre la farce énorme, l’ironie dans l’ironie, et la glose tragique. Forçant généreusement le trait dans presque toutes les directions, le récit de Virgilio enchâsse ainsi le parcours initiatique en grandiose caricature, la naïveté confondante de l’opprimé structurel, le paternalisme abject du gourou – qui utilise largement son savoir et sa rhétorique de manipulation, en sus de son pouvoir économique, pour conforter sa position et obtenir les faveurs sexuelles de son employé / esclave, et in fine le discours géopolitique de circonstance, finissant en éclat de rire qui peut laisser la lectrice ou le lecteur très interdits. L’effet de déséquilibre permanent est encore renforcé par l’aller-retour entre le texte et les illustrations de Pierre Marquès, en noirs, blancs et grisés à la manière des planches des vieux dictionnaires illustrés (ou du « Catalogue d’objets introuvables » de Carelman), proposant de furieux grands écarts entre le dessin, sa légende, et le morceau de récit auquel il affecte de faire écho.

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Ainsi était mon maître, que Dieu l’ait en sa sainte garde, facétieux et pourtant sage, sachant toujours mettre à profit les circonstances pour illustrer ses enseignements. Il restait encore mystérieux, et je savais seulement l’essentiel de ses plans. Même si j’avais bien retenu les deux premiers principes du terrorisme, la cause et la religion, je n’étais pas encore suffisamment instruit, ainsi parlait mon maître, pour en pénétrer les arcanes. Il poursuivait ses dessins et croquis, et s’était même toqué de peinture. Il me faisait poser, le plus souvent nu comme un ver, dans des attitudes pas toujours obscènes. Je dirai maintenant dans quelles circonstances il exécuta ce beau portrait de moi en sauvageonne, qui donna lieu à une grande leçon :
Il y avait quelques mois que mon maître s’était installé dans notre île des Caraïbes, où il était venu, disait-il, pour le profond, l’immense sentiment d’inutilité que lui inspirait ce lieu, d’après lui idéal pour la création ; il puisait l’inspiration dans notre rhum et la beauté lascive des autochtones comme moi. Il faut ici dire quelques mots sur son passé, du moins ce que j’en sais, ce qu’il a bien voulu m’en raconter et que je garde jalousement comme un de ses plus beaux enseignements. Formé au terrorisme par un grand maître maoïste du siècle dernier, il parcourut la planète en pratiquant son art, toujours pour de nobles causes, en Orient, en Afrique, en Asie insulaire, professant les Artifices avec dévotion et humilité à ceux qui en étaient dans le besoin. Ensuite, il avait passé quelques années de retraite dans une cellule où il avait approfondi, ainsi parlait-il, le côté théorique de notre art, en glosant les œuvres de ses prédécesseurs, et notamment celles de Saint-Just et de Robespierre.

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Les recettes, traitées avec une jubilation de sybarite en intense métaphore culinaire, de cocktails Molotov ou de plastic artisanal, les mises en abyme des grands maîtres historiques ou contemporains de l’Artifice, de l’explosion, du détournement ou de l’assassinat à visée politique, la dérision somptueuse qui hante ces pages, entre rire énorme et – tout de même – comme une amertume grinçante, n’ont toutefois pas suffi à pleinement me convaincre, me laissant moi-même oscillant à bien des égards, ne sachant trop que penser de ce lard-ci et de ce cochon-là.

À moins bien entendu que le véritable propos de cette pochade, bien plus redoutable qu’il n’y paraît, ne soit ni la Terreur ni l’Artifice, mais bien la soumission librement consentie et l’aliénation totale, préfigurant alors de plus d’une manière le renversant « Merci » (2011) de Pablo Katchadjian. – ou le froid pouvoir de la rhétorique, en matière d’art comme de politique, renvoyant aussi bien au « La madrivore » (2010) de Roque Larraquy qu’au « Paroles armées – Comprendre et combattre la propagande terroriste » (2015) de Philippe-Joseph Salazar. Il y a bien ici un authentique ridicule du terroriste, qui tue hélas surtout les autres.

Je dis les œuvres, Virgilio, car, comme le soutenait un artificier espagnol de mes amis, le terroriste est avant tout un artiste. Il y a certes ce désir de l’art chez ton idole le Saoudien pileux, l’ami des images. Il se cache sans se cacher. Il met en scène sa grotte, son cheval, sa toge et ses caligae. Il se maquille les yeux pour les rendre plus profonds. C’est le prince du spectaculaire. Ses performances sont toujours inattendues, elles explorent des terrains neufs ; il est cantonnier au Soudan, paysagiste à New York, horticulteur dans les déserts afghans. C’est le land performer des artificiers. Notre urbaniste mondain. En tant que tel, et si, comme je te l’ai déjà expliqué, sa démarche ne reposait pas sur du vent, si son artist statement n’était pas aussi indigent, cet homme serait le phénix de notre congrégation. Mais au lieu d’être le Marcel Duchamp de notre art, comme il aurait pu l’être, c’est Avida Dollars, notre Dali : une machine à succès, un miroir aux alouettes, un flatteur commercial. Prends garde, Virgilio, de ne pas tomber dans le panneau.

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À propos de charybde2

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