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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Dieu-qui-parle » – Navajo Police 9 (Tony Hillerman)

Un étonnant déplacement à Washington dans les caves de la Smithsonian Institution.

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RELECTURE

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Publiée en 1989, traduite en français en 1990 par Danièle et Pierre Bondil chez Rivages, la neuvième enquête de la saga policière navajo de Tony Hillerman est aussi la troisième, après « Porteurs de peau » et « Le voleur de temps », qui voit opérer « ensemble » (la tonalité plutôt complexe qui préside à cet « ensemble » devenant déjà presque un signe distinctif de l’auteur) le lieutenant Joe Leaphorn et le « simple policier » Jim Chee.

Janet rit.
– Écoute, cette affaire a fait couler beaucoup d’encre dans les journaux ici. Highhawk est conservateur à la Smithsonian et cela faisait un moment qu’il faisait un foin terrible parce qu’ils ont quelque chose comme un million de squelettes d’Amérindiens dans leurs stocks. Et l’année dernière ils ont essayé de le virer. Alors il leur a intenté un procès et il a récupéré son boulot. C’était une affaire qui relevait du Premier Amendement. Celles qui relèvent du Premier Amendement ont droit à une bonne couverture dans le Washington Post. Après, il s’est offert la partie de rigolade pour laquelle tu l’as arrêté. Il est allé éventrer deux tombes en Nouvelle-Angleterre et bien sûr il a sélectionné un couple historiquement marquant, ce qui lui a fait encore plus de publicité. Donc je le connaissais et j’avais lu ce qui concernait ses liens avec les Navajos…
Elle laissa sa phrase en suspens.
– Je crois que tu as un drôle d’oiseau pour client, conclut Chee. Aucune chance de le larguer ?
– Pas s’il obtient ce qu’il veut. Il veut en faire un débat politique. Pendant qu’il sera jugé pour avoir exhumé un couple de Blancs, il veut faire le procès des voleurs de tombes belagaana qui ont pillé les tombes indiennes. Ca pourrait marcher à Washington si je pouvais sélectionner le bon jury. Mais le procès va avoir lieu à New Haven ou ailleurs en Nouvelle-Angleterre. Dans cette partie du pays, les gens ont tous les mêmes joyeux souvenirs datant de l’époque où ils entendaient leur arrière-grand-papa raconter comment il exterminait les Peaux-Rouges.

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À sa première lecture en anglais, il y a désormais quelques décennies, ce roman avait été ma première déception significative avec cet auteur alors ô combien apprécié, peut-être par simple comparaison avec les belles réussites que constituaient les deux romans précédents de la saga.

À partir d’une intrigue pas si compliquée que cela en réalité, mettant en jeu un « Indien adoptif » particulièrement revendicatif et un jeu de chats et de souris entre services secrets et opposants réfugiés à l’étranger d’une dictature sud-américaine bien connue depuis le 11 septembre 1973, Tony Hillerman transporte en effet l’essentiel du déroulement du roman à Washington, en partie par souci de renouvellement (au bout de neuf épisodes, le risque de la répétition commence, à bon droit – et comme pour de nombreux auteurs de séries policières à succès -, à le préoccuper sérieusement), en partie peut-être – qui sait ? – par l’effet d’une bouffée de nostalgie de ses années de journaliste politique, dont témoignait son « grand roman » n’ayant pas percé, « La mouche sur le mur » (1971). Comme le notait astucieusement John M. Reilly dans son précieux « Tony Hillerman – A Critical Companion », cette transplantation a surtout pour effet d’établir une empathie supplémentaire entre les deux policiers navajos et la lectrice ou le lecteur, tous partageant au fil des pages une réelle nostalgie de la Réserve.

De manière plus gênante sans doute, ce neuvième épisode confirme que l’auteur n’est – paradoxalement – guère à l’aise avec les revendications des mouvements indiens les plus radicaux, qu’il a bien du mal à ne pas tourner en dérision à l’occasion (et l’on se souvient alors de cet aspect déjà outré dans « Femme qui écoute »). Pire encore, un certain malaise se développe au fil des pages avec l’emploi très fréquent du terme « terroristes » (et ce n’est pas une légèreté de traduction, pas si rare – même si elle n’est en général guère gênante – dans le travail de la saga policière navajo en français) pour désigner les opposants en exil au régime du général Pinochet, alors même que les séquelles de torture qu’ils portent dans leurs chairs sont soigneusement prises en compte par l’auteur.

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Smithsonian Building

On aurait pu ainsi craindre, après dix-neuf ans passés aux côtés de Joe Leaphorn et de Jim Chee, un symptôme d’affaiblissement de l’œuvre.. Il n’en est heureusement rien, et « Coyote attend », éclatant, dès l’année suivante, démontrera qu’il n’y avait ici qu’un doute passager. Par ailleurs, la finesse du travail sur les deux protagonistes principaux permet à l’auteur, même dans ce – disons – roman de transition, de glisser plusieurs éléments-clé de leurs évolutions personnelles, à notre grand bonheur de lecteur.

Le masque gris-blanc de Dieu-qui-Parle, avec sa touffe frémissante de plumes d’aigle et sa collerette de fourrure d’animal, constituait la tête du mannequin. Chee n’avait fait que passer à côté de douzaines de silhouettes humaines comparables dans d’autres expositions de la Smithsonian… qui représentaient des Lapons occupés à réparer des harnais de rennes, des musiciens aztèques en train de jouer, un chasseur de la Nouvelle-Guinée traquant un cochon sauvage, une femme d’une tribu d’Amérique centrale qui achevait une poterie. Mais ce mannequin-là, ce porteur de masque de Yeibichai, semblait vivant. En fait, il semblait plus que vivant. Chee restait là, les yeux fixés sur lui.

Mentionnons aussi, en pur clin d’œil, le hasard des lectures et relectures qui offre dans la même semaine ce roman et la belle fable d’Arno Bertina, « Des lions comme des danseuses », qui évoque justement avec brio et humour les questions de réappropriation de leur art par les peuples jadis colonisés (ou presque exterminés).

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Dieu-qui-parle » – Navajo Police 9 (Tony Hillerman)

  1. et voila j’ai commencé « Terminus Radieux » de A Volodine
    petit problème (qui en fait est un avantage), le soir je n’ai plus besoin de lumière, je suis devenu ver luisant….
    serait un effet du livre et de ses contaminations ?

    devant partir au canada la semaine prochaine, est ce que je risque d’affoler les portiques ?

    a ce propos, il y aurait il un livre (anglais) qui vient de sortir et qui serait a lire de toute urgence ?

    toute suggestion bienvenue (quoique j’ai déjà des listes)

    Publié par jlv.livres | 12 juillet 2016, 20:17

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Coyote attend  – Navajo Police 10 (Tony Hillerman) | «Charybde 27 : le Blog - 13 juillet 2016

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