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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Le sang des fleurs » (Johanna Sinisalo)

Une explication poétique, songeuse et déterminée, aux franges du fantastique, des disparitions massives d’abeilles de notre monde.

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Le sang des fleurs

Publié en 2011, traduit en français en 2013 par Anne Colin du Terrail chez Actes Sud, le sixième roman de la Finlandaise Johanna Sinisalo, dont j’avais déjà tant apprécié le « Jamais avant le coucher du soleil », est à nouveau emblématique de sa méthode narrative authentiquement transfictionnelle (au sens de Francis Berthelot), mêlant avec une grande habileté l’anticipation de type science-fictif au roman contemporain et à de subtiles touches fantastiques.

La reine est morte.
Elle gît sur la planche d’envol, frêle et fragile, les membres recroquevillés le long du corps.
Son abdomen oblong et sa taille nettement supérieure à celle des ouvrières suffisent à la désigner comme l’abeille mère, sans compter la petite tache de couleur de son dos : je l’ai marquée de jaune l’année dernière, au moment de son arrivée.
Bien trop jeune pour mourir.
Et d’ailleurs, que faisait-elle dehors ?
Je donne quelques coups d’enfumoir dans la ruche, mais aucune abeille n’en sort. Il n’est certes pas anormal qu’elles prennent leur temps, car elles sont repues et lourdes du miel qu’elles croient devoir sauver d’un incendie de forêt, mais il n’y a pas le moindre mouvement autour du trou de vol.
Mon cœur s’affole. Je lâche l’enfumoir pour prendre mon lève-cadre et ôter le couvercle de la ruche. Je le pose par terre et j’empile dessus les cadres que je retire un à un.
Les ouvrières ont disparu.
Envolées jusqu’à la dernière.

Comme dans « La disparition soudaine des ouvrières » de Serge Quadruppani, il est ici question d’apiculture, d’écologie, d’activisme, et d’avidité insatiable. Comme dans « Défaite des maîtres et possesseurs » de Vincent Message, il est aussi question, pas aussi paradoxalement qu’on l’imaginerait d’abord, d’économie de la viande, et du statut que s’arroge l’être humain face aux autres êtres vivants. Johanna Sinisalo organise la réflexion et le cheminement narratif avec l’habileté qui la caractérise depuis son premier roman, alternant les monologues intérieurs passionnés et souvent rêveurs d’Orvo, riche entrepreneur de pompes funèbres et apiculteur amateur – la passion des abeilles lui venant de son grand-père, son père étant, lui, le propriétaire de l’un des plus grands abattoirs finlandais, et les billets de blogs (car il y a plusieurs blogs impliqués ici) de son fils, défenseur acharné des droits des animaux, progressivement passé à une semi-clandestinité activiste.

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Quand des pirates menacent des navires marchands et volent leur cargaison, au large de la corne de l’Afrique, on envoie sur place des mouilleurs de mines et des navires de combat en provenance du monde entier. Pas question de laisser commettre des crimes et des délits, même si leurs auteurs sont poussés par la faim et la misère.
Mais quand on extermine des créatures marines intelligentes, uniques en leur genre et ne menaçant personne – que rien ne pourra jamais remplacer, contrairement aux biens de consommation superflus transportés par cargo -, on ne voit au grand maximum, à l’horizon, qu’un fragile canot de Greenpeace, alors qu’il y aurait de quoi mobiliser deux ou trois gros bateaux de guerre battant pavillon des Nations unies pour crier « bas les pattes, sous peine de baignade forcée ».
Qu’y a-t-il de si simple et évident à protéger des marchandises, et de si difficile et compliqué à préserver le droit à la vie d’une autre créature ? (Blog d’Eero « La Bête » Toivonoja)

Autour du mystérieux et fort réel syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles (ou CCD, « Colony Collapse Disorder »), apparu en 2006 aux États-Unis et ayant gagné en dix ans quasiment le monde entier, Johanna Sinisalo nous propose une fable rêveuse mais néanmoins survoltée, que l’on se gardera bien de raconter, tant la trame narrative en est beaucoup plus subtile qu’initialement suspecté par la lectrice ou le lecteur, entremêlant points de vue, pensées, hypothèses et actions dans un maillage serré de causes et de conséquences, de désastres en cours d’accomplissement et d’étranges fenêtres ouvertes sur des lendemains potentiellement bien différents.

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« Mais, nom de Dieu, ce n’est qu’une amusette, a-t-il répliqué. Certains cultivent quelques rangs de pommes de terre pour en avoir à la Saint-Jean. D’autres bricolent des voitures. Moi j’ai deux ou trois ruches. Tu peux t’en occuper, mais ce n’est pas un métier. Qu’est-ce qu’une abeille comparée à un bouvillon ? »
Eh oui, qu’est-ce qu’une abeille comparée à un bouvillon ?
Une fois, dans mon adolescence, alors que je tentais de séduire une fille, notre relation naissante s’était brisée avant même d’avoir commencé sur son refus de jamais venir à Toivonoja. Parce qu’il y avait des abeilles. Des monstres bourdonnants aux yeux globuleux, qui piquent et compensent leur petite taille par leur terrifiante force collective. Je l’aurais sûrement plus facilement convaincue de nous rendre visite si nous avions élevé des serpents à sonnette. Il est totalement inutile d’essayer d’expliquer la beauté et le charme profond des abeilles à une adolescente détestant tout ce qui a une carapace de chitine et six pattes.
Le bouvillon, en revanche, est une créature à sang chaud, aux yeux humides, qui, bizarrement, n’inspire aucune peur, alors qu’il est nettement plus gros et plus lourd que nous et pourrait nous piétiner si d’aventure l’envie lui en prenait. Mes craintives camarades de classe auraient aussi dû être bien plus épouvantées par la présence à Toivonoja – aux côtés d’innocentes colonies d’insectes – d’un camp d’extermination d’une terrifiante efficacité. Il en sortait à la chaîne des monceaux de corps sanguinolents, écorchés et dépecés, qui finissaient en morceaux sans vie sur les étals de boucherie. À Toivonoja, tuer était u métier. On assassinait par équarrissage, jour après jour ! La mort faisait tinter le tiroir-caisse.

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Comme cela était déjà flagrant dans « Jamais avant le coucher du soleil », et comme le pratique aussi à merveille son compatriote Pasi Ilmari Jääskeläinen dans son « Lumikko », Johanna Sinisalo veille à ne jamais verser dans l’essai déguisé, mais nous offre bien au contraire, tout en choisissant avec soin les formes galéniques adaptées pour mettre en scène son abondante documentation, une élégante et contrastée fable contemporaine, distillant une véritable écologie politique, associant une violence de fond qui n’a rien à envier au chaos du Tromsø de Frédéric Jaccaud, dans « La nuit », à, construite sur l’intimité d’un drame familial, une rêverie feutrée, bucolique et post-apocalyptique en diable, proche de celle du grand « Hier les oiseaux » de Kate Wilhelm. Et c’est ainsi que, jouant d’une palette puissante et incisive, la littérature nous questionne, nous alerte et nous met en mouvement bien mieux que tant de travaux analytiques.

Je pense à la Nouvelle-Zélande et à ses kaoris hauts comme des immeubles. Je crois que c’est Eero qui m’en avait parlé. On en tirait un bois résistant, le meilleur du monde, pour construire des bateaux qui naviguaient jusqu’aux confins de la terre et y répandaient une terrible maladie : l’avidité. Puis il n’y a plus eu d’arbres, ni de confins inexplorés.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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