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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « La nuit » (Frédéric Jaccaud)

Magnifique et noire, une improbable et inexorable Apocalypse vétérinaire à Tromsø.

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Publié en 2013 dans la Série Noire de Gallimard, le deuxième roman de Frédéric Jaccaud impressionne en orchestrant de main de maître une (très) sombre et (très) belle incursion à la frontière des genres policier et science-fictif, dans le cadre de choix de la ville norvégienne de Tromsø, la plus septentrionale des grandes (> 50 000 habitants) villes du monde, avec ses 69° 40′ de latitude Nord.

Dans la longue nuit polaire à la température pourtant relativement modérée par l’extrême reliquat du Gulf Stream, cette ville d’un futur proche et indistinct concentre en elle toute une terrible déliquescence fonctionnant comme au ralenti, univers vide qui s’adonne à la consommation de plaisir, à la dépression et à la futilité sérieuse. Écrivain peut-être raté devenu vétérinaire urgentiste et alcoolique, activiste forcenée des droits des animaux, hacker rêvant de contaminer insidieusement le système par les germes latents d’un chaos terminal, prostituée africaine s’étant taillé une micro-oasis d’indépendance, gros bras affectés aux basses œuvres d’une mafia subtilement rapace, policiers au bout du rouleau mais rêvant toujours d’ultimes coups d’éclat : tout ce que la métropole capitaliste contemporaine (même de taille réduite) peut produire à ses franges de désespoir ordinaire se retrouve ici, en un hallucinant kaléidoscope de points de vue progressivement enchevêtrés, pour devenir les ingrédients paradoxalement consensuels d’un Grand Incendie apocalyptique.

Le hacker relut son texte. (…) Le jeune homme se pencha contre son écran ; les mains levées au-dessus du clavier, il voulut modifier la tournure d’une phrase, mais abandonna aussitôt.
« À l’est, un pont construit après la Seconde Guerre mondiale rattache l »île de Tromsø au continent. L’autoroute s’engouffre dans un tunnel sous-marin. Ces deux uniques axes de béton, l’un aérien, l’autre souterrain, l’ancrent au monde réel comme deux griffes désespérées et l’empêchent, disent les plus jeunes qui économisent pour partir s’établir ailleurs, de dériver dans le royaume des glaces – parce que cette terre, noyée de nuit, compose la préface d’un univers de gel, de désolation, d’où la joie est absente.
Les axes routiers ne parviennent pas à joindre véritablement deux univers séparés par un bras de mer large de un kilomètre, si bien que la ville, dans une tentative ridicule d’annexion, déborde sur le continent, gangrenant la côte d’immeubles, de bureaux et de centres commerciaux, d’hôtels, de parcs d’attraction, d’entrepôts. L’autoroute E8, qui prend sa source au fin fond du continent, vient mourir abruptement – après avoir traversé des milliers de kilomètres de forêts, de plaines dévastées, longé la mer – en face des bâtiments en brique rouge de l’université. Quelques milliers d’étudiants s’agrègent chaque année sur le campus pour parfaire leurs connaissances sur l’environnement polaire, l’océanographie ou l’histoire de peuplades aujourd’hui disparues pour s’être entêtées à vivre dans une région hostile à l’homme. » (…)
« Aujourd’hui, des hordes de touristes déferlent sur l’île dans un paroxysme flamboyant. Tromsø trouve ses principales ressources dans ce commerce du voyage et du dépaysement, finançant ainsi ses écoles, son centre culturel, une partie des équipements de l’hôpital universitaire – notamment un appareillage permettant de pratiquer des opérations chirurgicales par satellite -, son institut supérieur de la pêche, ses parcs, son musée d’Art contemporain. Pourtant, ce n’est pas la proximité des montagnes et de la mer, ni les expéditions dans la blancheur virginale du Nord en motoneige ou en traîneau, ni même la poésie des aurores boréales qui attirent en masse les étrangers, mais les nuits froides et infinies compensées par la chaleur poisseuse de certains quartiers dédiés à l’amusement et aux putes qui, depuis la nouvelle législation en vigueur à Amsterdam devenue prude et ennuyeuse, s’emplissent d’une faune bigarrée errant dans des rues sillonnées de boîtes, de saunas et autres lieux de massage, des hôtels, du plus chic au plus miteux, des petites cours et des parcs pour le trafic, des sex-shops illuminés de néons rouges, des bars avec leur happy hour, leurs titty-dancers, où vacanciers et étudiants tentent de s’oublier. »
Le hacker marqua une nouvelle pause. Il vérifia la validité des hyperliens intégrés dans le texte. Ensuite, il passa en revue les images qu’il avait sélectionnées pour agrémenter le dossier Tromsø. Le traitement numérique apporté aux photographies du Red Light District l’égaya. Il se demanda si le texte était à la hauteur de son ambition.

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Minutieux dans ses dispositifs, superbement ambitieux dans ses propos, « La nuit » manie avec virtuosité la mise en place de sa myriade d’îlots d’insalubrité publique et privée, et organise avec brio une patiente convergence dont le Svalbard Vault (cher au Xavier Boissel de « Rivières de la nuit ») et une mystérieuse statistique sur la longévité décroissante des animaux domestiques (effleurant à plusieurs reprises une thématique qui pourrait évoquer aussi celle du « Défaite des maîtres et possesseurs » de Vincent Message) seront les catalyseurs essentiels, pour proposer un final échevelé qui rend aussi justice de plus d’une façon au tout meilleur du Maurice G. Dantec première manière (en y ajoutant la réussite inespérée de son « Les Résidents »), en nous épargnant ses dangereuses glissades d’érudition incontrôlée, pour parvenir à un bel équilibre entre rythme, apothéose, songerie et noirceur ultime.

L’oreille attentive, mais l’esprit perdu dans les brumes de la conjecture, l’homme vectorisa les informations politiques sous la forme d’un rhizome tournant en tout sens dans le chaos. Les États-Unis, qui depuis des semaines demandaient au gouvernement de s’expliquer sur l’exploitation réelle de la Vault à Svalbard, cachaient avec difficulté leur crainte sous le fard de la menace. L’Amérique du Nord était sous le coup d’autant de frappes imaginaires que de menaces véritables qui ne se concrétisaient que rarement – à vrai dire, mais peu de chercheurs osaient se frotter au problème, il semblait que la plupart des complots menés à leur terme sur le territoire américain naissaient dans le cerveau affaibli de nationalistes convaincus s’opposant aux pressions extérieures ; lorsqu’il ne s’agissait pas d’actions menées contre des groupes indigènes opposés, terrorisme écologique contre mouvement du maintien de l’ordre et de la mesure, néolibéraux contre néo-évangélistes, lobby des obèses contre Hollywood, etc. Le nouveau continent offrait un beau terrain de jeux pour les mathématiciens nostalgiques des systèmes dynamiques instables.

Un roman qui peut prendre place avec une sombre grâce dans le panthéon de la transfiction chère à Francis Berthelot (et à la librairie Charybde).

Ce qu’en dit Jean-Marc Laherrère dans Actu du Noir est ici, ce qu’en dit Philippe Boulier dans Bifrost est ici, et l’excellente Salle 101 en parle ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Photo : ® C. Hélie / Galllimard

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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