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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « La folie de ma mère » (Isabelle Flaten)

D’une enquête posthume sur une mère, conduite par sa fille, extraire une formidable chronique douce-amère, drôle jusque dans son tragique assumé, des secrets de famille qui ne sont pas toujours ceux que l’on croit.

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Flaten

Une dame me propose un yaourt. Elle a l’air gentille. Je plonge la petite cuillère dans le pot. La dame m’arrête : on dit merci maman. J’ai trois ans et découvre que j’ai une mère. Dans la pièce à côté un bébé pleure. Ta sœur n’est pas contente, suggères-tu avant d’aller la chercher. Je trouve étrange d’avoir une sœur. Nous sommes au dernier étage d’un immeuble dans la banlieue de Strasbourg, vue du balcon la terre donne le tournis, je suis perdue, me demande où je suis. La dame-maman appuie sur un bouton, une porte s’ouvre, on entre dans une cage qui descend. Dehors tu me donnes un verre de cornichons vide et m’installes dans un bac à sable parmi d’autres enfants. Je ne comprends pas ce que je dois faire. Je pleure. Tu me dis de jouer. Je ne bouge pas. Tu me prends par la main et on remonte dans la cage. Le soir un inconnu ouvre la porte et entre. Un matin il m’installe sur la barre de son vélo et nous partons. Tu m’avais prévenue : ton père t’accompagnera à l’école aujourd’hui. En chemin il serre les dents, à l’arrivée il me dépose au sol comme un sac puis me fait signe d’une main hostile de filer. Une déclaration de guerre.

Si ce « La folie de ma mère », publié en janvier 2021 au Nouvel Attila, se place d’abord sous les auspices du décryptage de la famille et du monde à hauteur intégrale d’enfant (comme un « Ce que savait Maisie » dont la protagoniste principale serait d’emblée équipée d’un monologue intérieur ravageur et d’un sens de la formule assassin et hilarant), l’adresse de la fille à la mère – en tutoiement accusateur, incrédule, désabusé ou même tendre – se déplace rapidement vers des terrains beaucoup plus minés, instables et incertains, où les secrets de famille et les reproches évidents sont parfois infiniment plus complexes que ce que le diagnostic maniaco-dépressif qui hante en apparence le récit pouvait lui-même laisser supposer.

Un jour tu débarques, le visage émacié, un brassard noir autour du bras. Je te demande à quoi sert ce machin. Ton père est mort, réponds-tu. Puis on passe à table et on n’en parle plus. De retour à la maison quand je croise un ou une voisine, je me planque de crainte de devoir l’annoncer. C’est plus fort que moi et très confus, comme si c’était un mensonge, une erreur… Je ne pleure pas mon père un seul instant et suis mortifiée de ne pas le faire. Les autres pleurent, mais pas sur moi, pas un geste consolateur. Ils me disent que j’ai de la chance, me conseillent de prendre soin de ma pauvre mère. Je me sens un monstre de ne pas avoir de larmes. Pareille à lui qui ne m’adressait pas la parole mais des torgnoles. Qui au vu de mon bulletin scolaire me giflait, me balançait mon cahier à la figure et m’ordonnait de refaire tous mes exercices sur le champ. Cette fois-là où, haute comme trois pommes je pique un bonbon, il cogne si fort que Grand-maman lui ordonne de cesser car il va me tuer. Lui que d’instinct j’évitais autant que faire se peut et réciproquement. Plus tard je saurai.

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Ma collègue et amie Marianne vous avait déjà dit sur ce même blog tout le bien qu’elle pensait de « Adelphe » (2019) et des recueils de nouvelles qui l’avaient précédé, tels « Se taire ou pas » (2015) ou « Chagrins d’argent » (2016). Ce onzième texte publié nous prouve à nouveau à quel point Isabelle Flaten maîtrise l’art délicat du traitement juste, acéré et pourtant drôle et tendre, des imperfections tragiques de la vie. Tissé de quêtes naturelles et moins naturelles à l’intérieur d’une vaste enquête partiellement posthume, tracé d’un chemin nécessitant parfois une machette dans le dense taillis des non-dits familiaux et des évidences qui ne l’étaient pas pour tout le monde, « La folie de ma mère » nous offre un de ces textes rares dans lesquels le dévoilement ne porte pas sur son objet apparent, la mère, mais bien plutôt ce qui constitue la détective-fille en tant que telle – avec une verve et un brio qui permettent de franchir les obstacles psychologiques et psychiatriques réels disséminés sur le parcours, comme en se jouant, finalement.

Tu as enfin retiré ta cagoule, es redevenue vraie. Jusqu’à renaître à toi-même. Et tout recommence avec des vacances. Il te faut changer d’air. Voir du pays. Tu as reçu un petit pactole d’une assurance suite au décès de ton mari et tu décides de le convertir dans la fureur du moment, un des villages du Club Med en Sardaigne. Autrement dit au bout du monde. J’ai dix ans, prends l’avion pour la première fois et atterris dans un rêve. Sur place il y a de la joie et même des dirladada. Tout est différent, on habite dans des paillottes, on fait toilettes communes et c’est liberté, égalité, rigolade. Plus d’horaires, plus de vêtements, seulement des paréos, plus de parents, seulement des GM (gentils membres) et des GO (gentils organisateurs). Le tout à volonté, buffets, voile, tennis et même les GO. Parfois ça fait des histoires, il arrive qu’on se les arrache à cause de leurs beaux muscles ou de leur enthousiasme, je ne sais pas trop. Il peut y en avoir un ou une qui fait la gueule au petit déjeuner, heureusement ça passe vite grâce à la fraternité obligatoire, il suffit de l’accompagner au bar. Et j’en suis un des piliers, m’y enfile les limonades à la chaîne grâce au collier magique dont il suffit de retirer une perle en plastique pour payer. Le soir c’est la fête, elle aussi obligatoire, mais personne n’a rien contre, la musique est bonne et l’animation du tonnerre. Même toi tu danses, ce n’est pas très beau à voir, un peu comme si tu montrais tes fesses à tout le monde sauf qu’ici il faut s’y habituer, tout le monde le fait. J’évite quand même de passer à côté de la plage où les sans slips se tripotent les uns les autres. J’ignore pourquoi ils font ça mais j’ai le sentiment de commettre une effraction en les regardant. Ça se passe sous de Gaulle, un temps où les enfants se contentent d’être apportés par les cigognes.

Il faut lire la belle chronique que consacre Camille Laurens à ce livre, dans son feuilleton du Monde des Livres (ici), ainsi que les beaux textes de Garoupe (ici), d’Anna de Sandre (ici) et de Evelyne Sagnes (ici) sur leurs blogs respectifs.

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