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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Tu vis ou tu meurs – Œuvres poétiques 1960-1969 » (Anne Sexton)

Transformant l’expérience du mal-être profond, de l’internement et de l’étrangeté à soi et aux autres en remède paradoxal à la mélancolie, Anne Sexton inventait dans les années 1960 une poésie féministe déterminée, sombre et belle.

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Sexton

Je suis sortie, sorcière possédée,
hantant l’air noir, plus hardie la nuit ;
rêvant de faire le mal, au-dessus des banals
pavillons de banlieue, de lumière en lumière :
créature solitaire, à douze doigts et folle.
Ce genre de femme n’est pas tout à fait femme.
J’ai été sa pareille.

Anne Sexton (1928-1974), qui passera l’essentiel de sa vie dans le Massachusetts, entre Boston et Gloucester, aura souffert toute sa vie de sévères troubles bipolaires, qui entraîneront sa première hospitalisation en 1954-1955. C’est son thérapeute, le Dr. Martin Orne, qui l’encouragera vivement à se lancer et à persévérer dans ses efforts d’écriture poétique, qu’elle étudiera ensuite aux côtés notamment de Robert Lowell, avec Sylvia Plath et George Starbuck. Se situant ainsi bien loin, malgré le contexte psychiatrique omniprésent, d’un travail d’art brut auquel certains commentateurs la rattachent à l’occasion, elle s’inscrit de plain-pied, dès son premier recueil, « Retour partiel de l’asile » (1960), dans le courant américain traditionnellement appelé confessionnalisme, sans porter aucunement les stigmates d’une écriture intime, associée à ce courant, parfois jugée sévèrement de nos jours, mais s’affirmant bien au contraire comme un exemple déterminant de l’intrication de l’intime et du politique, de la défiance vis-à-vis d’un patriarcat pour le moins envahissant et de la quête – éventuellement vaine alors – de sororité.

Jamais traduits en français jusqu’ici, ses quatre premiers recueils – « Retour partiel de l’asile » (1960), « Tous mes chers petits » (1962), « Tu vis ou tu meurs » (1966), pour lequel elle recevra le prix Pulitzer de poésie en 1967, et « Poèmes d’amour » (1969) – sont publiés en janvier 2022 aux éditions Des Femmes – Antoinette Fouque, avec une superbe préface de Patricia Godi,dans une traduction remarquable et inspirée de Sabine Huynh, poète elle-même, dont on se souvient par exemple avec émotion du « Avec vous ce jour-là – Lettre au poète Allen Ginsberg » de 2016.

D’aussi loin que cet arrière-grand-père je viens
déconcerter une pierre tombale penchée pour son bien,
sonder ce déclin et donner à un minimum d’enfants
leur sobre part de gâteau de banlieue.

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La poésie d’Anne Sexton, telle qu’elle se donne à lire ou à entendre dans ces presque 400 pages initialement publiées entre 1960 et 1969 (il y aura encore six autres recueils, dont trois à titre posthume, après son suicide en 1974), frappe d’abord et constamment par son inventivité et sa brutalité travaillée. Si le féminisme en tant que tel n’est peut-être pas revendiqué sous étiquette, il transparaît partout ou presque de manière incisive, mêlé à une interrogation fébrile et tendre sur la norme et sur la reproduction quasiment fatale de celle-ci, malgré les efforts de quelques-unes et quelques-uns.

Abordant comme jamais avant elle sans doute des faits de l’existence féminine tels que la menstruation ou l’avortement, bien entendu, mais aussi plus simplement (et presque plus révolutionnairement), tels que la soumission sociale et financière à l’époux, la certitude d’être toujours traitée en « deuxième », l’invisibilisation récurrente ou l’absence de prise au sérieux, elle le fait en poète à part entière, se nourrissant avec une vitalité paradoxale de l’expérience de l’internement, ne cédant jamais à la tentation du prêche, inventant des métaphores d’une sombre beauté, multipliant les pas de côté audacieux et les contre-injonctions tantôt discrètes tantôt enflammées.

Les médecins sont en émail. Ils ne veulent rien
d’autre que les faits. Ils spéculent sur l’homme qui m’a quittée,
âme pendulaire, au va-et-vient typiquement masculin,
qui vous laisse engrossée. Mais notre historique est resté
vierge. Je n’ai fait que te laisser croître.
Maintenant nous sommes là sous les yeux du service entier.
Ils m’ont trouvée bizarre, alors que
je n’ai pas dit un mot. Je me suis vidée
de toi, te laissant apprendre le goût de l’air.
Ils tracent des courbes avec l’énigme qu’ils me soutirent
et je détourne la tête. Je ne sais rien.

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Près de quinze ans avant que le fameux « Tremate, tremate, le streghe sono tornate » (Tremblez, tremblez, les sorcières sont de retour) ne devienne l’un des grands slogans des luttes féministes italiennes des années 1970, Anne Sexton inscrivait cette métaphore dans l’horizon des luttes contemporaines, à sa façon si personnelle, avec son poème-phare « Sa pareille » (partiellement cité en tête de cette note). Dans cette confession poétique, laïque ou non, mais en tout cas au long cours, la violence est omniprésente, et multi-directionnelle (il est d’ailleurs dommage que la préface occulte largement les allégations de violence vis-à-vis de ses propres enfants dont fait l’objet de nos jours la poétesse, tant la possibilité de reproduction de schémas délétères fait partie intégrante de sa poésie, en toute conscience de sa part ou à son insu, selon les thèmes précis et les moments) : il faut rendre impérativement cette justice à la native de Newton d’avoir su, tout au long de son existence, transformer le malheur authentique ressenti et l’agression omniprésente en machine langagière hautement performante, inventive et créatrice de beauté paradoxale, là où on l’attend peut-être le moins.

C’est particulier
d’être ici pour Pâques
avec la croix qu’ils ont érigée comme un T majuscule.
Le plafond est une barque renversée.
D’habitude je compte ses côtes.
Peut-être était-il en train de se noyer ?
Ou peut-être sommes-nous tous à l’envers ?
Je distingue le visage d’une souris parmi
tous ces vitraux.
Bon, cela pourrait être une souris !
Avant je croyais que le lapin était spécial
et je cherchais les œufs.
C’était quand j’avais sept ans.
Je suis majeure maintenant. Maintenant c’est vraiment Jésus.
Je dois juste Le recadrer.
Et sans tarder.

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