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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « La sirène à la poubelle » (Sabine Huynh)

Penser, aimer, refuser, rugir et danser sous les roquettes : salutaire témoignage de poésie du réel.

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Publié en mars 2015 aux côtés du « Voïvodina Tour » de Laurent Maindon et du « Ces nuits sont à toi, Alexis » de Marie Cosnay et Myrto Gondicas, dans la nouvelle collection Fugit XXI des éditions e-fractions, consacrée essentiellement à des journaux d’écrivains, quelles que soient leurs formes exactes, « La sirène à la poubelle » repose sur l’expérience de Sabine Huynh, auteur, poète et traductrice, réfugiée vietnamienne en France, vivant à Tel-Aviv depuis treize ans maintenant, lors de la « guerre de Gaza » de l’été 2014.

La collection Fugit XXI est dédiée aux journaux d’écrivains, afin que dans leur langue et avec leur voix si radicalement autre, ils puissent commenter cette époque, rendre aux événements qui la marquent leur épaisseur que rétame la langue aride et efficace du journalisme à l’heure d’internet, pour qu’ils puissent inscrire dans le temps, la trace de tous ces anonymes que, jour après jour, l’Histoire en marche broie et efface… Pour que chacun d’entre-eux joue le rôle de la lave de Pompéi figeant pour des siècles et portant jusqu’à nous, la voix des sans-voix à jamais gravée sur les murs de la cité pétrifiée…

Le texte baigne dans la simplicité apparente de la terreur enfantine (celle de sa fille de trois ans) lorsque retentit la sirène annonçant un tir de roquettes en provenance de Gaza (laissant aux habitants de Tel-Aviv quatre-vingt-dix secondes pour trouver un abri, là où ceux du sud de la côte ou d’une partie du Neguev ne disposent que de quinze secondes), terreur qu’il s’agit de désamorcer, de contenir et de (l’horrible sensation) « normaliser », afin de pouvoir néanmoins mener une vie durant ces mois de menace permanente. Mais Sabine Huynh, avec une intelligence et une sensibilité qui forcent l’admiration, sur une toile de fond aussi minée, fait sienne la phrase de Franz Kafka à Oskar Pollak, qui figure en exergue de ces 90 pages :  « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. » . À partir des torrents de haine déversés sur elle, par Twitter et Facebook interposés, lorsqu’elle ose prétendre, en début de période, à rendre compte au quotidien de cette terreur, l’auteur construit un fragile écran de rage contenue et de poésie du réel.

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À la (merveilleuse) crèche d’Orlane, il n’y a pas d’abri anti-bombes. Quand la sirène retentit, on rassemble tous les enfants dans la salle du fond et on leur lit des histoires. J’aime ça, cette idée que des livres pour enfants protègent ma fille, comme des talismans. Ils ont lu beaucoup de livres ces derniers temps. On n’en lit jamais assez, surtout en temps de guerre. (…)

Les choses sont « légèrement » plus complexes que ce que l’on veut bien montrer d’elles, les insomnies plus durables, les nerfs plus fragiles.

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« Iron Dome », système israélien d’interception de missiles et de roquettes.

Refusant de toutes ses forces, tendue à rompre au bord d’un gouffre de bêtise convenue et d’absurdité qui juge toujours en mode « automatique total », d’accepter la tragique équation « pro-palestinien = anti-israélien », prétendant traquer la simplification qui mine tout, ici et ailleurs, Sabine Huynh, dans le désespoir vertigineux qui la guette alors au quotidien, s’appuie sur l’arme suprême, d’autant plus puissante qu’elle est si aisément raillée par les pragmatiques bien-pensants et furieusement desséchés, celle de la poésie en action.

« J’ai souvent dit que toute poésie est engagée. Cela est dû au fait que les vrais poèmes traitent de la réponse humaine à la réalité, et la politique fait partie de la réalité, de l’histoire en train de se faire. Il s’agit de politique même quand un poète écrit qu’il boit du thé assis dans une maison de verre. » (Yehuda Amichai, The Paris Review No. 122, Spring 1992. The Art of Poetry No. 44)

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Allen Ginsberg (1926-1997)

Familière d’Allen Ginsberg (qu’elle est en train de traduire au moment des faits), de Yehuda Amichai, de Marina Tsvetaeva, d’Anna Akhmatova et de tant d’autres capables d’allier tragiquement incision et beauté, Sabine Huynh nous offre une vitale leçon, en toute humilité, de réflexion chauffée à blanc, de refus des icônes, de rébellion lucide face à un magma toujours plus informe, noyant les « temps de cerveau disponible » sous les images immédiates et faciles.

Ainsi, il se pourrait que grâce à la poésie, nous passions de l’information à la formation. J’avance ici que le langage poétique possède un pouvoir alchimique, celui de vous former, dans la mesure où il peut modifier votre forme, la forme de vos pensées. Le langage poétique vous transforme, vous retourne, vous change en quelqu’un d’autre, vous met dans le corps d’un autre, à sa place. Le pouvoir de référentialité de la poésie vous emmène là où vous devriez effectivement être pour voir ce que vous n’oublierez jamais. Le langage poétique vous atteint et vous transforme en témoin second : « Tu transformes l’horreur en art, émouvant, qui nous rend voyants et voyeurs. » (L. M.)

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Marina Tsvetaeva (1892-1941)

 

Renvoyant dos à dos, en un impressionnant mélange de rage et de douceur, les intégristes fanatiques et totalitaires, les donneurs de leçons, mais aussi les politiciens obtus qui attisent les braises de leur cynisme brutal, Sabine Huynh distille une bien étonnante chanson de paix, sans aucune naïveté, sans résignation, qui fait écho à celles d’une société civile israélienne généreuse, bien éloignée des hystéries extrémistes, dont la voix a hélas tant de difficultés à se faire entendre depuis un certain temps.

Je me sens tellement impuissante face aux calomnies, à toute cette désinformation. Pourquoi les gens ne lisent-ils pas la presse qui sort d’ici ? Au lieu de se farcir des « informations » qui ne présentent qu’un seul revers de la médaille, ajoutant donc au malheur du monde. Il faudrait encore qu’ils puissent lire l’hébreu, ou même l’anglais. Il est vrai que toute presse, toute parole, est humaine donc faillible. Les textes valables en français que j’ai lus sur ce conflit étaient des essais, assez longs, assez complexes, forcément – comment peut-on faire état des faits et des lieux en trois ou quatre paragraphes simplificateurs ? Mais les gens ne lisent pas les textes de cette teneur-là. S’ils lisent quelque chose, il leur faut du prêt-à-penser qui soit clairement d’un côté ou de l’autre, ou alors des fictions. Il faut à leur paresse intellectuelle du prédigéré, du surgelé d’actualité qu’ils peuvent réchauffer en deux minutes au micro-ondes, ingurgiter en trois et dégurgiter en cent quarante signes. Il leur faut la satiété immédiate, la satisfaction d’avoir « compris » qui est le bon, qui le méchant, combien de points chaque équipe a marqués, qui va gagner, ou perdre. Il leur faut le cliché, le dessin, le schéma, ou la carte, qui « résument » en quelques coups de poignet (aussi vulgaires, suspects ou violents soient ces documents). Ils ne vérifient rien, ne ressentent rien, ne savent rien, ne veulent rien savoir. Ou du moins c’est l’image qu’ils me donnent d’eux. Je les vois comme des ricaneurs, des bouffons déguisés en magistrats. Les pires sont peut-être ceux qui en plus de se complaire dans le dénigrement forcené et le simulacre de la compassion, prétendent qu’ils souffrent tant de « savoir ». Si seulement ils savaient réellement, et par savoir je veux dire vivre. Ah, s’ils savaient ! Mon dieu, dirais-je, si je croyais en cette entité.

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Et aux autres ? Qu’allons-nous répondre ?
À ceux qui demandent d’en savoir plus
Sur « votre vision du monde après ces événements tragiques »
Que leur écrire ?
Que maintenant il vous arrive de voir le monde en noir et blanc
Que vous ne pouvez plus croire à ce que vous entendez ou lisez
Tellement cela paraît grotesque
Que le soleil devrait rester voilé certains jours
Car certaines couleurs font trop mal au coeur
Vous êtes à vif et ça brûle sous la peau
Que vous avez toujours aimé écrire
Pas cracher
Mais les mots sont devenus cailloux dans votre bouche sèche
Leur incohérence cruelle vous étouffe
Et sous votre plume ils sont aussi plombés
Que des pierres enrobées de prières vaines
Des tanks métalliques
Des ceintures d’explosifs débordant de clous
Des monuments aux morts gigantesques
Ils s’écrasent sans grâce ni répit sur la page
La remplissent en la salissant, en la déchirant
En l’écorchant, en la brûlant, en la trouant
Le monde ? Un champ de mines.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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