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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Paris, capitale du XIXe siècle » (Walter Benjamin)

Ebauche d’une histoire sociale de Paris au XIXe siècle et tentative fascinante d’interprétation de la modernité.

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Walter Benjamin acheva ce texte en 1939, ébauche de son livre inachevé sur les passages parisiens. Celui-ci sera finalement publié en français en 1989, et est disponible aujourd’hui aux excellentes éditions Allia.

Benjamin évoque ici les grands thèmes de la modernité : les passages, les expositions universelles, les intérieurs bourgeois, le Paris redessiné par Haussmann et les barricades. Sous les yeux de ce promeneur, qui déchiffre les signes de la modernité dans le Paris révolu du XIXe siècle, la société révèle son nouveau visage. Son regard sur la ville dévoile l’évolution familière de notre civilisation, le divertissement et le fétichisme naissant pour la marchandise, en cette deuxième moitié du XIXe siècle.

«Notre enquête se propose de montrer comment les formes de vie nouvelle et les nouvelles créations à base économique et technique que nous devons au siècle dernier entrent dans l’univers d’une fantasmagorie. Ces créations subissent cette ‘illumination’ non pas seulement de manière théorique, par une transposition idéologique, mais bien dans l’immédiateté de la présence sensible. Elles se manifestent en tant que fantasmagories. Ainsi se présentent les ‘passages’, première mise en oeuvre de la construction en fer ; ainsi se présentent les expositions universelles, dont l’accouplement avec les industries de plaisance est significatif ; dans le même ordre de phénomènes, l’expérience du flâneur qui s’abandonne aux fantasmagories du marché. A ces fantasmagories du marché, où les hommes n’apparaissent que sous des aspects typiques, correspondent celles de l’intérieur, qui se trouvent constituées par le penchant impérieux de l’homme à laisser dans les pièces qu’il habite l’empreinte de son existence individuelle privée. Quant à la fantasmagorie de la civilisation elle-même, elle a trouvé son champion dans Haussmann, et son expression manifeste dans les transformations de Paris. -Cet éclat cependant et cette splendeur dont s’entoure ainsi la société productrice de marchandises, et le sentiment illusoire de sa sécurité ne sont pas à l’abri des menaces ; l’écroulement du Second Empire et la Commune de Paris le lui remettent en mémoire. A la même époque, l’adversaire le plus redouté de cette société, Blanqui, lui a révélé dans son dernier écrit les traits effrayants de cette fantasmagorie. L’humanité y fait figure de damnée. Tout ce qu’elle pourra espérer de neuf se dévoilera n’être qu’une réalité depuis toujours présente ; et ce nouveau sera aussi peu capable de lui fournir une solution libératrice qu’une mode nouvelle l’est de renouveler la société. La spéculation cosmique de Blanqui comporte cet enseignement que l’humanité sera en proie à une angoisse mythique tant que la fantasmagorie y occupera une place.»

L’intronisation de la marchandise prend son essor avec la construction des passages parisiens, «noyaux pour le commerce des marchandises de luxe», construction rendue possible par les progrès techniques, l’architecture du fer et l’éclairage au gaz, puis avec les expositions universelles à partir de 1856, lieux d’assujettissement à des marchandises chargées d’allégorie, pour leur conserver un pouvoir magique, malgré le développement de la production de masse.

«Les expositions universelles sont les centres de pèlerinage de la marchandise-fétiche. « L’Europe s’est déplacée pour voir des marchandises », dit Taine en 1855… L’intronisation de la marchandise et la splendeur des distractions qui l’entourent, voilà le sujet secret de l’art de Grandville.»

Ses innovations font rêver car elles sont chargées d’espérance et des utopies de la modernité ; ainsi les passages, où ont lieu les premiers essais d’éclairage au gaz, sont comme des mondes en miniature, en écho au phalanstère de Charles Fourier, et l’intérieur bourgeois à la mode Louis-Philippe est «l’asile où se réfugie l’art».

Fondant ses réflexions sur l’observation attentive du paysage urbain, Walter Benjamin formule une critique précoce de la modernité qui empêche le véritable épanouissement de l’homme, mettant en lumière la tension entre la consommation désirée à l’instant présent, la fantasmagorie qui y est associée et la déception qui s’ensuit, avec ce rêve toujours repoussé de l’âge d’or de l’homme.

Un regard aigu sur une époque charnière et qui reste essentiel.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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