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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Tony et Ridley Scott, frères d’armes » (Marc Moquin)

Une belle monographie pour un rapprochement qui n’a rien d’artificiel.

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On a souvent opposé les cinémas de Tony et Ridley Scott. L’aîné, Ridley, a très tôt été consacré avec Alien : le huitième passager (1979) comme un cinéaste démiurge, créateur d’univers, alors que son cadet a opté pour un cinéma d’action halluciné, baignant dans un flot d’expérimentations comme avec Ennemi d’État (1998) ou Unstoppable (2010). Mais les apparences sont trompeuses. Tony et Ridley Scott se ressemblent bien plus qu’on ne le pense, leurs filmographies respectives se répondent entre elles.

Les éditions Playlist Society nous proposent depuis maintenant quelques années une captivante collection de monographies consacrées à des artistes contemporains, parmi lesquels se distinguent au premier chef des réalisateurs de cinéma et de télévision : après celles consacrées par exemple à Tobe Hooper (Dominique Legrand, 2017), à Paul Verhoeven (Axel Cadieux, 2016), à Terrence Malick (Alexandre Mathis, 2015), à J.J. Abrams (Erwan Desbois, 2017), ou encore à Christopher Nolan (Timothée Gérardin, 2018), c’est au tour du critique et réalisateur Marc Moquin de nous proposer, en ce mois de mai 2018, une singulière lecture croisée, à la fois parallélisée et perpendicularisée, du cinéma des deux frères Scott, l’aîné Ridley (né en 1937) et le cadet Tony (né en 1944 et mort en 2012).

Mises en commun, les carrières de Tony et Ridley Scott comptent plus d’une quarantaine de longs-métrages, succès et échecs, grands et petits films. C’est lorsque Ridley Scott réalise Mensonges d’État (2007), inattendu complément au Spy Game (2001) de son frère, qu’apparaît en filigrane la dimension artistique et politique unissant les deux œuvres. Et si le cinéma des frères Scott n’était qu’une longue série de répercussions, interrogeant l’humain et ses tentatives de s’extraire du système, ou de lutter contre lui ? Presque tous les héros scottiens, explorant les arcanes de pouvoirs corrompus, incarnent des figures ambiguës, qui contrastent avec les archétypes du genre, et sont les propres acteurs du système qu’ils combattent, parfois tentés de succomber au pouvoir que celui-ci offre. Néanmoins, si Tony et Ridley Scott possèdent une vision du monde similaire, ils expriment celle-ci de manière différente, portant sur les hommes des regards qui, telles des lignes parallaxes, se croisent en des points précis.

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Ce n’est pas le moindre mérite de Marc Moquin, au-delà d’une belle érudition cinématographique (et littéraire), que de nous entraîner dans les méandres non pas d’une, mais de deux filmographies, dont, en toute première lecture, la cohérence profonde semblerait se dérober à l’analyse. Comment entrechoquer de manière productive, en effet, le « Les Duellistes » de 1977, le « Gladiator » de 2000, le « Black Rain » de 1989, le « Alien » de 1979, le « Legend » de 1985, le « La chute du faucon noir » de 2002 ou le « Kingdom of Heaven » de 2005, pour ne citer qu’eux, entre eux d’abord, et ensuite avec, par exemple, le « Top Gun » de 1986, le « Dernier Samaritain » de 1991, le « USS Alabama » de 1995, le « Domino » de 2005 (pour lequel on songera évidemment à l’impressionnant « Killing Kate Knight » d’Arkady K.) ou encore « L’attaque du métro 123 » de 2009 ? C’est au prix d’un intense et salutaire travail d’immersion dans l’ensemble des oeuvres, dans la société corrompue qu’elles véhiculent et racontent, à travers les âges et les situations, et dans la manière dont les passés, les présents et les futurs s’y présentent comme des temps répétés, que Marc Moquin fait surgir de solides et convaincantes lignes de force, qui deviennent captivantes et nécessaires au fil de ces 140 pages.

Après la disparition de Tony Scott, Ridley devait compenser son nihilisme obsessionnel avec un film plus heureux. Nécessité salvatrice pour lui comme pour son cinéma. Si l’épopée spatiale et crusoesque Seul sur Mars oppose toujours l’homme – le survivant Mark Watney (Matt Damon) – à un système – la NASA bureaucratique -, elle met avant tout en scène le désir du monde de sauver le personnage principal et sa propre lutte pour survivre en territoire inhospitalier. À l’heure où des surhommes sauvent l’humanité au cinéma, c’est à l’humanité de sauver un seul homme. À travers cette quête de survie lumineuse, on a envie de croire que c’est Ridley Scott qui vient à la rescousse de son petit frère, perdu dans les limbes, mais pas oublié. Comme si, en se projetant dans le personnage de Mark Watney, il affirmait lui aussi : « À un moment, tout ira mal et vous direz « voilà comment je vais finir ». Vous pourrez alors soit vous résigner, soit vous mettre au travail. C’est tout. Vous commencez. Vous faites des calculs. Vous réglez un problème, puis le suivant. Puis encore le suivant. Et si vous réglez assez de problèmes, vous rentrez à la maison. » En plaçant cette phrase dans la bouche de son héros, Ridley Scott embrasse l’optimisme de son frère, celui qui répétait quoiqu’il advienne : « you are so cool ».
Que disaient les jeunes marins de Lame de Fond ? « Finalement, on en revient à une chose. On n’échappe pas au vent. Il faut le braver, régler ses voiles et tenir le cap. » À quatre-vingts ans, Ridley Scott a écumé toutes les mers, les calmes comme les agitées, et, quoi qu’en pensent ses détracteurs, son cap n’a jamais changé. Avec Tony comme bonne étoile.

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