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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « La légende de Santiago » (Boris Quercia)

Le point d’orgue de la trajectoire de balle lente, désabusée et pourtant curieusement fringante, du policier chilien Santiago Quiñones.

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Troisième et a priori dernier épisode des aventures de l’inspecteur Santiago Quiñones dans les méandres noirs du Chili contemporain, après « Les rues de Santiago » (2010) et « Tant de chiens » (2015), le « La légende de Santiago » de Boris Quercia, écrit en 2018, publié en espagnol en 2019 et traduit dès 2018, toujours chez Asphalte, par Isabel Siklodi, porte avec brio à son paroxysme la course désabusée de ce policier peut-être pas tout à fait comme les autres.

Hanté désormais par un drame familial paradoxal dont il ne s’attendait certainement pas à ressentir autant de culpabilité (drame en étrange cascade qui occupe les premières pages du roman), Santiago (dont le prénom à nouveau, avec sa résonance capitale au Chili, jusque dans le titre ici, porte son poids de symboles et de quiproquos possibles) se débat entre une rupture amoureuse qui semble cette fois vouloir prendre des allures définitives, une série de crimes racistes et xénophobes particulièrement spectaculaires qui met la ville en émoi (et plus encore le gouvernement) et un règlement de comptes entre gros dealers (à moins qu’il ne s’agisse de tout autre chose), auquel le policier aisément accro à la coke se retrouve mêlé de beaucoup trop près pour son confort personnel, par le jeu de son nez parfois avide et de ses mains parfois poisseuses. De proche en proche, le fil d’équilibriste sur lequel Santiago avançait malgré tout, mauvaise réputation en bandoulière, depuis plusieurs années, semble de plus en plus tremblant sous ses pas.

Jeremias Coraza Salgado, colombien, vingt-quatre ans. Deux peines pour proxénétisme : il a déjà effectué la première, il purgera la seconde dans une boîte en bois.
Quelqu’un avait tendu en travers de l’escalier un fil de cerf-volant, abrasif et coupant, si fin qu’on ne le voyait pas. Il était entré dans sa chair aussi facilement qu’un couteau chaud dans du beurre. Un piège ? Dirigé contre qui ? Contre quiconque emprunterait ces escaliers. Comme Coraza fonçait, la coupure a été profonde. Une personne arrivant plus lentement, ou ne faisant pas la même taille, n’aurait eu qu’une éraflure. C’est comme si la mort avait attendu Coraza pendant vingt et quelques années qu’il passe juste ici à ce moment-là. Il n’y a que le fil. Rien qui puisse me donner une piste. N’importe qui pourrait l’avoir mis là, la galerie commerciale est un lieu public.
De toute façon, le chef fait évacuer. On prend les coordonnées de chaque personne, une par une. Les femmes n’en finissent pas de sortir des différentes boutiques, ainsi que les coiffeurs, les cuistots, les tatoueurs – ces derniers sont de jeunes Chiliens. La moitié des étrangers n’ont pas de papiers en règle.

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Poussant beaucoup plus loin la fatigue existentielle et morale que l’emblématique Pepe Carvalho de Manuel Vazquez Montalban (conçu, lui, avant le temps de la mondialisation heureuse pour les nantis et les criminels de tous pays), le personnage de dur à cuire ultime créé par Boris Quercia porte en lui, plus encore que ceux modelés dans un état d’esprit souvent comparable, par le Brésilien Edyr Augusto (« Belém », 1998) ou par l’Argentin Leonardo Oyola (« Golgotha », 2008), le télescopage fatal entre le politique et l’intime, à l’heure où le XXIe siècle semble plus que jamais trahir les espoirs un temps placés en lui par celles et ceux qui entrevoyaient un retour au bon sens collectif par delà les avidités individuelles trop rarement rassasiées. Avec cette qualité cinématographique qui ne peut étonner de la part d’un auteur qui est aussi acteur et réalisateur consacré, sans jamais se laisser aller à la parodie ou au pastiche (les blessures physiques et morales qui accompagnent ici encore le personnage ont une résonance autrement dramatique et profonde que celles du John McClane de la série « Die Hard »), « La légende de Santiago » conclut en beauté forcément tragique l’un des cycles noirs les plus curieusement attachants de ces dernières années.

Il n’y a presque plus personne au poste, seulement quelques collègues de garde qui racontent des blagues et rient bruyamment autour d’un bureau, en espérant que la nuit sera tranquille. Je sors et je marche lentement, prenant tout mon temps, car je n’ai aucune envie d’arriver à l’appartement. Je me sens mieux dans les rues du centre-ville, qui commencent à se vider.
Des chariots de vendeurs de nourriture apparaissent à tous les coins de rue, ainsi que toute la faune nocturne du centre-ville : une communauté de zombies qui fouillent les ordures ou qui cherchent un coin pour se faire un lit avec des cartons et s’abriter de l’air glacial venant de la Cordillère. Je relève le col de ma veste, j’allume une clope, je mets les mains dans mes poches et j’avance tranquillement vers le fleuve. J’aime marcher comme ça, la clope au bec, en recrachant la fumée par les narines, relié à la cigarette comme si c’était ma bouteille d’oxygène.
Devant moi, à soixante mètres, je vois l’enseigne rouge du Xan Wan. C’est un restaurant chinois à l’intérieur d’une galerie marchande près de la rue Mapocho. Un mauvais chinois. De ceux qui utilisent de la viande de chat, et ce n’est pas une blague. Il y a quelques mois, on a arrêté le propriétaire pour trafic de drogues. J’ai dû moi-même le faire sortir du placard où il s’était caché. Je ne sais pas si le pire pour lui était de se coltiner un flic ou un inspecteur sanitaire. L’endroit ne respectait visiblement aucune norme. Les rats trottinaient sans crainte sur le comptoir, les mouches voltigeaient par centaines. Il est toujours en taule, le Chinois. On a trouvé deux kilos de cocaïne dans sa cuisine. Ses clients étaient les employés du centre-ville. Il leur livrait la marchandise en même temps que les wontons, un véritable service à domicile, il gagnait bien sa vie, le Chinois.

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Unknown

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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