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Notes de lecture 2021

Note de lecture bis : « Sidérer, considérer » (Marielle Macé)

Pour dépasser la sidération et retrouver et déployer la considération vis-à-vis des humains en fuite, réfugiés sous nos yeux, un petit texte de combat à la robustesse intelligente et pénétrante. Encore et toujours nécessaire.

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Sur le quai d’Austerlitz, à Paris, s’est établi pendant quelques mois un camp de migrants et de réfugiés qui a été détruit en septembre 2015, mais où se sont vite réinstallées des tentes ; un camp discret, mal visible, peu médiatisé. Le quai d’Austerlitz, donc, en bord de Seine, en contrebas de la gare du même nom. Bords en plein centre, bords internes de la ville (de la ville vécue, quotidienne, traversée, investie), bords de la visibilité, bords du temps, bords du droit ; c’est d’ailleurs une multitude de bords qui se sont succédé et même acharnés là-bas, dans une histoire qui est pourtant déjà, sur ces rives, comme submergée et engloutie.
Le camp de migrants d’Austerlitz n’était pas le plus visible à Paris ; il y avait pourtant quelque chose de sidérant dans son emplacement même ; il se tenait en contrebas et en contrepoint, si je puis dire, d’un autre lieu, très voyant celui-ci, la Cité de la mode et du design – sorte de paquebot vert acide, lourd, cru, imposant, assuré, insolent, posé directement sur les rives de la Seine ; le camp s’était établi juste devant, sous l’escalier qui conduisait depuis les rives du fleuve vers une sorte de discothèque en plein air intégrée à cette Cité de la mode, le Wanderlust, dont les migrants pouvaient capter le réseau wifi quelques heures par jour ; aux bords de la mode donc, avec son idée à elle du bien, de ce qu’est le bien, en l’occurrence des biens où gît souvent le bien dans notre forme de vie quotidienne (notre forme de vie, à nous, et cela vaccine déjà contre toute tentation de faire le malin, ou le vertueux, puisque cette pénible Cité de la mode dit bien quelque chose de profondément nôtre et partagé). Une sorte d’indifférence réciproque était en tout cas contrainte de s’installer sur ces bords, puisqu’il fallait beaucoup de volonté (ou simplement de gêne, de sidération) pour invisibiliser ici le camp ; et, accessoirement, il fallait beaucoup de force d’âme ou seulement d’épuisement pour réussir à s’endormir sous la piste d’une discothèque. Ce camp, et cette Cité, se situaient également en face du siège de Natixis, la banque de financement et de gestion de services de la Banque populaire, une banque de banque, une banque au carré. Un camp de migrants a ainsi vécu pendant plusieurs mois au bord de ce que notre mode de vies et son empire d’échanges et de visibilité peut avoir de plus cru.

Ma collègue et amie Marianne nous avait déjà signalé à sa sortie en 2017, sur ce même blog (ici), avec enthousiasme et précision, l’importance de ce petit texte combatif et profond de Marielle Macé, dans cette collection de petits formats des éditions Verdier, qui regorgent toujours davantage de ces précieuses munitions pour un nécessaire combat permanent, à l’image aussi du « Ministère des contes publics » de Sandra Lucbert, du « Du cap aux grèves » de Barbara Stiegler, ou encore du « Prendre dates » de Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet.

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Sidérants en effet ces voisinages, dans leur indécence, entre des poches d’espace qui ne doivent pas communiquer, et le font d’autant mieux, ne pas communiquer, que tout cela se déroule au bord d’un fleuve, formant ici comme une butée, dans le repli d’une boucle assombrie et ralentie de l’espace urbain ; sidérante, cette répétition d’un camp « dans » une autre camp (comme souvent, comme à Rivesaltes, par exemple) ; sidérante, cette sorte d’obstination de l’histoire ou d’acharnement des bords à  se faire encore plus bords ; sidérante, cette mémoire qui peine à se constituer ; sidérante cette évidence d’un impossible côtoiement.

En entrechoquant brillamment et crûment l’à peine visible du camp de réfugiés du quai d’Austerlitz en 2015 et l‘invisible de tout ce qui donne du sens à cette situation humaine et politique, avec W.G. Sebald et Walter Benjamin, tout particulièrement, Marielle Macé offre un décryptage sensible, à la charnière justement de la sidération et de la considération, des modalités des fuites contemporaines et des accueils déficients, en pleine résonance avec le travail échelonné au long cours de la poésie migrante tous azimuts d’un Patrick Beurard-Valdoye, et très notamment de ses « Gadjo-Migrandt » de 2014 et « Le narré des îles Schwitters » de 2007, refusant nettement la tentation d’une littérature comparée des exils dont se repaissent bien trop de nos décideurs politiques. Notre regard sur l’autre en déroute et en survie s’inscrit dans une géographie de l’instant, une compréhension du lieu et une saisie authentique de l’humain, et « Sidérer, considérer » nous le rappelle intelligemment et crûment, en moins de 70 pages.

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Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture bis : « Sidérer, considérer » (Marielle Macé)

  1. Géza Csáth, qui en fait s’appelait Joszef Brenner (1887-1919), et qui était, de fait le cousin de Dezső Kosztolányi, est un auteur hongrois dont on pourra lire le journal dans « Dépendances – Journal (1912-1913) », traduit par Thierry Loisel (2009, L’Arbre Vengeur, 272 p). C’est celui d’un « Érotomane / Graphomane / Morphinomane ». Après son suicide, ses écrits ont été retrouvés par la famille Kosztolányi à Palic, près de Subotica-Subotica, où sont nés Kosztolányi et Csáth.
    Il faut dire que Géza Csáth a bien commencé sa carrière de médecin érotomane. Après avoir obtenu son diplôme de médecin, il travaille tout d’abord pendant une courte période dans la Clinique psychiatrique et nerveuse de Moravske Toplice, bien au-delà du lac Balaton, à 300 km de Budapest. C’est une station thermale slovaque (on devrait pouvoir lire hôpital psychiatrique). Il y part avec son frère Dezső, avec qui ils vont commencer une cure de luxure et de sexe. A partir de cette expérience, il écrit son grand roman « Dépendance -Journal 1912-1913 » sur la base de cas réels. Le journal commence par une représentation cliniquement graphique de Csáth à la conquête de dizaines de femmes. Celles-ci vont des femmes de chambre « petites dindes capricieuses » aux aristocrates hystériques, pendant son mandat de médecin et sa spécialité en gynécologie. « C’est ainsi que j’en vins rapidement, faute de mieux, à séduire la femme de chambre de l’hôtel, qui s’appelait Teréz ou quelque chose de ce genre. Je me la suis prise avec vigueur plusieurs fois après avoir enfilé un préservatif, car elle avait un vagin plutôt étroit. C’était docteur Malher, le médecin du sanatorium, qui l’avait déflorée, il y a deux ans. Cette fille, âgée de 21 ans, avec son corps frêle et pâle, n’était pas un morceau de premier choix, mais dès que ses yeux bleus stupides s’enflammaient sous l’effet du plaisir et qu’elle commençait à s’agiter violemment pour répondre à mes assauts, il y avait quelque chose d’intéressant. Dezső essaya lui aussi de communier avec elle, mais le pénis du pauvre garçon retomba mollement et, contrarié, il rendit les armes ».
    Il faut dire que là où il était, il était loin de Olga Jónás qui deviendra sa femme en 1913. En 1914, il est enrôlé dans l’armée, et au front son problème de drogue s’est tellement aggravé qu’il a souvent été envoyé en congé médical pour être finalement démobilisé en 1917. Il avait auparavant essayé de démissionner et de devenir médecin de village. Il terminera sa vie, opiomane distingué, ayant abattu sa femme avant de se suicider.
    Il faut dire qu’il a commencé à se droguer bien avant la guerre et son premier poste. Il était devenu un toxicomane avéré, qui s’injectait de la morphine et du Pentapon. « Aujourd’hui, je commence une nouvelle ère dans ma vie. Je dois cesser mon addiction à M [orphine] pour de bon et reléguer l’utilisation de P [entapon, ersatz de morphine, MCh] à de rares cas. Au cours des deux derniers jours, il y a eu des symptômes indiquant que mon système a besoin d’une augmentation sérieuse de la dose ». Il reste donc très lucide sur son cas. Mais en même temps, il se rend compte de son addiction et sa déchéance. « Incommensurablement répugnante et méprisable », c’est ainsi que son journal décrit l’existence de drogués : « la vie, mon comportement suspect, mon insolence avec laquelle je disparais longuement dans les WC, ma bêtise.. »
    Ses luttes avec différentes formes de morphine et son comportement sexuel (à la fois consensuel et/ou comme violeur) font de ce livre une lecture fascinante. Il était l’aimable déviant. Et même s’il préméditait certains de ses actes, on le préfère à moins de se plaindre. Toutes y sont passées, ses patientes, les filles de ses patientes, les employées de la station, les femmes de chambre. Y compris, d’ailleurs sa femme Olga. « Nous étions ivres tous les deux et nous nous sommes parlés avec une grande franchise l’un à l’autre comme jamais auparavant. O[lga]. était gentille et innocente, mais proche aussi, comme elle ne l’avait jamais été. Elle réagissait à tout comme une petite fille – pour dire la vérité, je nageais dans la joie, dans le bonheur. Elle était comme un ange, pleine de noblesse. Nous sommes séparés, toujours ivres. À dire vrai, nous nous étions donnés à plein corps tous les deux ». Le tout sans contracter toutes sortes de maladies dites honteuses.
    Son journal peut être considéré comme un miroir particulièrement exact qui lui permet de prendre davantage conscience de sa propre existence et d’évaluer son bien-être, de « se voir (à travers l’écriture ». Dans le même temps, ses délires, ses jeux de mots et les conventions littéraires qu’il utilise, ainsi que l’outrance incontrôlable de ses écrits en termes de forme et de contenu, tous convergent vers le but inverse d’un onirisme enivrant. C’est un intermède ludique dans sa vie où, pourrait-on dire, « je ne suis rien (rien que le texte) »
    La description de sa fin, qui n’est pas dans le livre, est un bel exemple de sa vie. En 1919, il est soigné dans une clinique psychiatrique d’un hôpital de province, mais il s’enfuit et retourne chez lui. Le 22 juillet, il abat sa femme avec un revolver, s’empoisonne et se tranche les artères. Il est transporté d’urgence à l’hôpital de Szabadka, mais réussi à s’échapper de nouveau. Il voulait se rendre à l’hôpital psychiatrique de Moravsik, où il avait débuté. Arrêté par les gardes-frontières yougoslaves, il se suicide en prenant du cyanure. 32 ans ainsi perdus en drogues diverses.

    Le roman, « Dépendances – Journal (1912-1913) », tel qu’il est publié en français (2009, L’Arbre Vengeur, 272 p) comporte une couverture pour le moins explicite de Jean-Michel Perrin où un médecin écoute sa propre poitrine tout en ayant un rapport sexuel avec l’une de ses patients. Il porte en outre un masque de papillon avec une seringue, qui ne couvre pas sa moustache, tout comme celle de Csáth. Le texte du quatrième de couverture est tout aussi explicite, qui commence par « Érotomane. / Graphomane. / Morphinomane./ […] Ce Journal intime dévoile les facéties libertines et féroces d’un héritier de Casanova ».
    Le texte est lui aussi assez orienté avec un découpage en trois grandes parties « 1912 », « 1913 » et « Trois annexes », découpage qui n’est pas dans l’original. Et es notes originales de Csáth à Kosztolányi indiquent « Les jeunes doivent apprendre de mon roman, les médecins aussi, mais maintenant surtout, les hommes ! Futurs maris ! Écrivez un roman de 500 pages et publiez-le… ». Suit une postface de Jean Philippe Dubois dans le texte français.

    Publié par jlv.livres | 16 novembre 2021, 18:21

Rétroliens/Pings

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