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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Idem’s » (Philippe Curval)

Conte science-fictif à tiroirs-enquêtes, explorations rusées d’un surnaturel qui n’en est pas un, enchâssement de désirs intimes et de visées subtilement politiques, par un couple d’investigateurs terminalement fusionnel. Du grand art réjouissant.

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En s’appuyant sur le matériel de haute technologie que nous avons rapatrié depuis la rue d’Amsterdam dans notre loft de la rue des Martyrs, notre but n’est pas de proposer à d’éventuels clients des recherches concernant la perte de leur conjoint, des constats d’adultère, des filouteries dont ils seraient victimes. Très éloignées des activités de détective privé, nous offrons d’apporter des réponses à des cas obscurs et localisés. Exemple, nous avons débuté par une enquête dont le sujet nous avait intrigués. Un habitant de Nesles-la-Vallée se demandait pourquoi sa mare aux canards, qui existait depuis qu’il vivait là, s’asséchait subitement. Les volatiles avaient disparu. Nous avons découvert qu’un voisin rancunier, avec lequel il se trouvait en conflit, avait creusé un tunnel sous le chemin qui les séparait, pratiqué un trou pour vider l’eau. Les oiseaux, dépités, s’étaient envolés. Je ne vous dirai pas à la suite de quelle approche délicate nous avons résolu le mystère, mais en dévoilant l’affaire sur les réseaux sociaux, nous avons attiré une manne de clients. Parmi lesquels nous avons sélectionné ceux qui présentaient un véritable intérêt en même temps qu’un compte en banque certifié. Parmi d’autres cas pittoresques que nous avons résolus, à mettre à notre actif : un célibataire solitaire qui se plaignait de tomber sur des vidéos qu’il n’avait pas prises lui-même avec sa caméra ; une boulangère qui voyait ses baguettes s’amollir, s’arrondir sans raison à peine sorties du four ; un motard atterré qui avait remarqué à plusieurs reprises que son engin décollait du sol, etc.
En somme, pour qui connaît un peu les littératures marginales, nous incarnons des détectives fortéens (de Charles Fort, un écrivain américain, qui recensait tous les faits inexplicables). À cette différence près que, dans la plupart des cas, nous en élucidons les causes.

Comme leurs cousins peut-être pas si éloignés Valente Pacciatore et Tirenzio Perrochiosa, que Jonathan Wable faisait opérer dans « Six photos noircies » (2013) en véritables détectives discrets de l’étrange, les protagonistes de « Idem’s », nouveau roman de Philippe Curval publié à La Volte en octobre 2021, un an après « Le paquebot immobile », Ælita et Ciryl de l’agence RÉPONSATOU, enquêtent à propos de phénomènes étranges : plus proches peut-être des Mulder et Scully des « X-Files », ils sont toutefois confrontés à des cas ancrés dans un matériau puissamment science-fictif plutôt que puisé au fantastique archétypal de notre inconscient collectif, et leur source privilégiée d’information hors normes et de matériel particulièrement précieux, plutôt qu’un trio de sympathiques complotistes rompus à la clandestinité ou qu’une succession de hauts fonctionnaires du renseignement aux motivations rarement très nettes, est un authentique extra-terrestre, plein de ressources et curieusement bienveillant. Le fait majeur qui irrigue et façonne « Idem’s », avec sa structure si précisément agencée, loin d’un simple enchaînement volontairement feuilletonesque d’affaires à résoudre, est encore d’une autre nature : Ælita et Ciryl, par la magie toute surréaliste de l’amour fou (un miroir privilégié et un levier déterminant chez Philippe Curval, comme nous le rappelait tout récemment sa belle utopie crépusculaire de « Un souvenir de Loti »), partagent à volonté un seul et même corps, dans lequel leurs deux esprits fusionnent, échangent et diffèrent à volonté ou presque.

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La grille d’entrée répond à un code, glisse sur un rail. À peine avons-nous franchi les vingt mètres de pavés à l’ancienne qui nous séparent de la demeure, pierre de taille avec encadrement de brique pour les fenêtres et la porte, que l’odeur nous saisit. Plus que déroutante, si elle évoque un fragment de seconde des senteurs familières, elle évolue. Nous croyons percevoir un mélange d’absinthe et de bouche d’égout qui se transforme aussitôt en fumier, champignon, verveine. Enfin, ces impressions fugitives relèvent plutôt de notre imagination. Les effluves qui imprègnent l’atmosphère ne ressemblent à rien de connu.

Comme les plus grandes autrices et les plus grands auteurs connaissant une carrière littéraire longue et prolifique, Philippe Curval utilise à merveille ses soixante-cinq années de métier pour se réinventer en permanence : explorant depuis quelques années de très près le mélange à soigneusement doser du roman-feuilleton du XIXème siècle et de la série télévisée très contemporaine, il développe un art de plus en plus spécifique du maniement, de l’enchâssement et de la mise en résonance d’épisodes à l’intérieur du roman, travail largement ébauché dans « Black Bottom » (2018) qui décapait à Venise les significations sociales, politiques et intimes possibles d’un certain type d’art contemporain, conduit quasiment à ses limites théoriques et techniques avec « Un paquebot immobile » (2020) qui réécrivait sur une île de déchets plastiques la possibilité des utopies socio-technologiques, et développé avec une forme paradoxale d’apaisement dans le présent conte à tiroirs où l’avant-propos intime et autobiographique compte absolument autant que l’envolée finale en forme d’authentique élan utopique, à nouveau, ou l’ensemble des chapitres intermédiaires conçus comme autant d’enquêtes travaillant discrètement ou non entre elles. Et c’est ainsi que Philippe Curval continue à créer pour nous une science-fiction et une littérature restant audacieuses en toutes circonstances, se souciant peu in fine des frontières toujours quelque peu artificielles entre genres codifiés, puisant ses poétiques où bon lui semble et où il le faut, rejetant la barrière entre le savant et le populaire comme celle entre le sérieux et le divertissant, en n’oubliant jamais que le questionnement et la spéculation, le passage aux marges intellectuelles et le recours au principe espérance, sont au cœur de ce qui fait notre humanité, contre tous ces discours chagrins ou délétères qui foisonnent à nouveau autour de nous.

Bien que j’y cède parfois pour des raisons amicales ou professionnelles, mon plus grand ennui, en tant qu’écrivain, c’est de parler de mon travail. Si je m’intéresse toujours à un roman, même quand je l’ai terminé, je n’ai pas envie d’en parler. Je préfèrerais que telle ou telle personne me dise pourquoi elle l’a aimé ou ne l’a pas aimé. Si j’essaie de jeter quelque lumière sur mon écriture, j’ai l’impression de me mentir à moi-même.
Les vraies raisons qui m’inspirent doivent demeurer mystérieuses. Parce qu’elles relèvent de l’intime, je ne souhaite pas en discuter.
L’écrivain passe une grande partie de son temps seul, ce qui rend certaines relations difficiles. Pourtant j’adore être seul, le silence a pour moi une substance et une qualité propre, comme la peinture.
D’où le titre de ce texte en forme de préface qui s’inspire d’un diction vénitien : Se non è vero è ben trovato.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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