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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Icône H. – Hélène de Troie » (Véronique Bergen)

Mythologie et mythomanie, filiation divine et guerre des gangs, beauté suprême et empire des sens : une formidable réécriture contemporaine de l’Iliade autour de la figure icônique de H., au langage violent et savoureux.

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Mensonge le mythe de mes origines qu’on m’a biberonné quand j’étais enfant, bobard mon père changé en cygne pour copuler avec ma mère, blabla ma génitrice ovipare, moi née d’un œuf.
Je m’appelle Hélène, Hélène simulacre.com. Mon histoire sent la pluie du Péloponnèse, l’Asie Mineure, la mort en conserve, la vie en surgelé. Au moins bon de ma forme, je pratique une existence sur deux colonnes. Le reste du temps, je milk-shake les siècles, les continents, superposant avec brio ma vie et celle de la belle Hélène. Moi, Hélène, la poupée somnambule, je suis née pour déclencher la guerre.
Baptisée Hélène, j’ai très tôt débaptisé mon entourage, appelant ma mère Léda, mes frères Castor et Pollux, ma soeur Clytemnestre. Dès la maternelle, j’avalais en panade les péplums sur la guerre de Troie. Précoce, je peaufine depuis l’âge de mes quatre ans mon odyssée, ma légende achéenne. Tout débuta le jour où ma mère me mit en garde « fais attention, Hélène. Les reines de beauté qui affolent les sens des hommes, qui sèment incendies, suicides, pillages sur leur passage finissent étouffées dans leur bain puis pendues ». Un destin pareil, taillé à ma démesure, je jurai de m’appliquer à en être l’élève modèle. Ma naissance est frelatée, date de péremption expirée, mais mon nom saute de siècle en siècle. Sous bien des aspects, mon époque m’ennuie à mourir et ma venue au monde me donne la nausée. C’est pourquoi, sur l’une et l’autre, je projette la guerre de Troie.

Ma beauté jalonne sa vie de morts, de razzias ; à l’intérieur des six lettres de mon prénom, je me farde, me déhanche et ondule courtisane jusqu’à vacillation du monde. Je me hais. Ma splendeur adore effacer le jour de ma naissance par une apothéose de cataclysmes, une chaîne de cocus. Tout ce que j’approche est détruit, telle est la rançon de ma beauté. Je fais exploser les couples, se disloquer les puissants, j’inocule le virus de la débauche aux grands vertueux. Non contente de rafler le père, je conquiers le serviteur, le fils et la fille, laissant en mon sillage une traînée d’éclopés. Pour moi, on adultère à tour de bras, on éventre, on trahit, moi, le germe de la division, moi, que tous convoitent. Ma beauté canonique est fatale, vénéneuse, un mélange de Lulu et de l’Ange bleu, avec la touche de la perfection plastique en sus. Mon être ? Un fléau pour qui se laisse piéger dans le tourbillon de mes charmes. Mon moi ? Un grand vide, étranger à lui-même, qui se remplit de corps, qui ne prend existence qu’à ricocher sur la pupille de ses adorateurs.

Mon corps livré à tous, mon esprit demeure impénétrable. Toutes les femmes sont en moi mais je ne suis en aucune d’entre elles? Mon corps est plus qu’un corps, il est un attracteur étrange qui rend fou. Céder à mon propre désir, à celui des hommes et des femmes, je n’ai pas d’autre loi. Enfermée dans ma beauté, j’étouffe. Enfant déjà, je ne me sentais pas humaine ; j’avais compris que je ne faisais pas partie du clan des hominidés mais de la famille des drogues, des substances synthétiques. À la fois enchantement et poison, je libère en continu ma dangereuse potion chimique, une irradiation rayons ultra-glossy. Très vite aussi, j’ai compris qu’on me convoite autant qu’on me hait, que derrière le désir, se tapit le mépris, qu’en m’adulant on vise à me piétiner purée d’Hélène.

Hélène, le siège d’Ilion, la fuite de ton père Zeus, la mort de milliers de Troyens et d’Achéens, c’est de ta faute, la ruine de Troie, c’est because toi, because ta satanée beauté de catin givrée qui sème la zizanie.

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La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ailleurs que dans la mythologie ? On ne le saura pas. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que la fille chérie et adultérine d’un roi de la pègre bruxelloise, séductrice invétérée prête à tout ou presque pour aller au bout de ses désirs, soudains ou mûris, se pique de mythologie grecque et d’histoire homérique à la limite allègrement franchie de la névrose obsessionnelle, et que cela n’est pas sans conséquences sur son entourage au sens large. Renommant gaillardement toutes ses connaissances et ses rencontres avec leurs noms appropriés tirés de « L’Iliade », elle ne peut que constater que se bâtit autour d’elle à vive allure, sans qu’elle ait besoin de beaucoup influencer le destin, un scénario analogique en tout point digne de celui du barde aveugle père putatif de la littérature. En pleine guerre des gangs désormais, entre Paris et Bruxelles, des histoires intimes longtemps gardées sous le boisseau doivent se conclure – et la plupart des membres de cette famille seront appelés à la barre du récit pour en dévoiler les tenants et aboutissants les moins connus -, pour le meilleur et pour le pire, si tant est que le désir tous azimuts de H., l’icône féminine absolue, puisse être assouvi ou muselé.

Le premier amant qui m’a dit « déloge Hélène de Troie de ta personne et réintègre ta vie », je l’ai planté sec seize minutes après la profération de sa sentence bi-octosyllabique. Ceux qui ne perçoivent pas les remparts de Troie dans mon studio sous les combles, ceux qui, s’accrochant à leur prénom, refusent d’être baptisés Achille ou Hélénos, ceux qui se rendorment quand je les homérise, au petit déjeuner, je les renvoie dans leur présent étroit, à l’illusion de leur identité. Décrocher d’eux-mêmes, s’adjoindre une vie en contrebande et trois existences de rechange n’est pas fait pour leur génome crispé sur leur code-barre personnel. Si je vois que le goût d’être Achéen ou Phrygien, de m’offrir à des Dioscures de passage les titille, je leur donne quelques semaines pour vagabonder dans mes délires, m’offrir les charmes de Sparte le jour, les extases d’Ilion la nuit. Avec les petites frappes bornées, pas la peine d’évoquer les hauts faits kleptomanes de Pâris à leur moindre vol à la tire, pas la peine de leur refiler des mangas, des jeux vidéos « offrez-vous Hélène de Troie ». Sur tout ce qui précède leur naissance, ils tirent l’échelle. C’est pourquoi, souvent, je suis la seule à me promener sur les murailles de Troie, à pleurer la mort de Troïlus, à reconnaître dans la femme qui m’enlace la reine des Amazones, veillant à ne pas troubler ceux qui pensent que les individus, les époques, les lieux sont étanches, veillant à ne pas accrocher mes casseroles mythico-psychotiques à leurs neurones bien ordonnés. Passer de la cour de Mycènes à un marché de Pergame quand on quitte ma chambre pour ma cuisine n’est pas donné à tout le monde. Pour exceller dans la stéréoperception des espaces et des temps, il faut commencer tôt, s’adonner à un training intensif. A jeun, les plus doués habituent leurs sensations à faire le grand écart, à franchir trois millénaires, à vivre la superposition des durées et des lieux. Pour les autres, l’apport de divines substances, de stupéfiants est indispensable.

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En mobilisant une fine connaissance encyclopédique non seulement de « L’Iliade » et de « L’Odyssée » (et naturellement de « L’Énéide ») mais aussi des textes gravitant historiquement autour d’elle (on songera à la « Bibliothèque » d’Apollodore et à ses listes de prétendants liés par le serment à Tyndare, notamment), Véronique Bergen, avec ce « Icône H. » publié en avril 2021 aux éditions OnLit, poursuit discrètement – mais avec ici la flamboyance des grands péplums (et des moins grands officiellement, le « Caligula » de Tinto Brass étant par exemple une référence explicite et logique) comme celle des sagas mafieuses de haut vol et de sordide avéré – son exploration des modalités sociales et politiques de contrôle de la féminité et de son potentiel déviant, dont certaines facettes attendues ou moins attendues se trouvaient par exemple aux centres de gravité secrets de « Marilyn naissance année zéro » (2014) comme de « Janis Joplin – Voix noire sur fond blanc » (2016) ou du « Corps glorieux de la top-modèle » (2013). Évoluant avec détermination entre film d’action et soap opera, entre érotisme et pornographie lorsque nécessaire, entre étude de mœurs et exploration psychédélique aux substances variées, voici que surgissent au moment ad hoc une brutale poésie du corps surexposé (on songera peut-être alors aussi au Patrick Bouvet de « Canons » ou de « Pulsion lumière ») et une subtile mise en abîme par la lancinance (le Ludovic Bernhardt de « Work Bitch » n’est pas si loin), ou une incision psychanalytique menée volontiers au 9 mm ou à ses équivalents tranchants (avec une attention particulière portée au rapport mère-fille, qui nous rappellera logiquement l’extraordinaire « Jamais » de 2017) : dans tous les cas, ce qui est central ici, c’est bien l’aventure de la création du langage spécifique et approprié à ce formidable télescopage de mythologie et de pop culture. Allant beaucoup plus loin et beaucoup plus radicalement que la première vague des mixeurs du mythe et du contemporain (les maîtres précoces de l’anachronisme judicieux que furent le Jean Cocteau de « La machine infernale » en 1932, le Jean Giraudoux de « La guerre de Troie n’aura pas lieu », justement, en 1935, et le Jean Anouilh d’« Antigone » en 1944, par exemple), Véronique Bergen nous offre une langue qui sait jouer aussi savoureusement que violemment des ruptures de tonalité et des coups de lame permis par les frottements de l’anachronisme et de l’analogie, de l’histoire familiale et de la névrose, de l’imagination débridée et du jeu fatal des correspondances. Et c’est ainsi que le désir féminin, sa satisfaction quoi qu’il en coûte et sa maîtrise autant que faire se peut, sous condition historique de convoitise masculine, peuvent sans doute constituer un gigantesque point aveugle, au sens de Javier Cercas, de toute mythologie digne de ce nom, actualisée ou non.

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Léda. Infanticide raté.
Progéniture arrêtée à ce jour: deux filles, deux garçons de trois pères différents. Mon sens de l’égalité va jusqu’à se loger dans les mômes que j’engendre. J’ai enfanté comme par distraction, d’abord les jumeaux, puis Caroline et Hélène. Le bulletin de ma santé mentale après la naissance des deux dernières, c’était Dresden sous les bombes. Accoucher d’enfants de sexe féminin n’est pas ma vocation. Dans la liste des pères putatifs d’Hèlène, il y a même un ministre. Le jour où il m’a dit de coter en bourse la beauté de ma fille, la plausibilité qu’il soit le donneur des spermatozoïdes gagnants a chuté à zéro.
Chaque jour, je revois la scène capitale qui a engendré mon malheur. Pimpant comme un lord, mon frère offre à Hélène un miroir à main pour fêter l’anniversaire de ses quatre ans. Le véritable responsable de nos ennuis, je l’accuse sans ambages, je parle de l’inventeur des surfaces polies où l’on se mire, qui sa beauté, qui son visage ingrat. Mes amies disent que j’exagère, qu’au même titre que toutes les choses, l’objet miroir, l’objet psyché n’est pas mauvais en soi mais dans les usages qu’on en fait. Une fois qu’Hélène a vu ce que les autres voyaient en elle, ce fut trop tard. Dès lors que passèrent en ses yeux les visions qu’elle soulevait en nous, il n’y eut plus rien à faire. D’emblée, elle a compris l’arme que son minois, son corps recelaient. Mon frère est un âne de lui avoir fait prendre conscience si jeune des charmes qu’elle exerçait. Hélène, si tu continues à savourer ton reflet dans l’eau de l’aquarium, tu finiras comme Narcisse, changée en chardon de laine, démembrée par des piranhas.
Le déclencheur fatal de notre funeste saga fut le film Hélène de Troie que l’institutrice passa pour les mômes qui ne voulaient pas faire la sieste. Ces deux heures de gavage d’images mirent la tête de ma fille sens dessus dessous tandis qu’elles rendirent Caroline allergique au son « oi », aux bateaux et aux armures. Perturber à vie deux de mes enfants en une après-midi… la maîtresse d’école a fait fort. Dans cette catin grecque qui saute de mâle en mâle et envoie à la mort tous ceux qui sont passés ou rêvent de passer dans son lit, Hélène s’est reconnue. Ne pas faire de différence entre soi et un personnage mythologique, prendre au pied de la lettre chaque scène du film et en faire son catéchisme, tout indiquait que ma cadette souffrait de perturbations psychiques aiguës. On a peut-être été trop laxistes au début, la laissant nous débaptiser, nous apostropher Léda, Castor ou Pollux, changer sa chambre en palais royal… On aurait dû faire halte à sa maladie dès les premiers symptômes. Ne sachant pas qui elle était ni qu’elle était elle et rien qu’elle, ma benjamine a sauté à pieds joints dans la personne d’Hélène de Troie. Dommage qu’elle ne soit pas identifiée à Robin des Bois. On aurait bénéficié de toutes ses rapines. Ou à Cosette. Une boniche à mon service m’aurait aidée. Pour protéger sa propre fille, le père de Caroline a aiguillé Hélène vers Juliette. Pas malin car elle se serait poignardée sur le cadavre de Roméo… Butée, elle s’est accrochée à la belle Hélène.

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Tu t’es trompée de H., ma petite, tu es la réincarnation de sainte Hélène lui chuchotais-je, tu es une fille de l’Église, le trésor du Vatican, la mère de l’empereur Constantin. L’été où elle s’enfonça un clou dans la paume de la main, j’ai failli réussir. Te barbouiller de sang avec un clou prouve que sainte Hélène vit en toi. Sa gloire d’archéologue biblique, de fouineuse du Golgotha, c’est d’avoir trouvé les bouts de bois sur lesquels on a crucifié Jésus, d’avoir déniché les clous qui ont transpercé ses poignets. Tu ne partirais pas en pèlerinage à Jérusalem, découvrir sa couronne d’épines, son pagne ? En dépit d’un ébranlement éphémère, elle continua, obstinée, à se glisser chaque jour un peu plus dans la peau de la Spartiate, la tapineuse, croqueuse d’hommes, semeuse de cadavres. Les cinéastes qui ont adapté la saga ont aggravé son cas. J’aurais dû intenter un procès à Robert Wise pour son Elena di Troia, à John Harrison pour son téléfilm avec Sienna Guillory, à Giorgio Ferroni pour La Guerre de Troie avec Edy Wessel, à Wolfgang Petersen et ses acteurs, Diane Kruger, Brad Pitt.
Ma responsabilité latérale, indirecte, symbolique ? L’avoir baptisée Hélène. Si H. bourdonne dans une ruche, plus aucune abeille mâle ne nous butine, toutes déversant leur miel dans leur favorite. Voilà ce que Caroline ne cesse de me reprocher. Avoir engendré un monstre, une vamp fatale à la séduction mortelle, qui piège dans sa beauté. Contaminée par le péplum de Ferroni, elle m’accuse de n’avoir pas eu le courage de l’abandonner à la naissance, comme on l’a fait pour Pâris, quoique, minaude-t-elle, laisser en vie une créature néfaste, c’est courir le risque de voir la prophétie se réaliser. Maman, il fallait éliminer Hélène et Pâris, faire en sorte que leur premier jour sur terre coïncide avec leur trépas.
Le pire pour nos oreilles fut l’adoption par Hélène d’une diction en hexamètres dactyliques, cette métrique pratiquée par Homère, l’auteur de sa gloire. J’aurais dû tuer le serpent dans l’œuf, verser de l’azote liquide sur L’Iliade, cryogéniser à l’aide d’un extincteur d’incendie les reproductions d’H. de T. qui proliféraient dans la maison. Je suis fière d’avoir marqué un point décisif : l’avoir bercée de la légende de son père changé en cygne, de sa naissance dans un oeuf à la coquille si affreuse que son paternel a pris à jamais la poudre d’escampette. Ma fable lui a dévissé son moral et son bon sens. Hélène, la plupart des papas cygnes sont frappés d’un don de voyance. Ayant perçu en toi la graine d’une fleur de macadam qui ravagerait l’Europe et l’Asie, il s’est enfui de dégoût. Lui, au moins, il a vu clair. Ta beauté, juste un miroir aux alouettes, un attrape-mouches, une façade qui dissimule ton essence de roulure.

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À propos de Hugues

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Icône H. – Hélène de Troie » (Véronique Bergen)

  1. Sbastian Barry Des Jours sans fin

    Il existe plusieurs façons d’aborder la lecture de Sebastian Barry dont vient de sortir « Des jours sans fin » traduit par Laetitia Devaux de « Days without End » (2018, Joelle Losfeld, 272 p.).
    La première, celle que j’ai expérimentée, est de lire au hasard, intrigué par les présentoirs des libraires. On découvre dans ce livre l’histoire de Thomas McNulty, né à Sligo en Irlande, va s’engager dans l’armée américaine, a combattu les indiens et chassé les bisons, avant de vivre avec son amant John Cole. Ils adoptent une fille sioux, Winona et un vieux poète noir McSweny qui fera office de grand-père.
    La seconde, après avoir regardé ce que cet auteur avait déjà publié et de lire le reste. Mais là, il convient de s’armer de patience car on découvre l’histoire des McNulty, et la famille Dunne et ses trois enfants.
    « Annie Dune » traduit par Florence Lévy-Paoloni (2005, Joelle Losfeld, 256 p.) qui vit avec sa cousine Sarah en Irlande. Elles décident de partir à Londres. Billy Kerr, l’homme à tout faire de Kelsha, aimerait épouser Sarah, et fait régulièrement des visites aux deux femmes. Ce qui va modifier l’équilibre qui s’était établi. Puis «Un Long Long Chemin » traduit de « A Long Long Way » par Florence Lévy-Paoloni (2006, Joelle Losfeld, 320 p.) dans lequel on suit Willie Dunne, fils d’un policier de Dublin, qui s’engage dans les « Royal Dublin Fusiliers » laissant en Irlande Gretta sa fiancée. Il participe à la terrible bataille de la Somme et en est profondément choqué. On le serait à moins. Et enfin « Du Coté de Canaan » traduit de « On Canaan’s Side » par Florence Lévy-Paoloni (Joelle Losfeld, 274 p.) où l’on retrouve Lilly, la sœur de Willie. Une vie marquée par la mort de sa mère, et celle de son frère. « On peut être immunisé contre la typhoïde, le tétanos, la variole, la diphtérie, mais jamais contre les souvenirs, […] il n’existe pas de vaccin ».
    Pour en rester à la famille McNulty, il faut commencer, non pas par Thomas, le cadet, mais par Eneas McNulty, l’ainé des frères, dans « Les tribulations d’Eneas McNulty » traduit de « The Wherabouts of Eneas McNulty » par Robert Davreu (1999, Plon, 301 p.). Eneas, l’ainé de la fratrie, traverse le XXeme siècle depuis Sligo en Irlande, se retrouve à Dunkerque en 1940, jusqu’à l’IRA et l’indépendance de l’Irlande. Son erreur, rentrer dans la police, car il devient ainsi l’allié des Anglais et est condamné par les Républicains. Il doit partir, mais quand il revient à 70 ans passés, il sera pourchassé et exécuté sur l’ile aux Chiens (« Isle of Dogs ») à Londres. Cette boucle de la Tamise est maintenant le cadre du quartier financier avec le Canary Wharf.
    Puis, il y a Roseanna McNulty, qui a déjà cent ans, enfin elle croit, elle ne se souvient plus très bien. Elle a passé une bonne partie de sa vie depuis 1945, à l’asile psychiatrique de Roscommon où elle écrit « Le Testament Caché » traduit de « The Secret Scripture » par Florence Lévy-Paoloni (2010, Gallimard, 416 p.). L’hospice doit être détruit, et son psychiatre, le docteur Grene doit évaluer son degré de réadaptation à la société, qui elle, a bien changé. En face le père Gaunt, abbé, catholique bien entendu, et fort zélé. Il sera même le témoin (ou « vérité utile ») de l’adultère de Roseanne, raison qui l’a fait mettre en asile, mais c’était par « charité chrétienne ». On comprend facilement ce terme dignement mis en musique par les sœurs de l’asile. « Envers nous, les filles les plus pauvres, elles étaient féroces, mais nous l’admettions. Nous hurlions et pleurions quand elles nous battaient et nous observions avec une jalousie parfaite la bienveillante sollicitude qu’elles montraient envers les filles plus riches de la ville. Il existe un moment dans l’histoire de chaque enfant battu où il abandonne ses espoirs de dignité -où il repousse l’espoir comme un bateau sans rameur, le laisse dériver à son gré sur la rivière et se résigne au bâton de comptage de la souffrance ». Bref, une vie, déjà longue, mais dont il ne reste rien. « Je ne suis plus qu’une chose laissée pour compte, un reste de femme, un sac de peau et d’os, et je suis assise dans ma niche comme un rouge-gorge muet – non, comme une souris morte sous la pierre ».
    Enfin, Jack McNulty, le frère cadet, le rouquin. « J’imagine que vous vous êtes fait une couleur ? dit-elle en regardant mes cheveux roux. Et puis, qui êtes vous ? Partout où je vais, j’ai l’impression que vous surgissez comme un diable qui sort de sa boîte ». Ingénieur, il s’engage dans un convoi militaire en route pour le Ghana, la Côte de l’Or de l’époque. Il rencontre Mai (Mary) mais repart en Irlande après avoir découvert qu’elle était enceinte. Trop intelligente pour lui. « Rendre les hommes heureux est un attrape-nigaud ». C’est le récit de « L’Homme Provisoire » traduit de « The Temporary Gentleman » par Florence Lévy-Paoloni (2014, Joelle Losfeld, 256 p.). Entre temps, Jack a sombré sur un bateau atteint par une torpille allemande et sa femme l’a quitté. « Je suis peut-être une sorte d’exilé perpétuel depuis que je l’ai perdue ». C’est bien un homme provisoire. Il revient à Sligo mais sombre, cette fois ci dans l’alcool. « Je buvais autant que je pouvais le soir dans les bars sombres de Sligo pour tenter d’effacer l’image qui flottait dans mon esprit du grand fantôme qu’était devenue Mai ». Double naufrage du couple et de l’ancien ingénieur qu’était Jack. « Je pense pouvoir dire que je suis capable de construire un pont au-dessus de n’importe quelle rivière, je sais tenir compte des courants, je connais les contraintes sur le métal et la pierre, aucun pont édifié par mes soins ne s’écroulera jamais sous un poids excessif. Je ne suis toutefois pas certain de pouvoir dire la même chose de mon cœur, ou du cœur de qui que ce soit». Ne reste que le tintement de la cloche pour sonner le glas du roman. « Une cloche se mit à tinter en moi, une cloche au timbre grave, sonnant et revêtant une signification épouvantable en même temps qu’irréfutable. Mai McNulty, sa vie effacée en même temps qu’elle la vivait, une sorte de Vie dans la Mort et de Mort dans la Vie «entièrement de ta faute, entièrement de ta faute», sonnait la cloche ».
    Donc on en arrive à Thomas NcNulty, le cadet de la fratrie. Il fuit tout d’abord la Grande Famine de 1845-48 en Irlande, et émigre au Canada, puis en Amérique. Petits boulots, tout d’abord lors de sa rencontre avec son amant John Cole. « John Cole était mieux loti, avec un curieux costume noir qui devait bien avoir trois cents ans, au vu de ses trous. Il était aéré à l’entrejambe, j’avais vite découvert, on aurait pu y glisser la main pour tâter sa virilité. Alors on s’efforçait de regarder ailleurs ». Ils se maquillent en femmes pour faire danser les mineurs à Daggsvile, oh c’est en tout bien tout honneur selon le propriétaire du saloon, Titus Noone. « Vous dansez, c’est tout. Pas d’embrassades, pas d’enlacements, pas de sentiments, pas de tripotage. Juste de la danse élégante et distinguée ».
    Ce sera ensuite une première expérience dans l’armée américaine, avant la guerre de Sécession. Guerre que la cavalerie mène contre les indiens, Sioux, Oglalas ou Apaches. De vrais indiens, dont le chef « Celui qui Domptait les Chevaux », des bisons aussi, quelques colons, des scalps « ce petit tas de brins pourpres adoucissait la peau arrachée du scalp de Nathan ». Le froid, la faim, la fatigue le long des grandes plaines. La rencontre avec le colonel Neale, dont la femme tient l’école qui recueille les jeunes indiens. C’est par son intermédiaire que le couple adoptera Winona, une jeune indienne, nommée ainsi en souvenir de la fille de « Celui qui Domptait les Chevaux », tuée par Lige Magan, le tireur d’élite de la troupe. Les scalps, cela fait partie de la mission « Deux dollars le scalp d’un civil, c’était quand même pas rien. Une façon amusante de gagner de l’argent pour le jouer aux cartes. Des volontaires partiraient en mission, tueraient pour environ soixante dollars et ramèneraient les corps ». Les indiens aussi « Puis la mission a pris fin on entendait plus que les pleurs des survivants et les terribles gémissements des blessés. La fumée s’est dissipée, et on a enfin pu voir notre champ de bataille. Mon cœur s’est tapi dans le nid formé par mes côtes».
    Puis, ce sera le retour dans l’Est, l’enrégimentement dans l’armée de l’Union qui va se battre contre les sudistes, « les Jambes jaunes ». La fille est laissée aux bons soins de Beulah McSweny, un vieux noir, plus ou moins poète, qui devient de ce fait son grand-père. Et ensuite les batailles contre les sudistes avec des canons. Oh ce n’est pas Fabrice del Dongo, ni même « Le Pont de Owl-Creek » de Ambrose Bierce. Mais c’est tout de même très réaliste et violent. Par la suite, il y aura d’autres batailles, mais ce sera plus bref. On peut se demander, à lire le livre si toute l’armée de l’Union ne se résume pas au colonel, ou au major, c’est selon, Neale, à quelques individus dont le sergent Starking Carlton, et le capitaine Silas Sowell ou encore Lige Magan, le tireur d’élite. On les croise à chaque tournant des batailles et au hasard des pérégrinations de John Cole et de Thomas McNulty. De même que le chef indien « Celui qui Domptait les Chevaux » revient en fin de roman, mais là, on peut comprendre sa démarche.
    On s’interroge sur cet auteur irlandais, né à Dublin, régulièrement sélectionné pour le Man Booker Prize. Non pas sur son écriture, ou son sens de la narration. Le récent prix Nobel de littérature, Kazuo Ishiguro, le considère comme son « roman préféré de l’année ». C’est en fait une fresque presque familiale, inspirée par un arrière grand-oncle, celui qui figure en photographie sur la couverture de « Des jours sans fin ». Il est d’ailleurs significatif que le « The New York Review of Books » fasse de lui un « Irlandais en Amérique », un auteur qui a « écrit le roman les plus éclairant et le plus dans le ton des roman récents sur l’Amérique ». D’autant plus que ce roman se passe entièrement au XIXeme siècle, avec ses grandes fresques sur les guerres avec les Indiens ou sur la Guerre de Sécession. La colonisation de l’Ouest et de la Californie est une boucherie, autant d’indiens, de soldats réguliers ou de bisons, décrite «du mieux que je peux». Tout comme «Un Long Long Chemin » reste un des meilleurs livres sur la bataille de la Somme et de Wimy, au cours de laquelle moururent tant de combattants, irlandais, canadiens, australiens ou néo zélandais, à la place des soldats anglais.
    Les deux combattants seront faits finalement prisonniers et internés à Andersonville en Géorgie. Cet endroit, ou Camp Sumter, est un camp de détention des Confédérés, où 45000 soldats de l’Union seront retenus prisonniers dans des conditions très difficiles. Plus de la moitiè d’entre eux y mourront de faim ou de maladies. Libéré au printemps 1865 par le général McCook, son directeur sera jugé et pendu. Le deux héros passent le cap des maladies et de la malnutrition, et sont finalement libérés, puis retrouvent Lige Magan, le tireur d’élite, établit dans sa ferme à tabac au Tennessee. On peut se poser la question des liens de camaraderie qui se créent lors des épisodes miliaires. Mais il semblerait que ceux-ci soient relativement forts, qui font que ces anciens soldats se retrouvent tout au long dela narration.
    Il y a de plus dans ce livre, le récit de deux jeunes gens, gais et qui l’assument, en pleine période où ces pratiques étaient non seulement combattues, mais interdites, et de plus au sein de l’armée de l’Union. Ceci est aussi le résultat du « coming out » du fils de l’auteur, Toby, auquel le livre est dédié. «Après des mois de tristesse, au cours desquels sa mère et moi étions extrêmement inquiets pour lui, il a fini par dire : « Ce qu’il y a, c’est que je suis homosexuel. » Ça a été un tel soulagement pour nous, et une libération pour lui». L’histoire du livre, la famille qui se fonde entre Thomas, John McSweny et Winona est réjouissante. «Ce qui compte, c’est qu’on vit comme une famille ». Et cela diffère des échecs répétés de précédents livres. « M. McSweny écrit que Winona est une vraie jeune fille en fleur. C’est sans aucun doute la plus jolie petite fille du Michigan. Je pense bien, dit John Cole. Pas étonnant, puisque c’est la fille du beau John Cole, je rétorque ». Cette approche de l’homosexualité est faite de façon très discrète, très pudique. Et Sébastian Barry proclame dans « The Irish Times » sa position publique avant le référendum de mai 2015. « C’est pour moi moins une question de tolérance qu’une manière de demander pardon. Pardon pour toute la haine, la violence, la suspicion, la condescendance, l’ignorance, les meurtres, les mutilations, la traque, les intimidations, la terreur, la honte, les rabaissements, les discriminations, les destructions et, oui, l’intolérance qu’a connus une portion de l’humanité pendant Dieu sait combien de centaines d’années, sinon de millénaires ».

    Publié par jlv.livres | 4 septembre 2021, 18:15
  2. Sebastian Barry des Milliers de Lunes (plu ou moins la suite de Jours sans Fin

    « Des Milliers de Lunes » de Sebastian Barry, traduit par Laetitia Devaux (2021, Editions Joëlle Losfeld, 240 p.) reprend les thèmes de « Des Jours sans Fin » du même auteur et même traductrice (2018, Joelle Losfeld, 272 p.).
    1870, c’est la guerre. Non pas dans l’Est de la France, mais dans le Tennessee, où des groupes font toujours sécession, même après la défaite de Gettysburg en 1863, puis de Richmond en 1864, et a reddition de Robert E. Lee au général Grant à Appomattox en 1965. Ces sudistes ne savent décidément pas admettre la victoire du camp de l’Union, même après la mort de plus de 600000 soldats, autant dans chaque camp. Et comble de malchance, la dernière reddition est celle du général Stand Watie, qui est en même temps chef cherokee et seul général amérindien de la guerre de Sécession. Qu’allait il faire dans cette galère ?
    Donc le Tennessee où il y a deux armées qui s’affrontent. L’une, « Army of the Tennessee » est sous les ordres de Ulysse Grant, puis de William Tecumseh Sherman, et fait donc partie de l’Union. La seconde « Army of Tennesse » est avec les Conférés, sous la direction du Général Braxton Bragg, puis de Joseph Johnson. On retrouve tous ces noms dans diverses occasions, dont des noms de rues, aux USA et au Canada anglophone. Entre ces deux armées, les noirs et les indiens, dont quelques-uns ont été affranchis.
    On retrouve donc Winona, la jeune orpheline indienne Lakota, qui a été adoptée pat John Cole et Thomas McNulty, les deux frères d’armes de « Des Jours sans fin ». Elle a maintenant dix-huit ans, et un caractère farouche, suite à ce qu’elle a vu et subie. Elle se déplace d’ailleurs avec un poignard et un petit revolver à crosse de nacre. On se souvient que John Cole avait « un curieux costume noir qui devait bien avoir trois cents ans, au vu de ses trous. Il était aéré à l’entrejambe, j’avais vite découvert, on aurait pu y glisser la main pour tâter sa virilité. Alors on s’efforçait de regarder ailleurs ». Là, apparemment, les regards ont été redirigés. La famille cultive le maïs et le tabac à la ferme de Lige Magan, près de Paris, Tennessee. Ils sont aidés par Tennyson Bouguereau et Rosalee, sa sœur, deux esclaves affranchis après la guerre.
    Tout pourrait aller bien dans quasiment le meilleur des mondes pour tous ces gens, tous orphelins qui essayent de refaire une vie au calme. C’est cependant oublier que si l’affranchissement a eu lieu pour les esclaves, les indiens sont exclus de cette disposition. Winona n’a donc aucun droit, si ce n’est d’être battue et humiliée sans que cela ait de l’importance. La justice est là pour les Blancs, accessoirement pour les Noirs quand c’est flagrant, et absente pour les Indiens. Mieux vaut ne pas se souvenir de ces moments. « Même quand on a réchappé à un bain de sang et à un désastre, au bout du compte, il faut quand même apprendre à vivre. Il faut ouvrir les yeux, comprendre les choses, les faire pousser ou les acheter, selon les cas ».
    Il faut reconnaître qu’elle a déjà vécu bien des évènements perturbants. Fille de « Celui qui Domptait les Chevaux », tuée par Lige Magan, le tireur d’élite de la troupe dans « Des jours sans fin ». Elle a assisté a massacre de toutes celles qui l’entouraient, sa mère, sa sœur, ses tantes et ses cousines alors qu’elle avait six ans. Elle n’oublie pas. On la retrouve plus tard, plus âgée et violée. D’ailleurs on ne sait pas bien quand elle est née. Ce qui est sûr, c’est qu’elle est née par une nuit de lune du cerf. Dans sa nouvelle famille elle assiste aussi au lynchage de Tennyson. « Faire ça non par folie aveugle, mais parce que ma mère m’avait appris à chasser la peur et à avoir un courage de mille lunes ».
    Elle grandit ainsi, riche de cette ambiance familiale entre John et Thomas, et Tennyson et Rosalee. La richesse « des hommes bons comme des femmes ». En face, les prémices du Ku Klux Klan sous l’impulsion de Nathan Bedford Forrest, ancien général confédéré qui fédère et structure l’organisation en tant que « Grand Sorcier de l’Empire invisible ».
    Cela commence en 1867 comme une « institution chevaleresque, humanitaire, miséricordieuse et patriotique », qui se donne comme « but sacré » le « maintien de la suprématie de la race blanche dans cette république ». Les théories du grand remplacement sont déjà à l’œuvre sous un autre nom. Puis le mouvement passe à l’action violente. Ceci en réaction aux les lois « Jim Crow » issues des « Black Codes » promulguées à partir de 1877 alors que la nouvelle constitution des Etats favorisait les droits constitutionnels des Noirs après la guerre de Sécession. Le 13eme amendement abolit l’esclavage (1865), le 14eme accorde la nationalité par le droit du sol (1868) et le 15eme garanti le droit de vote (1870). On sait ce qu’il en est plus d’un siècle plus tard. Entre temps, il a fallu le « Civil Rights Act », le« Voting Rights Act » et le « Civil Rights Act » entre 1964 et 1968. Mais l’extrême droite est toujours active dans les états du sud, qui revendiquent encore le drapeau des Confédérés.
    C’est la période de calme qui précède la tempête. « Pendant un temps, tout avait paru aller mieux pour les esclaves. Ils avaient déposé leurs outils dans les fermes où ils ne désiraient plus travailler. Ils avaient obtenu le droit de vote, les hommes en tout cas. Ils pouvaient soutenir le regard d’un Blanc et lui parler aussi droit que le tir d’une flèche. Ça avait duré un temps. Maintenant, tout allait en sens inverse ». En effet Winona trouve du travail auprès d’un homme de loi Jas Jonski. De par son intelligence elle plait, au point que Jas veut l’épouser. « Je savais qu’il ne me voyait pas comme une chienne d’Indienne. Il savait qui j’étais. Qui nous étions. Des âmes bonnes qui attendaient la lueur d’une aube qui ne surgirait jamais mais des âmes néanmoins ». C’est oublier le racisme ambiant qui fracasse les belles manières.
    Heureusement sa sagesse d’indienne, et son entourage, dont Rosalee « une sainte noire » l’aident à se reconstruire. « Il faut ouvrir les yeux, comprendre les choses, les faire pousser ou les acheter, selon les cas ».

    Publié par jlv.livres | 4 septembre 2021, 18:16

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