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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Pierre Sky l’enchanté » (Sébastien Smirou)

Détourner une cure psychanalytique fictive pour saisir en pleine analyse poétique les pouvoirs et les secrets de l’obsession artistique. Un vertigineux tour de force, intelligent et poignant.

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Un livre peut en cacher – ou en dévoiler – un autre. Si je brosse ici le portrait d’un homme de presque quarante ans que je connais pour l’avoir reçu à mon cabinet trois fois par semaine pendant dix mois, je le fais en miroir de son livre à lui, Pierre Sly, livre publié en avril 2019 chez le même éditeur que celui-ci sous le titre suivant : Chant-contre-chant – Fonctions de la chanson dans les films de Nanni Moretti. Pour être précis, j’ai composé après-coup, à partir de mes notes et de mon souvenir des séances, le livre dont vous tournez les pages. Il ne fournit pas une introduction au travail de Pierre Sky ; il fonctionne plutôt comme le témoignage d’un cheminement commun.

Lorsque paraît « Pierre Sky l’enchanté » en août 2019, chez Marest éditeur, on ne sait pas encore de quoi il retourne. En apparence, le psychanalyste, auteur et poète Sébastien Smirou reconstruit pour nous le cheminement de son patient Pierre Sky, auteur de l’unique « Chant-contre-chant », saisissante analyse du pouvoir et du rôle de la chanson dans le cinéma en général, et dans celui de Nanni Moretti en particulier, cheminement tel qu’il a pu, au fil des séances, le constater, le traduire en hypothèses et, peut-être, le comprendre. Que l’on apprenne quelques mois plus tard, publiquement, et du psychanalyste lui-même, que le précieux manuscrit ne lui fut pas confié par son patient, puisque ce patient était une pure création de son esprit, est au fond sans aucune importance : ils n’étaient pas trop de deux, auteur réel et auteur fictif, par ailleurs sans esprit de mystification mais bien de prise en compte authentique de la complexité des choses, pour tenter de mettre à jour les pouvoirs indéniables et les natures qui se dérobent des obsessions artistiques en nous.

Il arrive qu’une chanson parle à notre place, avec bien plus de précision quant aux émotions qui nous habitent alors, bien plus d’a-propos que nous n’en sommes capables. Elle nous cueille. Pierre Sky l’explique très bien dans son livre, elle nous surprend à l’endroit de nous-mêmes où nous ne l’attendons pas, même quand nous savons d’expérience qu’elle va nous prendre. C’est la même chose pour les poèmes. Quand Jack Spicer évoque ici Billy the Kid, ou un Billy the Kid mythique, il parle aussi directement de ce que je veux. Et ce que je veux, en l’occurrence, c’est vous. Parler de sa. Souffrance.
Quel stigmate portait donc Pierre Sky dans sa cavité orbitale ? Qu’avait-il à l’endroit où le triste Billy du poème ne possède plus qu’un trou dansant ? Je crois qu’il avait l’œil truffé d’images de danse et d’images de chant.

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Une part poignante d’enquête intime, entre un père oublié et une mère qui veillerait, comme dans « Dr. Bloodmoney » chez Philip K. Dick ou dans « Le silence de l’espace » chez Tommaso Pincio, depuis son satellite évidemment métaphorique, une part d’ancrage dans le ressenti à fleur de peau que développent la poésie, le cinéma et la chanson : Sébastien Smirou nous offre, dans l’histoire tragique d’un homme, d’un auteur qui ne pouvait être Nanni Moretti, et qui ne pouvait saisir son manque intime, une belle leçon d’écriture à propos de ce que font le langage et la parole, même lorsqu’ils ne peuvent être pleinement libérés.

La trouvaille de Pierre Sky aurait pu être motivée par l’envie d’en découdre avec l’analyste ou par une méfiance importante. Je me souviens d’une patiente qui s’inquiétait de savoir comment nous pourrions travailler si elle me mentait sans cesse. La réponse était simple : de la même manière que si elle ne mentait pas, en faisant confiance à sa parole et à ce que nous ressentions en séance. Le mensonge ne protège ou ne prive personne de son inconscient ; il me fait penser  à un paravent plus ou moins transparent. C’est pourquoi je ne comprends pas les analystes qui le déconseillent, voire qui pensent l’interdire à leurs patients. De quoi ont-ils donc peur ? D’être trompés ? Mais au nom de quoi priverait-on un patient du recours à la tromperie ? La chose se situerait-elle hors du champ des activités humaines ? Elle est surtout moins gratifiante pour l’analyste que les manifestations d’amour dont il est plus ordinairement destinataire. J’ai moi-même eu affaire à une analyste qui déplorait que je lise trop de psychanalyse – c’est assez courant. Mais si du mensonge peuple une séance, ou des livres, c’est qu’une nécessité se manifeste. C’est de la peine que se donne le patient pour nous faire vivre quelque chose de précis.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Chant-contre-chant  (Pierre Sky) | «Charybde 27 : le Blog - 18 juillet 2020

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