☀︎
Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Chant-contre-chant » (Pierre Sky)

Ce qui se passe au cinéma lorsqu’un personnage chante sur la chanson qu’il écoute : une somptueuse investigation d’une bizarrerie significative avec l’aide des films de Nanni Moretti.

x

69735

J’ai reçu Pierre Sky à mon cabinet pendant à peine un an. Il venait trois fois par semaine, conduit sur le divan par une inhibition récurrente à écrire, et à écrire en particulier le livre que vous tenez aujourd’hui en main. Il m’en a confié le texte juste avant son suicide, en juin 2015, en me demandant de lui trouver un éditeur.

C’est par ces « Quelques mots sur l’auteur » que Sébastien Smirou introduit l’ouvrage posthume de Pierre Sky, publié chez Marest en 2019, ouvrage qui sera accompagné peu de temps après par le « Pierre Sky » qui lui est consacré chez le même éditeur.

Ce n’est pas la guerre qui me tue. Ce n’est pas le cinéma non plus. C’est moi. Je voudrais pourtant pouvoir imiter ces soldats. Pas pour jouer bêtement les héros mais pour éviter de mourir absolument passif. Je voudrais discuter d’une stratégie de franchissement de ma rivière à moi, qui est donc faite d’images et de sons, et je voudrais le faire avec vous qui me lisez. Je crois possible, finalement, de détromper Godard, de baisser le son d’ambiance pour vous donner à entendre une voix singulière. Cette voix, qui prend sa source dans le temps même du désespoir godardien et s’inscrit donc aussi dans ma naissance, c’est la voix de Nanni Moretti. Je devrais dire « l’une des voix de Nanni Moretti : sa voix chantée.

C’est bien en toute connaissance de cause que Pierre Sky sous-titre son bref ouvrage « Fonctions de la chanson dans les films de Nanni Moretti », avant de nous offrir cette glose sublime et joueuse (sous son masque de sérieux imperturbable – on se souviendra sans doute, chez le même éditeur, de l’exercice hautement improbable et réjouissant réalisé par Luc Chomarat et son « Les dix meilleurs films de tous les temps »). Le concept même de chant-contre-chant, forgé par l’auteur pour l’occasion et pour l’exploration, est relativement complexe, avec ses distinctions parfois subtiles vis-à-vis de la simple présence de chansons, en toile de fond ou bien interprétées en direct, dans tel ou tel film : il faut qu’un ensemble de conditions soient réunies pour que cette mécanique bien particulière apparaisse d’abord, et puisse fonctionner ensuite. En annexe, Pierre Sky en recense cinquante occurrences, qu’il considère comme références, parmi lesquelles on trouvera en effet trois films de Nanni Moretti (« La chambre du fils », « Palombella Rossa » et « Aprile »), mais aussi, par exemple, deux films de Keenen Ivory Wayans (« White Chicks » et « Scary Movie 2 »), un film de Sam Mendes (« American Beauty » – avec deux occurrences distinctes en son sein), de François Ozon (« Une robe d’été »), de Christophe Honoré (« Dans Paris »), de Guillermo del Toro (« Hellboy 2 »), de Michael Cimino (« Voyage au bout de l’enfer »), de Pedro Almodovar (« Attache-moi »), de Gus van Sant (« My Own Private Idaho »), ou encore de Quentin Tarantino (« Reservoir Dogs »).

x

s,725-dff5e4

Pour conduire son investigation à propos du chant-contre-chant, et donc parvenir à saisir pour nous ce qui se passe lorsque, pour prendre mon exemple préféré dans tout l’ouvrage, Nanni Moretti chante le « I’m on fire » de Bruce Springsteen, dans « Palombella Rossa », Pierre Sky s’appuie sur une construction théorique relativement sophistiquée, où Adorno et Eisler jouent leur rôle, où Kierkegaard est malicieusement détourné à propos de la notion de reprise, où Aldous Huxley fait une roborative apparition,  où Gilles Deleuze rappelle subrepticement le corps et le cerveau du cinéma moderne, mais ou resplendissent plus encore le Peter Szendy de « La philosophie dans le juke-box », le Serge Daney de « L’exercice a été profitable, Monsieur », ou encore le Roland Barthes de « L’obvie et l’obtus » et du « Bruissement de la langue », tandis qu’autour des minutieuses analyses portant sur Nanni Moretti, le « Jazz Singer » de 1927, les films de Jacques Demy et les télé-crochets, sous leurs formes ancienne et contemporaine, jouent les adroits sparring partners.

x

nanni-moretti

x

x

Le CCC repose sur cette tension entre un monde « populaire » et un monde « élitaire ». Lorsqu’il survient, il agit comme hors du temps du film et, réussi, il installe précisément une forme d’éternité dans nos lèvres et dans nos yeux. Chez Moretti, l’exemple typique du phénomène est à chercher dans Palombella rossa. Nous sommes en pleine partie de water-polo et, entre la rumeur du public autour de la piscine et les consignes de jeu que l’entraîneur (Silvio Orlando) hurle à ses joueurs, le niveau sonore est très élevé. C’est le moment que choisit Moretti, comme s’il était la conscience de la chanson à venir, pour se lever du banc des remplaçants et demander à son entraîneur : « Et moi ? Et moi, je rentre quand ? » Le plus jeune joueur de l’équipe appuie alors sur le bouton play d’un radiocassette (tout bruit, toute action s’en trouvent suspendus) et fait ainsi entrer en scène le très suave I’m on fire de Bruce Springsteen. Nous le chantons bientôt intérieurement avec l’enfant, puis avec l’entraîneur qui le profère joyeusement. Très grande décharge sensorielle, jusqu’aux larmes, comme si l’eau de la piscine elle-même nous débordait. Et la partie de water-polo reprend.

Si l’on ajoute à ce matériau minutieux et hautement spéculatif (je vous laisserai bien entendu découvrir les conclusions de Pierre Sky quant à ce que le CCC – le chant-contre-chant – effectue en nous lorsqu’il se produit, in fine) la remarquable préface (« Éloge du contrepoint ») signée par Thierry Jousse, on obtient en effet un véritable cadeau, un cheminement presque magique dans l’âme du cinéma d’hier et d’aujourd’hui, cheminement aussi réjouissant qu’il semblait improbable de prime abord.

x

Nanni-Moretti-Bianca

Nanni Moretti dans « Bianca » (1984)

Logo Achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Chant-contre-chant » (Pierre Sky)

  1. TOMPSON HIGHWAY

    Tout d’abord l’auteur Tompson Highway, né à Brochet, Manitoba, et d’origine cree. Il a d’ailleurs écrit le premier opéra, écrit en langue cree « The Journey or Pimooteewin ». Il s’agit de « nouveau théâtre musical, nouvelle pièce musicale, drame musical cree, drame semi-achevé, oratorio ou opéra en langue cree ». Tompson Highway écrit le livret alors que Melissa Hui, canadienne née à Hong Kong, signe la musique avec 7 instrumentistes, un chœur mixte et 3 acteurs-chanteurs. La pièce est donnée à St. Lawrence Centre for the Arts à Toronto n 2008. C’est l’histoire de Weesageechak (le Finaud, ou plutôt le Magicien) et de Misigoo(l’Aigle) qui visitent les esprits de leurs morts et tentent de les ramener dans un panier vers le monde des vivants. Cependant, les âmes des morts s’échappent du panier pour retourner finalement au pays des esprits. La scène se passe au bord d’un fleuve reliant la terre des vivants à une île magique où, la nuit, les esprits des morts dansent au clair de lune. Weesageechak est un être à la fois homme et femme, humain et divin, comme dans la tradition cree. L’ensemble de musique de chambre est réduit à un tambour et un clavier. La musique évoque la polyphonie médiévale Les danseurs ont un rôle plus important et des sous-titres français sont ajoutés aux sous-titres anglais. Naturellement les deux acteurs reconnaissent des êtres chers.

    Tompson Highway a aussi écrit un roman « Champion et Ooneemeetoo » traduit de façon bizarre par Robert Dickson de « Kiss of the Fur Queen » (le Baiser de la Reine des Fourrures) (2004, Prises de Parole, 354 p.). C’est un roman en partie autobiographique dans lequel il raconte sa jeunesse à Eemanapiteepitat dans le Nord du Manitoba, au bord du lac Mistik. Le père, Abraham Okimasis est chasseur de caribous. Mais ce qui fait sa fierté c’est d’avoir au début du livre gagné « la grande coupe en argent : la coupe Millington, le très convoité prix du Championnat du monde des courses de traineau à chiens, et un chèque au montant de mille dollars ». Mais surtout, il a vu le sourire de la Reine avec sa cape de fourrure blanche et sa couronne. On comprend le nom qu’il donne à son 11eme fils qui vient de naitre de sa femme, « la belle Mariesis Adelaide Okimasis ». Quelques années plus tard naitra le dernier frère Ooneeemeetoo.
    Mais les petits bonheurs ne durent pas et les deux garçons sont envoyés chez les Frères pour études, sur recommandation du Père Eustache Bouchard, qui règne sur la communauté cree, avec l‘espoir de les amener à la civilisation (la sienne naturellement). Le roman devient autobiographique, dans la mesure où l’auteur et son frère René ont subi ces rééducations. S’ensuit une narration des bondieuseries subies. Avec un délicieux « Cintre mairie, mare de dune, pliez pour noos’sim pasteurs, main denant héa l’our de not nord, amène », mais surtout, il « ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi il y avait dans la prière le mot cree « noos’sim ». Pourquoi cette mare de dune avait-elle besoin d’un filleul? ». Cela me rappelle mes premières années d’école maternelle en Alsace où à Noël il fallait chanter « Marie et Chaussette ».
    Les années passent. Son frère le rejoint. Les deux garçons seront rebaptisés Jeremiah et Gabriel et la langue cree est abolie. Par contre, les abus sexuels du père Lafleur restent au même niveau. C’est ce qui poussera Gabriel, à la tête d’ange à tomber dans l’homosexualité et mourir du Sida. Il deviendra danseur hors pair, pendant que son frère devient pianiste renommé. On pense au livre « Jeu Blanc » (2017, Zoé, 256 p.) de Richard Wagamese, dans lequel Garnet, le jeune ojibwé, devient champion de hockey reconnu, mais reste finalement indien.
    On pense alors que l’apparition de Amanda Clear Sky, la jeune ojibwé, au « sac en peau de chevreuil » va faire évoluer le roman. Cela tourne à la différence entre les religions. « Il y a la religion indienne. La religion des Indiens de l’Amérique du Nord » ; « La religion indienne est à l’écoute du tambour, à l’écoute du battement de cœur de la Terre-mère ». Heureusement il reste les noms des autres membres de la réserve. A part Champion et Ooneemeetoo qui ont été rebaptisés en Jeremiah et Gabriel, il y a tous les autres. Tels Salamoo le Fou Oopeewaya, Jane Kaka McCrae, Deux Chambres, la femme de Choggylut McDermott, ou Mauvais Voleur Gazandlance et son chien Charleroi.
    Reste l’histoire entre Gabriel et le principal Lafleur. « Le visage du principal surgit à quelques pouces du sien. Sa respiration rauque émettait à intervalles réguliers, des bouffées d’air chaud qui évoquaient pour Gabriel la viande crue qu’on aurait suspendue pour la vieillir et qu’on aurait oublié. [puis dans son pantalon de pyjama] et la main sauta pour l’atteindre, le tira vers le bas, sale tira vers le bas, sauta pour l’atteindre ». En conclusion « C’était là simplement un droit des hommes saints ». Nihil novi sub sole.

    Autre pièce de Tompson Highway. « Dry Lips devrait déménager à Kapuskasing » (2009, Éditions Prise de Parole, 200 p.). L’action se passe dans la réserve de Wasaychigan Hill, où les femmes ont décidé de former une ligue de hockey. C’en est trop pour sept hommes de la réserve car cela représente, à leurs yeux, un autre empiètement sur leur identité, pour ne pas dire leur masculinité. En fait le texte est plus profond. Il permet de faire passer le message de ces peuples dont on a volé et détruit les racines, pour les remplacer par d’autres concepts. Et finalement on a laissé tomber ces peuples. C’est tour le message que d’âtre amérindien aujourd’hui.
    Le tout est écrit avec beaucoup d’humour. « Combien faut-il d’Indiens pour manger un chien ? — Deux. Un pour le manger, l’autre pour surveiller les voitures qui approchent sur la route. » A propos de son père. « Il adorait conter des blagues et l’une de ses préférées était celle-ci: «Un vieil Indien traîne sa squaw par les cheveux dans la neige. Intrigué, son voisin lui demande ce qu’il fait. Le vieil Indien répond: De la traîne sauvage!» Traîne sauvage est un synonyme de toboggan dans la langue populaire » et il poursuit « Chaque fois que sa blague créait un malaise (chaque fois qu’il la contait), mon père, indigné, confrontait ses détracteurs en assurant que ce n’était qu’un jeu de mot, qu’il ne fallait pas le prendre au premier degré et — argument massue — qu’il tenait ce gag d’une vieille Attikamek du lac Taureau ».

    Enfin, pour en terminer avec Tomson Highway, qui parle couramment 6 langues, un petit livre « Pour l’amour du multilinguisme. Une histoire d’une monstrueuse extravagance » traduit par Jonathan Lamy (2019, Mémoires d’Encrier, Cadastres, 72 p.) est un vibrant hommage au multilinguisme. « Ne parler qu’une seule langue, c’est comme vivre dans une maison avec une seule fenêtre. Vous voyez toujours une seule et unique perspective… » lui qui a été élevé dans trois langues, le cree, le déné et l’inuktitut, avant d’apprendre l’anglais le français et l’espagnol et d’y ajouter l’ojibwé et l’allemand. Ce qui lui permet de dire que les langues européennes sont « obsédées par la question du genre ». Alors que « Les langues autochtones, en revanche, séparent le monde non pas en deux genres, mais entre ce qui est animé et ce qui est inanimé, autrement dit, entre ce qui possède une âme et ce qui n’en a pas. »

    Publié par jlv.livres | 13 décembre 2019, 15:43

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :