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Notes de lecture 2020

Note de lecture bis : « L’employé » (Guillermo Saccomanno)

Une fable puissante et tristement joueuse de l’aliénation intime au cœur d’un totalitarisme national et d’une déshumanisation entrepreneuriale.

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L'employé

À cette heure de la nuit, les hélicoptères blindés survolent la ville, les chauves-souris tournoient devant les vitres de l’immeuble et les rats filent entre les bureaux plongés dans l’obscurité, tous les bureaux sauf un, le sien, l’ordinateur allumé, le seul à cette heure. L’employé sent un frôlement rapide contre sa chaussure. Un couinement ténu, farouche, court sur la moquette et s’enfonce dans le noir. L’employé détourne son regard de l’écran. Il voit les ombres ailées dans la nuit, au dehors. Puis il consulte sa montre, empile des dossiers, prépare les chèques que son chef signera le lendemain. Il s’apprête à partir. La lenteur de ses gestes n’est pas seulement due à la fatigue. À la tristesse aussi.
L’ordinateur tarde à s’éteindre. Enfin, soupire-t-il. L’écran s’obscurcit. L’employé dispose soigneusement ses instruments de travail pour le lendemain : les stylos, l’encre, les cachets, les tampons, la gomme, le taille-crayon et le coupe-papier. Il accorde un traitement de faveur au coupe-papier. Il l’astique. Le coupe-papier semble inoffensif. Sauf qu’il peut devenir une arme. L’employé aussi paraît inoffensif. Mais il ne faut jamais se fier aux apparences.

La dictature, implacable. La chasse aux subversivos, inlassable. Les enlèvements en pleine rue de suspects à destination – suppose-t-on, sans jamais le prononcer à voix haute – de diverses piscines, écoles militaires ou terrains d’aviation à sens unique : banal. Mais qu’importe, puisque l’économie fleurit et que la consommation se porte bien, merci.

L’employé, exemplaire sans doute mais subalterne indéniablement, vivote dans un mariage qui l’écrase, rejoignant le soir à contrecœur – ou tard dans la nuit, prétextant sa charge de travail – une épouse devenue ô combien acariâtre et des enfants ne songeant qu’à grossir, psychologiquement et matériellement. L’employé, lorsqu’il ne prépare pas soigneusement les chèques pour la signature du patron, rêve, songe et échafaude. Ah, si l’amour, le véritable amour se présentait, que de révoltes et de folies pourrait-il accomplir en son nom ! Tout en surveillant d’un coin d’œil attentif les collègues et leurs menées fatalement délétères à son encontre – dans un marché du travail où la peur du chômage et de ce qui va avec est plus que jamais méticuleusement entretenue -, l’employé est prêt à saisir les opportunités de changer de vie, quitte à les créer – ou à les imaginer.

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Il aime penser qu’il pourrait, malgré son caractère docile, et si les circonstances s’y prêtaient, devenir féroce. Qui sait, il pourrait être un autre. Personne n’est ce qu’il paraît. Il faut que l’occasion se présente pour révéler de quoi on est capable. Ce raisonnement lui permet de supporter son chef, ses collègues et sa propre famille. Au bureau ou dans son foyer, on ignore qui il est. Et quand il songe qu’il ne le sait pas lui-même, ça lui donne le vertige. Sauf qu’un de ces jours, on va voir ce qu’on va voir. Au moment où on s’y attendra le moins. Ça l’effraie d’ignorer, tout autant que son chef, ses collègues ou sa famille, de quoi il est capable. Quand il imite, parfois, et à la perfection, la signature de son chef, il se demande qui il est, qui il peut bien être, s’il peut devenir quelqu’un d’autre, bien que chercher à le savoir l’intimide. Il a eu l’idée, et plus d’une fois, de falsifier la signature du chef sur un chèque qu’il irait toucher avant de s’enfuir. S’il n’est pas passé à l’acte, c’est qu’il n’a personne avec qui partager le butin. Seule la passion peut susciter la transcendance. Dans les films, le héros a toujours un mobile : une femme. Lui, s’il aimait une femme éperdument, il n’hésiterait pas.

C’est grâce à ma collègue et amie Marianne, qui me vante, très convaincante, depuis un certain temps, les mérites de Guillermo Saccomanno (sa belle chronique de « L’employé » est à lire ici, et celle de « Basse saison », le roman suivant de l’auteur, est ici, sur ce même blog) que je me suis enfin plongé ces jours-ci dans les 150 pages de ce roman de 2010, le sixième de l’auteur argentin, roman traduit en 2012 aux éditions Asphalte par Michèle Guillemont. Rarement on aura su ainsi condenser en une redoutable fable instantanée la relation dynamique entre totalitarisme et aliénation intime. Le soubresaut médiocre, voire sordide, de l’employé et de ses rêves velléitaires, qui se joue implacablement sous nos yeux volontiers incrédules, quoique d’une crudité joueuse à souhait, manie bien toutes les ressources d’un humour noir qui préfigurerait, déjà, un humour du désastre presque post-exotique, et développe la puissance des grands textes intensément et profondément politiques, renforcée par la préface lucide et lumineuse de Rodrigo Fresan.

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Unknown

La femme ne peut démarrer la journée sans le journal télévisé. A peine levée, avant de se rafraîchir le visage et de préparer le café, elle allume une cigarette et la télévision, avec le volume au maximum. Ce matin, un commando guérillero a revendiqué une explosion dans un quartier résidentiel sur les hauteurs de la ville. Il est encore trop tôt pour établir le nombre de victimes. Un gisement de pétrole a aussi été la cible d’un attentat. Les pertes sont inestimables. Lors d’affrontements, l’armée a abattu des dizaines de terroristes. Elle a procédé aux arrestations de leurs proches et de leur entourage. En attendant que l’enquête progresse sur leur organisation, le gouvernement déclare qu’il n’acceptera aucune trêve et ne cédera à aucune menace. Il avertit la population qu’il considèrera désormais toute manifestation pacifiste comme une forme de soutien au terrorisme. La répression s’abattra avec toute la force de la loi. Le métro circule aujourd’hui aux horaires habituels. Un présentateur annonce d’une voix neutre les statistiques mensuelles des morts dues aux attentats terroristes, celles déplorées à la suite d’effractions et de viols, les victimes de catastrophes aériennes, sans compter les accidentés de la route ou du travail. Au petit matin, une fusillade a opposé trafiquants de drogue péruviens et colombiens dans un bidonville. Et puis cette information de dernière minute : un attentat vient de se produire dans une clinique qui expérimente le clonage de bébés.
Le femme ne reste pas devant l’écran. Elle parcourt le domicile en hurlant après les gosses. Elle distribue des coups au passage et écoute la télé comme la radio, en bruit de fond. Les attentats et les massacres ne l’impressionnent pas. Seuls les crimes domestiques la passionnent. Au cours d’un scène de jalousie, une femme castre son mari. Un homme larde de coups de poignard les seins siliconés de sa concubine. Une mère saupoudre la purée de ses enfants de mort-aux-rats. Un garçon met ses grands-parents à griller au four. Si l’annonce est truculente, elle accourt et se plante devant le poste, fascinée. Cette sorte de faits divers la captive, des crimes maison comme des recettes de cuisine. Si la nouvelle provoque un débat, elle prend systématiquement le parti des accusés et discute avec le présentateur, les interviewés et les invités. Elle seule, en grande avocate, semble comprendre les mobiles des accusés. Quand son regard glisse de l’écran vers son mari, l’employé devine ce qu’elle a à l’esprit. Il se demande à quel moment elle passera du statut de spectateur à celui de protagoniste.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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