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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Un titre simple » (Arno Calleja)

« Je vais faire un poème qui tombe » : une malicieuse déclaration d’amour au langage qui invoque, crée, fait trembler et ravit. Sans adoucissants et en toute beauté cruelle et rêveuse.

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Je vais faire un poème qui tombe. Au début il tient. C’est à la fin qu’il tombe. C’est normal.
Au début le poème il a un renard dans la gorge. Ensuite le poème il a un loup dans le ventre. Des fourmis dans les couilles et des hirondelles dans les ovaires. Le poème. Il avance un moment avec toute sa faune. Puis il arrive face à la montagne. Les uns s’enfuient, les autres s’envolent. C’est là qu’il tombe, face à la montagne.
Maintenant, je vais dire le récit de la domestication.
Au début il n’y a que des loups. Ils se déplacent en meute. Il y a un chef de meute, il décide. Un jour arrivent les hommes. Les hommes encerclent la meute. Avec des pierres des bâtons les hommes tuent le chef de meute. Ils ne gardent que les petits. Les petits sont nourris au lait de femmes. En grandissant, les petits ne sont plus des loups, ils deviennent des chiens.
Voilà, c’était le récit de la domestication.
C’est un vrai récit qui n’est pas un poème. Je vous l’ai dit.

Arno Calleja m’avait violemment impressionné avec sa « Performance » de 2012, chaleureusement recommandée (et lue à voix haute !) par Alban Lefranc. Après deux autres publications en 2018, il nous revient cet automne 2019 avec ce « Un titre simple » publié aux éditions Vanloo, basées en Provence comme l’auteur. Ne concevant sans doute sa poésie si particulière que sous une forme subtilement sonore et indéniablement performative, Arno Calleja nous invite ici à un curieux vagabondage pourtant soigneusement orchestré, entre intentions et rêves, entre possibilités du film d’horreur (ou de son usage médicinal : le Jason Hrivnak de « La maison des épreuves » n’est peut-être pas si loin) et vertiges de l’oniromancie (l’Antoine Brea de « Roman dormant » semble parfois entrer en résonance), entre tentatives esquissées et résignations avouées. Journal, oui, mais plutôt journal de marche d’une armée langagière intensément joueuse que journal intime d’un poète en désarroi, en tout cas.

Je vais faire une page. Mais pas une vraie littérature. Juste un bruit sur ton crâne, sur ta foule. Un gros bruit de pluie, de salive, d’humeurs, tout ce qui coule.
Je vais faire une page sans ombre, qui coule. Ensuite il ne faut pas s’en approcher. Personne personne. À part toi. Je vais faire une page, que personne la boive. C’est ta rivière maintenant. Que personne y mette son bec, ses pattes.
Je vais faire une foule qui te fera un bruit au crâne, un gros boucan de tonnerre. Un grand moulin qui claque. Un réel qui tourne.
Je vais faire et ce sera réel.
Je vais faire une grosse douleur qui t’emplira le poumon. Une grosse douleur de gros bruit de page. Et pas le petit bruit d’une vraie littérature, non, juste le gros bruit de pluie d’une page sans rien.
Je vais faire une page comme on fait une montagne. Comme on perd son enfant dans le lac.
On ne fait pas une montagne, en vrai. Mais on perd son enfant dans le lac, en vrai.
Je vais faire la page comme montagne est sortie de terre. Comme elle s’est faite elle-même. très lentement. je vais faire une très lentement page.
Je vais étouffer la maladie parlante jusqu’à ce qu’elle démoule sa forme à la page. Lentement qu’elle éclose. Je vais appeler les morts et ils vont venir et ils vont refaire le sang humain à partir. Je ne vais rien dire. Je vais me déshabiller avec les morts et ils vont me refaire le sang à partir de ce qu’ils ont vu dans la mort. Et je nagerai.

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Top of the Lake (Jane Campion)

À nouveau, l’incantation malicieuse et multiforme d’Arno Calleja déchaîne le pouvoir de la langue. Des forces chamaniques tambourinent sous les enchaînements d’annonces et de revirements que le narrateur nous adresse. Lorsque sa métaphore se déploie entre la ruse du pied de la lettre – comme un Philippe Annocque la manie dans un registre fort différent – et l’ironie autofictive par dérision – comme l’envisagerait un Éric Chevillard sur un tout autre terrain de jeu -, « Un titre simple », objectif et constat, pied de nez gentiment rageur au marketing des manuels de best-sellers, prend son essor, jouant d’une mécanique intérieure exponentielle qui emporte finalement à toute allure la lectrice ou le lecteur.

Puis je vais lire un livre mouillé et je ne sentirai rien du livre. Et je donnerai le livre à un mort. Et je prendrai un soleil à la place. Je vais ouvrir ma maison dans ma tête pour qu’un soleil entre. Et le soleil me refera le sang par le cul. Je serai neuf.
Je vais perdre ma maison. Et un soleil va me mettre le compte. Ce sera une super partie tragique. Et je dirai mesdames messieurs ma maison est à vous dans la tête. Et tout le monde m’entrera par le cul. Et dansera en soleil toute la nuit. Une super partie tragique.
Et quelqu’un m’oubliera son paquet de clopes au dedans et je ne dirai rien.
Les morts me referont le sang. Les morts sont des ouvriers très occupés. Des abeilles que je gobe bouche ouverte. Qui me refont tout l’intérieur.
Je vais être indifférent aux travaux.

La superbe chronique d’Adrien Meignan dans Addict-Culture est ici. Nous avons par ailleurs la joie d’accueillir Arno Calleja chez Charybde (à Ground Control, 81 rue du Charolais 75012 Paris) à partir de 19 h 30 ce vendredi 22 novembre, en compagnie d’Alban Lefranc, de Léonore Boulanger et de Jean-Daniel Botta, pour une soirée de discussions, de lectures et de musiques, entrée libre et gratuite comme d’habitude.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Un titre simple » (Arno Calleja)

  1. CELINE HUYGHBAERT

    Encore une belle trouvaille des éditions Le Quartanier que ce livre de Céline Huyghebaert « Le Drap Blanc » (2019, Le Quartanier, 336 p.).

    Artiste, née dans les Yvelines, elle vit depuis 2002 à Montréal. Je l’avais remarquée au Toronto Art Book Festival (TABF) en 2017, drôle d’exposition qui se tenait dans Chinatown Centre, avec des annexes à l’Art Gallery of Ontario (AGO), superbe musée aux intérieurs en bois blonds. Des expos temporaires quelquefois surprenantes dans cet AGO. Ainsi cette diffusion de « Spem In Allium », polyphonie à quarante voix indépendantes, composée par Thomas Tallis vers 1570, réenregistrée par Janet Cardiff en 2001 sous la forme de « Forty Part Motet ». Chacune des voix est retransmise par un des 40 hauts parleurs répartis en ellipse. Le public se déplace à l’intérieur et peut ainsi privilégier une voix, puis l’autre. Un espace grandiose de sérénité et de calme. Pour en revenir à la TABF, c’est une autre façon d’aborder la publication et l’édition, surtout dans la partie « Mapping Territories: Practicing With(/in) Communities » où l’artiste est confronté avec les situations changeantes inhérentes aux différents aspects culturels des personnalités présentes. Il s’agit alors plus d’œuvres d’art, souvent inclassables, entre sculpture, photographie, peinture et écriture au sens large. Pour Céline Huyghebaert, il s’agissait d’une sorte de biographie visuelle et textuelle, avec souvent plus de poids mis sur les projets ratés ou avortés. L’artisteexplore ce qui constitue en fait la matière originelle de la création littéraire, à travers des brouillons, recherches biblio, ou autres documents non écrits. Une expérience très intéressante de relations texte/image/son.

    « Le Drap Blanc » procède de la même veine. C’est une enquête sur la mort de son père. Non pas simplement une rétrospective biographique au sens large, mais structurée autour des « blancs » que renferment cette vie. Interviewée, à la question de savoir ce qui est vrai dans son livre, elle répond qu’elle n’a pas menti, mais qu’elle a aussi beaucoup inventé. C’est donc un objet littéraire non identifié (mais dont la réalité est avérée), à mi-chemin entre le récit autobiographique, le journal intime et l’enquête journalistique. Le tout en 14 chapitres, ou sections qui comportent quatre dialogues et certaines divisées en sous-sections. Ce qui donne un rythme rapide au texte. Une narratrice qui se nomme Céline comme l’auteur. Qui essaye de retrouver la vie de son père en discutant avec sa tante. « Je l’ai élevé comme mon fils et je ne me souviens même plus de mes fils, alors tu vois, ton père, je ne m’en souviens plus ». Ou avec sa mère, ou avec ses sœurs, Elodie et Christelle.
    « Un jour j’ai eu l’idée d’écrire un roman sur lui, sous la forme d’une longue liste d’anecdotes ». Cela passe par des enquêtes, un peu sur le mêle modèle : profil psychologique, histoire familiale, histoire de la mort du père, histoire personnelle de l’interviewé. De fait, le livre commence par ces dialogues et enquêtes sur la personnalité et la vie du père. Cela va de la rencontre avec sa femme, et le progressif délitement de leur union, la naissance de chacune des filles, et à la fin la chute dans l’alcoolisme et la maladie. Cette partie, environ les deux premiers tiers du texte, est agréable à lire, surprenante dans sa forme comparée à d’autres essais sur ce thème, avec quelquefois plein d’humour. « Ca m’amuse d’imaginer que Bach a donné à ses pièces des noms de plaques d’immatriculation parce qu’il aimait les voitures et qu’il était mal à l’aise avec les émotions ». Et tout ceci entre les borborygmes de Céline et les pérégrinations de Cendrars. Ce dernier étant d’urgence à (re)lire, en particulier ses récits de sa guerre, en tant qu’engagé dans la Légion étrangère, lui le Suisse, neutre et tout juste majeur. « L’Homme foudroyé» ou «La Main coupée» tous deux dans un très beau coffret (2013, La Pléiade, 1088; 1184 p.)

    Puis on en arrive, vers la page 200, à la partie strictement émotionnelle de la narratrice. « Quand on a soulevé son corps, j’ai vu la légère empreinte qui creusait le drap, là où était posé son crâne. Puis elle s’est effacée, et le drap est redevenu lisse ». Le texte devient plus long, avec des phrases tout aussi longues. Tout en pudeur. Il faut aux sœurs vider la maison, garder ou jeter tous ces souvenirs. « Quand mon père est mort, je n’ai pas hérité de boîtes pleines de documents et de lettres. Ses cendres ont été jetées à l’eau. Ses biens ont été donnés, détruits à la hâte. Sur les photos, il avait cette allure virile et négligée caractéristique des années soixante-dix». Pas toujours facile pour cette fille qui est partie vivre à Montréal, alors que sa mère partait revivre sa vie avec Yann, un premier amour en Bretagne. « On s’est promis qu’on garderait sa mémoire vivante, qu’on parlerait de lui souvent. Et ce dont on parlerait, on ne se l’avouait pas, mais ce serait uniquement des choses dont on devait se souvenir, les anecdotes qui faisaient couler dans nos veines un sirop agréable, pas le mauvais vin qu’il buvait pour se perdre ».
    Et il lui faut apprivoiser l’idée de la mort. « La mort n’est pas un événement que l’on peut dater. Je crois. Un mort n’en finit jamais de mourir ». Faire enfin son deuil. « Le téléphone n’arrête pas de sonner, mais je ne réponds pas. Je pense à mon père. Je pense qu’on peut se lever tous les matins, travailler, manger, parler, sourire, et être mort quand même. Le téléphone sonne. Je me dis que c’est ce qui a tué mon père : le quotidien qui s’effrite, les yeux qui cherchent par la fenêtre, les caresses à l’eau de Javel, et bientôt on parle sans s’écouter, de ta journée et de la mienne, on parle de notre agenda, avec des heures en début de phrase et une liste d’activités ; ou peut-être que ce n’est pas du tout ça ».
    Le roman se termine sur le début du deuil effectué par les trois sœurs. On aurait pu s’attendre à un roman larmoyant ou misérabiliste. Il n’en est rien. D’une part par la distribution des rôles imparties à chacune des personnes, d’autre part, et surtout une écriture rapide, mais juste et efficace, ainsi qu’une mise en forme entrecoupée d’anecdotes, de photos, de citations.
    Depuis Céline Huyghebaert a obtenu le Prix du Gouverneur Général 2019 pour son roman « Le Drap Blanc ». C’est amplement justifié.

    Comme j’en suis aux Prix littéraires du Canada, j’ajouterai à ce billet, Louis Thomas Plamondon qui était finaliste avec « Portages » (2019, La Peuplade, 112 p.), et Anne-Marie Desmeules avec « Le Tendon et l’Os » (2019, Editions de l’Hexagonee, 80 p.) qui a remporté le prix en catégorie poésie.

    « Portages » c’est un peu le rapport à la nature, tel que l’on peut le concevoir au Canada. Dans un milieu naturel plein de lacs, brouillards, rivières, forêts, il est important de passer de l’une à l’autre, via des portages, qui permettaient d’emprunter les cours d’eau, en évitant les rapides. C’est un peu l’idée de Louis-Thomas Plamondon. Ne pas le confondre avec Eric Plamondon, lui aussi québecois , auteur de romans tels que « Oyana » (2019, Quidam, 150 p.) ou « Taqawan » (2018, Quidam, 220 p.), qui reprend le combat des indiens micmac pour garder leurs territoires de pèche au saumon.
    Six textes sous forme de poèmes en vers libres d’une dizaine de lignes. Le tout regroupé en « Eteindre les feux », « Mettre pied à terre », « S’échouer sur la côte », et « Appeler la marée » pour ce qui concerne vraiment l’activité de portage. « Elever la voix », « Réveiller les morts » pour ne pas se faire oublier.
    Pour « Appeler la marée », ces deux poèmes « suivre le pollen inverser / la concrétion de la pierre / ton ventre couché en filigrane / jusqu’au bout du souffle / une silhouette s’approche / le cri perce / l’aube renonce / une odeur de pluie ». Et le suivant « étreindre / l’écorce d’un arbre / se laquer de chenilles / prétendre la matière / dans les vestiges d’une montagne / l’emprise du liège comme / un bruissement d’ailes ».

    « Le Tendon et l’Os » part d’une sombre histoire de maltraitance qui la hante. « Mon enfant ne peut pas dire que je ne le fais pas vivre. / je l’alimente / avec ce qui me tombe sous la main / feuilles, pommes de pin, sciure / depuis qu’il y a gouté / il ne mangerait que du pain / mais je ne suis pas riche / Je travaille / pour la misère. ». Une relation mère-enfant qui ne parait pas très simple, c’ets le moins que l’on puisse dire. « Depuis l’attribution / mon enfant n’a ni grandi ni changé / il reste cette petite chose / encombrante et bruyante / j’essaie de lui couper les cheveux / ils repoussent toujours pareils / il doit être lavé et nourri / sinon son état se détériore / je l’ai remarqué à quelques reprises ».
    Un abord de la maternité et de sa relation à l’enfance plutôt noirs. Mais avec une écriture limpide, dans un langage simple et efficace, malgré la violence des propos.

    Publié par jlv.livres | 22 novembre 2019, 14:55

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