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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « La Maison des épreuves » (Jason Hrivnak)

Dans les replis paradoxaux de l’imagination fantastique, un formidable remède à la mélancolie.

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Le 7 mai 2006 au petit matin, mon amie d’enfance Fiona est entrée par effraction dans l’école élémentaire qu’elle et moi fréquentions il y a plus de vingt ans. Elle était vêtue de couches de vêtements élimés et portait dans un sac en toile l’intégralité de ses biens terrestres. D’une indépendance farouche, d’un naturel indocile, Fiona avait passé une bonne partie des dix dernières années à vadrouiller à l’étranger. Elle avait subsisté comme elle pouvait sur trois continents, toujours en quête des drogues les plus fortes et des plus sombres déshérités. Personne ne savait qu’elle était rentrée à Toronto. je l’imagine à la fois embellie et accablée par cette absence de responsabilité, par l’effroyable liberté de celle qui s’endort là où elle tombe et dont les points de chute sont un mystère perpétuel.
Une fois à l’intérieur de l’école, elle a déambulé dans les couloirs déserts, examiné les vieilles vitrines encombrées de trophées et de photos de classe à la recherche d’un nom ou d’un visage familier. Dans l’une des salles de classe situées à l’étage, elle s’est postée devant une fenêtre donnant sur la cour de récréation et a pleuré en silence dans le noir pendant presque une heure. Peu avant les premières lueurs du jour, elle est redescendue et s’est enfermée dans le vestibule reliant les quartiers de l’administration au bureau du principal. Elle s’est assise sur le petit banc capitonné où des générations de délinquants avaient attendu d’être reçus par le principal. Là, après avoir fumé une dernière cigarette, elle a ôté son manteau, remonté ses manches, et s’est ouvert les veines avec une lame de rasoir.

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Cette très sombre et néanmoins fort tonitruante – malgré sa voix basse et factuelle – entrée en matière donne d’emblée l’un des tons majeurs de ce récit hors normes : misanthrope taciturne âgé de la trentaine, le narrateur va absolument devoir imaginer une échappatoire à la vague complexe de culpabilité – mais est-ce vraiment de cela dont il s’agit ? – qui menace de le submerger après le suicide de cette amie d’enfance, si spéciale pour lui, qu’il a perdu de vue – ou abandonnée ? – pour la laisser sans autre réelle pensée suivre ses propres démons d’adolescence et d’âge adulte, et se consacrer exclusivement aux siens propres.

Enfants et jeunes adolescents résolument à part dans leur petit milieu social scolaire, elle et lui, entre boucs émissaires et consciences gothiques, avaient élaboré tout jeunes un vaste jeu moral et morbide, mais avant tout intellectuel, nommé par eux le Terrain d’essai, vaste construction imaginaire aux allures indéniables de « Proving Ground » pour jeu de rôle ou jeu vidéo d’aventure – on y reviendra -, dans lequel ils projetaient en pensée leurs connaissances et relations du moment pour les confronter en pensée, à la (très) rude, à de possibles accomplissements de leurs désirs intimes (qu’il avait donc fallu au préalable explorer) comme à d’éventuelles rédemptions de leurs culpabilités.

À cet apparent mélange complexe de jeux interdits et de perversités savantes de ces adolescences torturées – souvent pour des raisons plus mystérieuses qu’il ne le semble aux adultes dits responsables – qu’a su explorer si redoutablement le Iain Banks du « Seigneur des guêpes » et qu’a approché avec bonheur, depuis un angle opposé, le Léo Cassil du « Voyage imaginaire » – l’auteur donne une fin abrupte et logique : une usure, un déménagement, un vrai-faux pacte suicidaire imaginaire, pris au sérieux ou non.

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J’ai rencontré Fiona à l’automne 1982, le premier jour de la rentrée scolaire. Nous avions alors neuf ans. Fiona était nouvelle dans le quartier et dès l’instant où je fis sa connaissance je sus que notre amitié serait différente. Juste avant l’appel du matin, elle vint s’asseoir à côté de moi alors que la place avait été attribuée à un autre élève. Quand l’institutrice fit remarquer qu’elle s’était assise à la mauvaise place, Fiona lui dit qu’elle et moi nous connaissions d’avant, quand on était tout petits, et demanda à ce qu’on reste ensemble. L’institutrice me demanda si ce que disait Fiona était vrai et, sans la moindre hésitation, je confirmai ses propos. Je me souviens de l’euphorie qui fut la mienne en me découvrant complice d’un tel mensonge. C’est un mensonge que nous n’avons jamais avoué, et, dans les années qui suivirent, nous appelâmes toujours cette première journée notre réunion, telles des retrouvailles après un long et douloureux exil. (…)

En novembre de cette première année, nous avons commencé à prendre des notes pour le Terrain d’essai. Ça a commencé chez Fiona par un pluvieux samedi après-midi. Voyant qu’on s’ennuyait, la mère de Fiona nous apporta du papier brouillon et de quoi écrire pour nous aider à passer le temps. Mais au lieu de gribouiller tranquillement, nous passâmes plusieurs heures d’affilée à dessiner des plans détaillés d’installations clé du Terrain d’essai. À la fin de la journée, juste avant de faire une pause pour le dîner, nous avons examiné notre travail et compris que notre monde imaginaire avait franchi une étape importante. La qualité de ce que nous avions accompli ne faisait aucun doute. Nos dessins étaient détaillés et bien proportionnés – d’une maturité effrayante pour des enfants -, comme si ensemble nous avions capté la voix d’un savant fou et hérétique. (…)

Au cours des deux ans et demi qui suivirent, nos projets pour le Terrain d’essai gagnèrent en complexité. Alors que les essais eux-mêmes étaient toujours violents, nous écartâmes rapidement les thèmes de pure vengeance qui nous avaient motivés au début. Nous nous intéressions bien trop aux vies intérieures de nos sujets pour perdre du temps en banales tortures comme l’arrachage des ongles ou le supplice de la roue. Nous comprenions qu’afin de produire des formes de rupture supérieures, nous n’aurions guère besoin des tests et des installations courantes, le meilleur de chaque individu devant se révéler lors de traitements sur mesure.

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Ces 30 premières pages, qui formeraient déjà à elles seules la dramatique ossature d’un fort inquiétant roman d’enfance et de terrifiant apprentissage, ne sont toutefois que la nécessaire introduction à l’œuvre elle-même, le document intitulé « La Maison des épreuves », écrit par le narrateur pour faire face, par des voies mystérieuses qu’il appartiendra avant tout, malgré les ultimes et abondantes explications qu’il semble fournir avant de se lancer, à la lectrice ou au lecteur de décrypter, à la mort de Fiona.

En 100 pages, le tapuscrit du narrateur fournit un bien curieux objet : faux « livre dont vous êtes le héros » (qui aurait cependant capté toute la matière dérangeante et sombrement humoristique du « La nuit je suis Buffy Summers » de Chloé Delaume) – puisque les mises en situation proposées, malgré les apparences et si elles proposent bien, le plus souvent, des « choix », n’entraînent pas de ce fait vers une autre situation -, potentiel guide d’entretien pour psychologue projectionniste orienté « défense contre les forces du macabre », journal de conception d’un jeu interactif destiné à former de résilients combattants de la vie surmontant tous les penchants morbides – comme si le Jeu du Géant d’Orson Scott Card dans « La Stratégie Ender » trouvait ici une nouvelle vie, différente -, catalogue exploratoire de phobies à affronter – comme si un malin démiurge freudien, ou plutôt jungien, avait semé patiemment au fil des paragraphes immersifs les graines apportées par les auteurs de l’anthologie collective « Jusqu’ici tout va bien » des éditions Antidata -, succédané de contes des frères Grimm passés à une moulinette instillant l’absurde de Lewis Carroll dans la noire crainte enfantine, quintessence filtrée à partir des nouvelles exploratoires des terreurs diurnes ou nocturnes telles que peuvent les concocter, chacune à leur manière, Mélanie Fazi, Lisa Tuttle ou Anne-Sylvie Salzman, manuel technique d’oniromancie usant de partis pris fort différents de ceux du « Roman dormant » d’Antoine Brea, premiers jets d’un scénario pour donner un successeur au « Existenz » de David Cronenberg et Christopher Priest, ou même contre-silhouette paralogique d’un autre « Comment élever votre Volkswagen » de Christopher Boucher, encore plus secret et plus redoutable.

7. Vous flânez dans le quartier artisanal, et vous tombez sur une boutique qui propose des sorties en tapis volant. Curieux, vous achetez un ticket puis montez un escalier sombre et étroit qui mène à l’étage. La salle du tapis ressemble à une chambre d’hôtel avec un vieux tapis élimé en guise de lit. La propriétaire vous dit que c’est votre chambre pour la nuit. Vous ôtez vos chaussures et vous couchez sur le tapis. Vous vous endormez et faites un rêve pénétrant où vous volez à une vitesse grisante au-dessus de la campagne environnante. Quand vous vous réveillez le lendemain matin, vous avez l’impression d’avoir ressuscité – votre corps est revigoré, votre esprit plus prompt et plus lucide qu’avant. Dès lors, vous vous rendez dans cet hôtel trois ou quatre fois par semaine. Vos nuits sur le tapis deviennent une passion, puis une nécessité. Vous bradez vos biens et vous installez dans un plus petit appartement pour financer votre manie. Vous empruntez de l’argent à votre famille et à vos amis jusqu’à ce qu’ils cessent de répondre à vos appels. Un jour, vous vous rendez à l’établissement et découvrez que la police a fait une descente et procédé à l’arrestation de la propriétaire. Un inspecteur vous explique que le tapis n’était pas un tapis magique mais un banal revêtement de sol imbibé de drogues hallucinogènes. L’inspecteur dit-il la vérité ou la police avance-t-elle cette explication afin de garder le tapis pour elle ? Comment comptez-vous dorénavant satisfaire votre dépendance ?

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Il y a bien tout ce qui précède dans ces 100 pages, mais ce qui domine néanmoins ici, peut-être, et pour notre grande joie mâtinée d’inquiétude, c’est une sensation extrêmement proche de celle du jeu vidéo d’aventure, nourri de certaines séries TV pour leur offrir un cadre référentiel multiple et confortable. Dans les interstices de situations proposées au lecteur-joueur, les discrètes citations abondent. Dans les exposés liminaires, souvent véritables morceaux de bravoure littéraire, comme dans certaines alternatives insidieuses livrées à la sagacité et à l’introspection forcenée de la participante (le plus souvent : l’ouvrage s’adresse prioritairement à Fiona, son fantôme ou ses émules, par convention initiale) ou du participant, on trouvera au hasard orchestré des phrases comme les présences fugitives, les traces, les soupirs de « Alone in the Dark », de « Planescape : Torment », de « Fringe », de « Supernatural », de « Buffy the Vampire Slayer », de « Fallout », de « Ghost House », de « Resident Evil », de « Game of Thrones » même, mélangé à « Zelda » (« Retrouve-moi ce soir à l’arboretum. Viens seule. »), ou encore de « Silent Hill ». Ainsi, bien que la véritable mécanique ludique soit en réalité absente en tant que telle (il n’y pas ici ces renvois à des pages ou à des paragraphes qui caractérisent tant les « livres dont vous êtes le héros » que les architectures secrètes des jeux vidéo à énigme des première et deuxième générations, ni ces échafaudages de conséquences des décisions prises à chaud ou à froid dont sont tissés les survival horror games), le processus immersif est redoutablement affûté, et fonctionne rapidement à plein régime, quelle que soit la part d’ironie ou de quant-à-soi que prétendrait conserver in petto la lectrice ou le lecteur, cibles exactes du tapuscrit du narrateur ou simples passants.

19. Je me joins à un cirque ambulant. Je me spécialise dans l’auto-empalement avec des pics à glace, des aiguilles et des couteaux. Après avoir voyagé avec le cirque pendant trois saisons d’affilée, je me lasse de cette vie de bohème. Je finis par avoir honte de ma pauvreté. Et j’en viens à mépriser, plus que je ne l’aurais jamais cru possible, les foules nocturnes de nigauds ébahis dont la distraction est mon gagne-pain. Un jour, je reçois une invitation à un séminaire de la part d’un guérisseur du coin. Il est bardé de lettres de recommandation ésotériques et prétend qu’il peut éveiller même les sens les plus engourdis, les rêves les plus morts. Je trouve la chose assez improbable. Décrivez un acte que le médecin pourrait accomplir et qui me rendrait pour de bon ma faculté d’émerveillement.

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Ce qui fait néanmoins de « La Maison des épreuves » beaucoup plus qu’un formidable compendium onirique et fantastique, ou qu’un méta-jeu pour initiés et curieux, c’est bien l’omniprésence, dans chaque fin de situation, de ce questionnement soigneusement psychologisant, offrant comme une bizarre litanie de développement personnel qui résonne tout particulièrement en disharmonie prolifique avec le ton clinique adopté dans presque toutes les descriptions de contextes, aussi aberrants ou extraordinaires soient-ils. On risquera ainsi l’hypothèse que le pari audacieux du narrateur tardivement repenti – sans que l’on sache de quoi exactement, et au fond, quelle importance ? – est réussi, et qu’il y a bien ici à l’œuvre, par-delà la liesse aventureuse qui nous saisit à la lecture, un anti-manuel de suicide et un guide de rééchantement du monde qui, s’attaquant subrepticement mais très courageusement à ce malaise dans la civilisation qui se cristallise si terriblement dans le suicide (des jeunes tout particulièrement), offre en douce pour remède, contre toutes les recommandations psycho-moralisatrices et néo-bien-pensantes, non pas moins mais davantage de jeu, non pas moins mais davantage de morbidité, ludiquement assumée, non pas moins, mais davantage, bien davantage, d’imagination littéraire, scénaristique et créatrice.

11. Dans les semaines précédant votre trente-deuxième anniversaire, vous notez une dégradation dans la qualité de votre mémoire. Vos absences ne sont pas graves en elles-mêmes – un vêtement perdu, un document égaré – mais, inquiète, vous sollicitez un avis médical. Votre médecin de famille vous informe que vous souffrez d’une forme rare et grave d’amnésie galopante, dont les progrès vont complètement et irrévocablement effacer votre esprit. D’ici quelques mois, vous perdrez même votre maîtrise du langage et deviendrez par conséquent une étrangère quel que soit le pays où vous vous trouvez. En partant de chez le médecin, vous vous apercevez que vous avez oublié le nom et la marque de votre voiture. La sensation liée à cet oubli est étrangement agréable, l’équivalent cognitif d’une paire de bottes qu’on ôte. En outre, elle a transformé le simple fait de devoir trouver votre véhicule en une sorte de quête ou de jeu. Allez-vous mettre votre mari au courant du diagnostic du médecin ou allez-vous le garder secret ? Pourquoi l’effacement imminent de votre esprit ressemble-t-il moins à une sentence de mort qu’au retour d’un vieil et fidèle ami ?

Publié en 2009, traduit en 2017 par Claro aux éditions de l’Ogre, « La Maison des épreuves » est le premier roman du Canadien Jason Hrivnak. Personnellement, s’il est capable de rééditer bientôt ce genre de miracles bouleversants d’intelligence et de subtilité joueuse, j’en redemande, vite.

Ce qu’en disent superbement Lou (et ses Feuilles Volantes) et Héloïse (sur Un dernier livre avant la fin du monde) sont ici et .

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À propos de charybde2

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « La Maison des épreuves » (Jason Hrivnak)

  1. Publié par Raphmaj | 1 février 2017, 20:53

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Un rapport  (Brian Evenson) | «Charybde 27 : le Blog - 17 février 2017

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