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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « La performance » (Arno Calleja)

Trouver une respiration paradoxale dans le flot tumultueux de la langue du monologue. Extraordinaire.

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J’ai découvert le troisième ouvrage d’Arno Calleja, publié en 2012 dans la collection extraction de Joca Seria, lors de la présentation enthousiasmante qu’en fit Alban Lefranc, libraire d’un soir à la librairie Charybde en octobre 2015. Il avait su ce soir-là rendre particulièrement saisissant, dans sa lecture d’extraits, le caractère follement invraisemblable de ce véritable tour de force vocal – arraché à l’écriture – que représente le si bien nommé « La performance ».

Une sœur, un frère, en relation calmement conflictuelle, au milieu des absences : celle de l’autre sœur emportée par le cancer, celle de la mère tuée dans un accident de la route aux airs de suicide, celle de la fille et nièce, peut-être encore davantage – pour des raisons intimes qui seront ici confessées par exception. L’écriture chaotique et le flot de pensée à peine maîtrisé comme seul remède réel aux tentations rampantes d’en finir, que le sexe ou l’alcool ne parviennent pas tout à fait à éloigner durablement.

Et puis vient le jour où tu fais le voyage. Tu pars au Mexique. Et malgré le groupe d’amants et malgré la troupe d’amis tu pars seule, tu pars seule au Mexique faire le voyage. Tu baisses un peu le régime d’alcool et tu marches des jours et des jours, la frénésie. Tu achètes des chaussures bleues, des chaussures fortes pour aller aux cailloux, et tu marches.
À ce moment venu tu ne parles plus. Tu remarques alors que la marche beaucoup, que l’alcool moins, et que la parole plus du tout, font tomber l’angoisse. Alors tu souris et les mollets pompent la route, et tu avances.
Aussi tu poses la question. Comment, pourquoi l’angoisse tombe dans la solitude qui avance aux cailloux traversant les couleurs et la langue étrangère, espagnole, c’est la question tu te la poses. Le soir sous la tente. Pourquoi l’angoisse de la mort dans le sein, qui me bouffe, me quitte ici dans la marche, dans la solitude, dans la bière le soir, un peu. Tu sors les pieds des chaussures bleues, c’est le soir sous la tente et tu fais la question.
Et c’est la question je le sais qui t’a ouverte, les derniers jours, en marchant, tu étais, tu es, complètement ouverte, complètement dépliée, devant la montagne de Taxco, et tout toi regardais, je veux dire, tu regardes tout devant, ouverte, à fond ouverte une dernière fois, devant la montagne, le trois novembre deux mille un, avant que tu meures, trente heures plus tard, le cinq novembre, dans un hôpital de Mexico, le cœur dans le sang nécrosé les métastases, à l’arrêt, donc, une dernière fois.

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Arno Calleja en 2012.

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Deux monologues juxtaposés, presque sans aucun entrecroisement, autre que fugitif, accidentel ou terminal, tous deux à la recherche quasiment désespérée d’une respiration, d’un interstice dans lequel souffler, dans lequel échapper au flot tumultueux des pensées avouables et inavouables, dans lequel espérer ouvrir un humble refuge face aux tentations parfois obsédantes, dans lequel se glisser pour survivre ou même vivre, peut-être enfin.

Finalement, à l’analyse, je fais partie de ceux qui ne respirent pas au bon endroit de la phrase, c’est ça. C’est un truc qui me suit depuis l’enfance, il m’a toujours manqué ce recul, du fait que je suis confondue à la phrase sans respiration. Je ne vis pas dans un milieu, comme vivent les abeilles par exemple, mais je suis le milieu même dans lequel je vis. C’est ce que j’ai trouvé à faire pour survivre, j’ai fait mon milieu, m’y suis fondue, j’ai fait un avec ma vie collée dans mon appartement sans pensée, avec les garçons parfois mais toujours sans pensée. Il y a des gens qui font de l’aérophagie et qui restent la bouche ouverte au beau milieu du salon, moi je suis de celles qui ont toujours parlé sans distance et sans aération de pensée entre soi et la phrase. C’est comme ça.

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Arno Calleja en 2013.

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Il n’y a ici nulle morosité complaisante : si les épisodes dépressifs et la neurasthénie habitent les protagonistes forcenés de ce texte hanté, les réminiscences et les errances de leurs circonvolutions cérébrales convoquent néanmoins en permanence tout le joyeux et le bizarre de la langue – sans pourtant ni machines à coudre ni tables de dissection -, qu’il s’agisse de se remémorer une possible rencontre rurale d’enfance avec des extra-terrestres, de spéculer sur l’intérêt sexuel des cailloux (« Eh quoi ! Tout est sensible ! » diraient sans doute Pythagore et Baudelaire), de laisser s’échapper, littéralement, des propos intérieurs de café du commerce ou de vaguement honteuses affirmations boboïsantes, de considérer sérieusement la nécessité pour les hommes de pisser enfin assis – et de prendre leur part au nettoyage des lunettes jusqu’alors lésées -, de passer en revue les lieux acceptables de furtive amour occasionnelle, de disserter sur l’impossibilité de raconter la descente dans le calme des escaliers du World Trade Center le 11 septembre 2001, ou même de réagir, chacun de son côté et sans communiquer, à la « fameuse performance du 20 septembre 2009 à Marseille ». La langue emporte tout, rachète tout, sauve tout. Potentiellement. Et le texte authentiquement performatif d’Arno Calleja en apporte la preuve exceptionnelle en à peine 100 pages.

Dans le village de Lagnes, qui est un petit village, où il y a encore un peu des paysans, des paysans qui font de la terre et de la vigne et des trucs bio, des légumes. Des légumes qui nourrissent le peuple, qui nourrissent le bon vieux peuple, qui ne voit rien, le bon vieux peuple qui ne voit pas ce que voient deux enfants au bord d’une route dans les vignes, un soir, parce qu’ils dormaient tous, bien sûr que le bon peuple dormait. (…)

Le côté coincé du cul et coincé du mental des bourgeois presque ça leur donne un charme une sorte d’aura à eux, alors que les prolos ce n’est pas un charme que ça leur donne leur coince mais c’est un poids, et c’est un poids pathétique et qui n’est pas charmant du tout comme poids. Parce que le pathos que ça leur donne aux prolos leur coince du cul et du mental est un gros pathos flippant qui fait qu’avec un pareil pathos qui leur coince tout ils ne pourront jamais les prolos, et c’est ça qui est terrible, ils ne pourront jamais relever la tête c’est terrible. Parce qu’il faut quand même un peu d’élan, et un peu de légèreté pour relever la tête et se sentir l’envie de vivre de manière moins lourde et moins pathétiquement lourde mais là, aux prolos, leur grosse coince du cul et leur grosse coince du mental et du social elle plombe tout le monde et le monde jamais ne pourra se relever d’une pareille plombe qui est pire qu’une cuite de gueule de bois de plomb qui est pire que tout finalement c’est terrible.

Je ne saurai mieux conclure qu’Alban Lefranc, lors de cette mémorable soirée chez Charybde, disant en substance : « Un de ces textes qui interrogent en profondeur la frontière entre roman et poésie, et son caractère artificiel, par la force sonore de la langue. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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arno calleja berlin juin 2011

Arno Calleja en 2011.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Les livres des libraires invités chez Charybde | Charybde 27 : le Blog - 2 avril 2016

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