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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Aristoï » (Walter Jon Williams)

Un space opera de 1992,  hybride et rusé, qui intègre les nanotechnologies et les personnalités multiples dans une expérimentation socio-politique à vaste échelle, auquel il ne manquait sans doute pas grand-chose pour être un vrai chef-d’œuvre.

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RELECTURE

jl3869-1995

Gabriel entra au bras  d’Akwasibo et salua quelques connaissances d’un hochement de tête.
– J’aimerais pouvoir dire que j’ai toujours été sûr de ta réussite, déclara-t-il. Mais à cette époque, je n’avais pas assez d’expérience pour me hasarder à ce genre de prédiction. Et je n’en avais pas non plus le loisir.
Elle sourit.
– Je ne crois pas que j’aurais pu le prédire moi-même. Sauf ces trois ou quatre dernières années, quand mon travail a commencé à acquérir une certaine cohérence.
Le parcours suivi par Akwasibo pour parvenir au rang d’Aristo était le plus courant : plusieurs décennies de travail acharné suivies par une sorte de synthèse durant laquelle on recueillait les fruits de ses études diligentes, où la connaissance et le talent atteignaient un point de fusion transcendante. Gabriel avait suivi une route plus directe, une ascension météorique qui avait fait de lui un Aristo avant l’âge de trente ans. Ceux qui lui avaient prédit une saturation rapide s’étaient complètement trompés : il approchait les quatre-vingts ans et sa productivité ne s’était jamais infléchie.
– Connais-tu tout le monde ? demanda Gabriel.
Il parcourut la salle du regard et appela la majorité de ses daimones – il avait besoin de renforts pour affronter la masse de ses pairs.

Issue d’un exode spatial humain juste à temps, alors que la Terre s’effondrait sous le poids de ses pollutions, du saccage de ses ressources naturelles et de ses guerres, la Logarchie s’étend désormais sur une centaine de systèmes stellaires. Société totalement méritocratique, débouchant sur un empilement rigide de castes dont on s’extrait éventuellement par la voie des concours, pour aboutir le cas échéant au statut ultime d’Aristo, maître de la vie et de la matière, grâce aux prouesses de la biologie moléculaire, de la nanotechnologie et de la psychologie des profondeurs (permettant aux humains les plus accomplis de maîtriser un bon nombre de sous-personnalités distinctes au sein de leur esprit), la Logarchie semble avoir réalisé le bonheur de l’humanité, délivrée des destructions et des guerres, tout entière vouée au développement des arts et des créations – même si quelques voix minoritaires s’élèvent parmi les Aristoï pour dénoncer une certaine stagnation intellectuelle et une perte progressive du goût de l’aventure à grande échelle -, lorsque Gabriel, un Aristo, découvre fortuitement ce qui ressemble bien à une vaste conspiration au cœur des élites les plus éclairées de la société.

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Aristoi

Peut-être Marcus soupçonnait-il ce que Gabriel savait avec certitude : jamais il n’accèderait au rang d’Aristo. C’était un homme talentueux, déjà illustre dans le domaine de la conception industrielle, mais il était exempt de ce génie fragile et éclatant, de cette ambition glacée et toute-puissante nécessaires pour faire partie de l’élite du genre humain.
Mais Gabriel pensait qu’il lui serait utile de s’en rendre compte par lui-même. De comprendre qu’il n’avait pas laissé passer sa chance, qu’il avait trouvé la place qui lui convenait.
Le daimon le plus développé de Marcus était un enfant, une personnalité naïve et à peine ébauchée qui considérait le monde avec une joie transcendante, et Gabriel estimait que cela ne devait rien au hasard. Les aspirations de Marcus n’étaient pas celle d’un Aristo à la volonté de fer, d’un être qui adaptait l’univers à ses besoins, mais celles du jeune homme au grand cœur, aussi talentueux qu’ingénu, dont il avait conservé le corps d’adolescent et dont Gabriel était tombé amoureux sur-le-champ.
C’était peut-être parce qu’il se savait voué à l’échec qu’il avait soudain désiré cet enfant – et pas n’importe quel enfant, mais le fruit de son union avec l’Aristo qu’il aimait. Un souvenir tangible de Gabriel, un enfant en qui il pourrait placer les espoirs de réussité qui lui avaient été refusés…

Je vous renvoie à la note de lecture concernant « Câblé » (1986) pour se remémorer les circonstances de l’irruption de Walter Jon Williams dans le mouvement littéraire cyberpunk, si décisif ces années-là pour l’évolution de la science-fiction, et donc de la littérature en général. C’est six ans plus tard, en 1992, que l’auteur nous offre cet étonnant roman hybride, traduit en français en 1995 chez J’Ai Lu par Jean-Daniel Brèque. Alors que le mouvement cyberpunk est intellectuellement moribond, pris dans les filets de la répétition facile ou esthétisante depuis déjà quelques années (l’année précédente, en 1991, le « Snow Crash » de Neal Stephenson en marque sans doute à la fois l’aboutissement provisoire et la plus rusée des parodies), Walter Jon Williams concocte ce space opera galactique qui semble d’abord allier et tenter de fusionner la complexité des intrigues de cour futuristes et la bio-ingénierie du « Cyteen » (1988) de C.J. Cherryh, et le renouveau des aventures spatiales et guerrières non stéréotypées, pouvant éventuellement porter loin, amorcé notamment par Iain M. Banks avec son « Une forme de guerre » (1987). C’est en ajoutant dans la marmite les ingrédients nanotechnologiques  esquissés avec classe par Greg Bear dans « La musique du sang » (1985), ingrédients que Linda Nagata poussera un cran plus loin le moment venu avec « The Bohr Maker » (1995, non traduit en français), et les ingrédients de psychologie des personnalités multiples hérités de Daniel Keyes (« Les mille et une vies de Billy Milligan », 1981), que l’auteur parvient à une belle réussite, avec une profonde mise en abyme d’un libéral-conservatisme qui ne dit pas aujourd’hui son nom mais qui se dévoile ici avec flamboyance, et à un roman qui aurait sans doute pu être un véritable chef-d’œuvre s’il ne lui avait manqué in fine, peut-être, un liant d’un degré supérieur et une grande idée sous-jacente un peu plus puissante. Le livre n’est actuellement pas disponible en neuf en édition française.

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Walter_Jon_Williams

 

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Aristoï » (Walter Jon Williams)

  1. A noter que Walter Jon Williams a réécrit ce roman il y a quelques années pour pouvoir l’auto-éditer en numérique (le format ne permettait pas les passages narrés sur deux colonnes). Du coup, je lui ai proposé de revoir ma traduction dans la foulée afin qu’il puisse aussi la publier en numérique. « Aristoï » 2.0 est donc disponible en ebook sur les plateformes habituelles.
    Pour l’anecdote, Jacques Chambon avait dû laisser passer ce roman avec regret car le budget de PdF pour l’année était alors bien entamé.

    Publié par Jean-Daniel Breque | 27 juin 2019, 11:48

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « L’enfance attribuée  (David Marusek) | «Charybde 27 : le Blog - 12 mai 2020

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