☀︎
Notes de lecture 2019

Note de lecture : « 73 Armoire aux costumes » (Charles Sagalane)

La quatrième installation du Musée Moi, pour vêtir de souvenirs rusés ceux qui sont nus.

x

69097

73 Les bailleurs de fonds du Musée moi ont soutenu ce projet intrigant d’une armoire aux costumes. À la demande de son fondateur, moi, ils ont acquiescé au réaménagement d’une succession d’espaces : la patère d’entrée, la garde-robe de la chambre principale, les commodes, le rangement de cèdre, les crochets du garage, l’étagère de la remise, la penderie sans porte du chalet – bref, une somme de quasi-non-lieux. Les artisans du projet, surtout moi, ont tenu à ce que l’armoire aux costumes ne se limite pas à une vue de l’esprit. C’est pourquoi s’y tisse une étroite complicité avec l’existence.

« 73 Armoire aux costumes », publié en 2016 à La Peuplade, est la quatrième installation du Musée Moi, l’étonnante œuvre poétique que construit patiemment Charles Sagalane, accumulant objets et sensations pour produire de rusés agencements et de redoutables constructions métaphoriques aux nombreux degrés de liberté. Après les objets presque fantomatiques de « 68 Cabinet de curiosités » (2009), les œuvres plastiques et picturales de « 51 Antichambre de la galerie des peintres » (2011), les goûts culinaires ou alcoolisés de « 47 Atelier des saveurs » (2013), et avant les fourbis étranges, ayant cessé leur usage principal, de « 96 Bric-à-brac au bord du lac » (2019), il s’agissait ici d’organiser l’irruption possible de collections issues d’un hypothétique musée des arts décoratifs ou d’un potentiel musée des arts et traditions populaires, par la grâce du tissu et du cuir.

Au quotidien, le moi s’avère un devenir textile. Il modèle les étoffes, imprime les motifs, suggère les coupes et se terre au fond des poches. Bref, il atteste un séjour dans des formes de vie qui seront familières au visiteur de notre Musée.

x

zamberlan_2018_guide_rr_gtx

Zamberlan Guide GTX, 2019

Si les motifs traditionnels à carreaux, issus de l’enfance, ou les vêtements nettement usés par leur destin intensif se taillent une belle part ici, ils sont aussi associés, dans l’un de ces grands écarts suggestifs dont on sait désormais coutumier Charles Sagalane, au sarong ou au dhoti, aux kramas ou aux habits de bonze, tandis qu’une deuxième partie de l’ouvrage, délaissant en apparence les territoires du personnel et de l’intime, explore certains habits auréolés de souvenirs célèbres, tels le dossard de Nadia Comaneci lors des Jeux olympiques de 1976, à Montréal, ou le costume du Chewbacca de Star Wars. Les échappées géographiques ou historiques orchestrées par l’auteur ne sont jamais innocentes, on le sait à présent, et il n’est certainement pas anodin que le bal ait ici été ouvert par des bottes de marche, précisément. Le Musée moi relève bien de la création par l’arpentage, de la poésie par la juxtaposition faussement incongrue et hautement signifiante (et on ne sera ainsi pas surpris par la présence d’une machine à coudre, très à l’aise dans l’élément de « 73 Armoire aux costumes », alors qu’une table de dissection aurait certainement déparé ici).

BOTTES DE MARCHE
Collection de l’artiste
Modèle Zamberlan, en usage de 1996 à 2011

Elles n’ont jamais rechigné. Parfois c’était moi l’hiver, allons par là. Parfois c’étaient elles, en voyage où veux-tu, savourant le pavé de Prague, s’enfonçant dans les sables de Zagora. C’étaient souvent nous deux – la neige granuleuse des Adirondacks, la terre humide des Hautes-Gorges, la jungle boueuse de Chiang Mai.

Ne dites pas où nous allions en cueillette, piste quinze. Ni que nous avons bien failli mourir d’une chute sur le chemin de l’Inca. C’était ma faute. À reculer sans regarder, je nous ai mis à un bout de semelle de l’abîme. Ne vous en faites pas. Vous portez toujours nos traces – les stigmates d’une jambe plus courte, des cicatrices sur votre cuir vivace, la poussière d’on ne sait où. N’avouez pas d’autre secret. Gardez en vous, suspendue, la falaise où l’océan nous gronde.

Que dirait une paire de bottes – que nous avons marché ?

x

GI_141105_bp2aq_comaneci-nadia_sn1250

La muséographie particulière de cette installation-ci introduit également certaines innovations : le Musée Moi n’est jamais figé, et ses explorations, sans chercher le spectaculaire pour lui-même, se doivent de surprendre le visiteur qui se serait dirigé par inadvertance vers l’habituel et le blasé : c’est ainsi que l’on pourra découvrir les corridors non annexes des « Sept motifs à la mode » et des « Trois propositions inopinées », les salles joliment déroutantes de « L’expérience du vêtir » et des « Élégies élastiques », ou encore l’abîme que cache « Porter la littérature », où Pouchkine, Calvino et Gandhi trahissent leur nature textile profonde. Et l’art unique de Charles Sagalane maîtrise bien tous les détours de ces salles poétiques virtuelles.

x

DOSSARD PARFAIT
Collection olympique
Numéro 73, porté aux barres asymétriques, Montréal, 18 juillet 1976

ce fut
jugé parfait
ressenti parfait
figé dans l’envol
de pupilles assourdies
mis au tableau comme il se peut
ce fut inscrit rangé
dans les annales
sous l’étiquette
inédite de
parfait

« C’est un costume iconique et tu dis rien de son rôle culturel. Ni de sa force politique, ça m’étonne. C’est important pour toi, la perfection ? »

x

AVT_Charles-Sagalane_7633

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :