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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Géographies de steppes et de lisières » (Anna Milani)

Une rêverie poétique organisée, pour arpenter avec détermination une géographie frontalière où se jouent des choses insoupçonnées. Éblouissant.

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Milani

On habitait une maison à deux étages dans un endroit anonyme du pays. Il y avait un lac et des noyés. Aucun panneau pour indiquer le centre-ville, il n’y avait que des périphéries. Les vieilles avançaient lentement dans les rues balayées par le vent arctique. Elles s’aventuraient jusqu’aux limites de la ville pour guetter les contrebandiers. Mais la bruyère tout autour demeurait déserte. De temps à autre, une corneille. Nous on restait dans la maison à deux étages et on ordonnait les actes de naissance. On regardait effrayés la mer qui montait, dans les nuits de pleine lune, jusqu’aux rebords des fenêtres. Le matin on se réveillait avec un coquillage sous la langue. Par ces temps rudes j’ai appris à formuler des phrases droites.

« Géographies de steppes et de lisières » n’est « que » le deuxième recueil d’Anna Milani, un an à peine après son « Incantation pour nous toutes », chez Isabelle Sauvage. Publié en mai 2022 chez Cheyne, il semble pourtant le fruit d’une activité de sorcellerie poétique mûrie au fil d’années et de décennies, tant sa magie frontalière et oscillante opère dès les premiers mots, pour ne plus s’arrêter jusqu’à la dernière page, et longtemps après.

On avait oublié sur l’estrade les manteaux d’hiver – fourrure crispée de givre, boutons d’os luisant dans la nuit noire – pour suivre les corps singuliers à l’intérieur d’une forêt bruineuse. Les hiéroglyphes inscrits sur les pierres peuplaient nos yeux d’herbes folles. Nos mains, dansant à la lueur de l’aube, façonnaient l’air en formes transitoires. Étourdis par l’exubérance des signes, on attendait sur les berges le passage des caribous. Tout migrait vers des significations plus lointaines.

Il est souvent saisissant de constater comment certaines autrices et auteurs n’ayant pas le français pour langue maternelle (et sans remonter à Samuel Beckett) peuvent inventer avec ferveur et efficacité de nouveaux langages poétiques, en se dépouillant de leur langue première pour exploiter tous les interstices qu’ils dévoilent d’une grammaire, d’une syntaxe et d’une philologie qui les accueillent. Andréas Becker, en oubliant l’allemand, nous offre les langues spéciales (comme il y a des services spéciaux) de « L’effrayable » ou de « Nébuleuses ». Derek Munn, laissant l’anglais derrière lui, crée la poésie échiquéenne et rurale du « Cavalier » ou bien les songes secrets et les malices combatives de « Please » (dont même le titre devient ainsi clin d’oeil). Mika Biermann, en quittant Bielefeld pour Marseille, s’est donné la possibilité d’infuser ses genres littéraires composites et irrévérencieux dans une langue française qui n’était pourtant pas en apparence leur réceptacle « naturel » (que l’on songe au western ou au péplum). Trois exemples parmi d’autres, certes, mais auxquels il faudra désormais ajouter l’Italienne Anna Milani, installée à Montpellier depuis presque vingt ans, qui élabore pour nous une langue unique, nourrie de précision et de vapeur, de rêve et de volute, dans un ancrage géographique pratiquant avant tout l’art de la frontière et de la marge.

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Je voulais construire une maison de lumière, tout était réuni pour que le chantier commence, les maçons s’adonnaient au travail avec ardeur et compétence, mais à chaque visite je commandais davantage d’ouvertures, jusqu’au jour où du projet il ne resta que des fenêtres.

Aujourd’hui, chez moi,
l’extérieur est dedans
et le verbe sortir signifie
regarder.

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Drapant la précision géographique disposant toujours de son arrière-plan songeur d’un Julien Gracq dans les visions légèrement fantomatiques d’une Sandra Moussempès – du coup, l’Hélène Gaudy de « Grands lieux » pourrait paradoxalement n’être pas si loin -, une oscillation s’élabore doucement, qui vaut acceptation si ce n’est recherche d’une incertitude fondamentale, celle du jeu, celle de l’exploration, celle qui sait ce que veut dire : « se tenir aux bords« .

La question des limites avait été dépassée depuis longtemps. Les lieux n’étaient plus circonscrits, situables sur des cartes, immobiles. Ils se déplaçaient avec le voyageur. Le village sur le haut plateau, dans un matin d’octobre à se geler les mains accrochées aux rebords de la remorque, apparaissait hier matin dans la raideur des étoiles au-dessus de la ville, émergeait, des années auparavant, dans les pages du livre rapportant une autre version de moi-même : quand j’étais un homme, que je travaillais dans les mines de charbon et que je manquais foncièrement de lumière.

À moins que, profitant du surgissement d’un bison ou d’un lac, il ne nous faille regarder ailleurs, du côté des chercheurs de signes en ouest, qui cette fois ne seraient pas chez Saint-John Perse, mais plutôt chez Joséphine Bacon ou chez Michael Wasson, chez Kimberly Blaeser ou chez Marie-Andrée Gill, les poètesses et poètes amérindiens du temps présent miraculeusement renouvelé et défendu, ou peut-être davantage encore chez ce grand passeur parmi les passeurs, chamane s’il en est du bord de son lac Saint-Jean : nous nommons ici Charles Sagalane ! D’un « Bric-à-brac au bord du lac » qui devient « Bibliothèque de survie » à une quête linguistique spécifique mais volontairement diffuse pour « se délivrer du trouble de l’appartenance », il y a quelques pas magiques que franchit avec une allègre retenue Anna Milani.

L’appartenance au lac ne suffisait plus pour se dire autochtone. Les eaux ne gardaient pas de souvenir et le visage réfléchi donnait parfois nuage, parfois rocher. Aucune habitude n’opposait de résistance au courant et les liens avaient acquis la morphologie des algues. j’ai su qu’il fallait creuser mes racines dans une langue de transit – que j’habiterais seule en la cheminant jusqu’à ce qu’elle me délivre du trouble de l’appartenance.

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C’est peut-être encore ailleurs que se joue ce qui constitue en puissance souveraine ces quelques pages, peut-être du côté d’un élan irrépressible, qui emmènerait sur tout le pourtour de la Méditerranée en faisant hurler secrètement le bitume et la poussière, ou qui pousserait simplement vers l’Est, vers davantage de bas-côtés, de rencontres et d’entrechocs, en installant partout la frontière à franchir d’un pas alerte chaque matin, avec Sébastien Ménard par exemple, ou avec Emmanuel Ruben et d’autres fouleurs de forteresses aux pieds.

Aux marges du jour et des métropoles j’improvise mon abri : je dessine un seuil avec la craie, j’accroche les fenêtres aux murs, je balaie le plancher en terre battue pour accueillir la nuit. Elle se précipite à l’intérieur à travers la lucarne. Elle égraine mon prénom jusqu’à la poussière, puis elle le dilue dans la bassine. Portée disparue, je me promène dans le jardin sans clôtures.

Ou peut-être encore dans un autre interstice, celui qui se situerait à la lisière de deux steppes paradoxales, justement, entre celle que dessine inlassablement André Rougier dans les recoins de ses Confins – où soufflent et souffrent les corps vivant de leurs esprits -, et celle d’Antoine Volodine et de ses principaux hétéronymes, tour à tour presque brute ou au contraire savamment métaphorisée jusqu’à devenir résolument autre – et dans laquelle une phrase d’Anna Milani telle que « Je marche d’une langue étrangère à l’autre pour trouver le paysage réclamant mes yeux » viendrait le moment venu se fondre avec tant de naturel.

Elle tient, la nouvelle atmosphère, en très peu de choses : une lumière orangée du matin projetée sur les murs de mon intérieur, côté nord ; la confiance restaurée vis-à-vis des chemins et de l’imprévisible qui les commande.
Ainsi, le mot désaffecté vient la nuit réclamer ma vigilance :
est-elle, cette lumière du matin, assez vive pour embraser le lieu ?
suis-je chemin praticable qui mène sans faute vers une destination ?

Accroupie derrière la rambarde, je guette le point d’incandescence, j’attends que le récit chemine jusqu’à me restituer sensée.

Évoluant avec détermination dans un univers rare et bien personnel où elle croise quelques autres magiciennes et sorciers du langage poétique ambitieux, Anna Milani nous offre beaucoup, en moins de 60 pages : matière à ressentir, matière à penser, matière à rêver, à un degré élevé d’exigence, comme le souligne en des mots mieux choisis la belle préface d’Albane Gellé.

La lune était le témoin de nos mutations. Elle assistait par la fenêtre à l’avent de la phrase qui prédisposait les manœuvres. Dehors était le chemin et la destination. Les contrebandiers nous précédaient dans le silence : ils en connaissaient toutes les formes et ils les éprouvaient. Dans nos yeux accoutumés au noir surgissait alors un territoire inviolé, que le silence multipliait sans mesure à l’intérieur de nos corps. Ivres de paysages au matin, on se découvrait orphelins de la langue. Et l’apprentissage recommençait.

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Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Géographies de steppes et de lisières » (Anna Milani)

  1. Magnifique poète. Merci.

    Publié par Christophe Condello | 31 juillet 2022, 22:48
  2. Pour compléter les steppes

    « La Horde d’Or » de Marie Favereau (2014, Editions de la Flandonnière, 240 p.) narre l’histoire de Gengis Khan, et des descendants de son fils qui sont venus au XIIIème siècle depuis le lac Balkhach, jusqu’à la vallée du Danube. La cour des khans nomades, autour de la Horde d’Or. Les Huns, ou les Tatars, Ouzbeks, Kazakhs, Russes, Ukrainiens, Mongols pour les autres.
    L’auteur, Marie Favereau est maître de conférences en histoire à l’Université Paris Nanterre. Elle a est associée à l’Université d’Oxford pour le grand projet « Nomadic Empires ». Ses livres incluent La Horde d’Or et le sultanat mamelouk et le roman graphique Gengis Khan. Cette question des empires nomades et centrale à la création des systèmes de gouvernance de l’Asie centrale. Il faut bien comprendre que ces empires ont régné depuis l’antiquité classiques (les Scythes) à nos jours (les Oïghours), soit globalement de l’an 400 à nos jours. Ils ont donc structuré cette région, avec un esprit nomade qui va à l’encontre d’une société établie et fixée.
    Ces empires nomades, originaires d’Asie centrale ou intérieure, ont été des nomades, excellents cavaliers pour la plupart, qui ont traversé les steppes eurasiennes. On signale que, en plus du roman de Marie Favereau, il existe une version en bande dessinée « Gengis Khan et l’empire Mongol », superbement illustrée par Laurent Seigneur et Julie Poincot (2020, Petit à petit Editions, 64 p.). Cet ouvrage raconte, de façon romancée, la vie du jeune Temiüjin, 9 ans, fils du chef Yesügei. Vers 1200, il vient de se fiancer alors que son père va être assassiné. A lui donc d’apprendre à survivre seul et de faire naitre en lui l’âme d’un chef ? Il se fera ensuite nommer Gengis Khan avant de devenir un fin stratège doublé d’un guerrier impitoyable. En quelques décennies, il unifie les peuples des steppes, puis ses héritiers étendent l’empire de la Chine à l’Europe. C’est un peu rapide en si peu de pages pour raconter l’histoire complexe de la conquête de l’empire Mongol, qui se déroule sur environ un siècle de Gengis Khan jusqu’à son petit-fils Kubilai Khan. Ce dernier deviendra le premier empereur de la dynastie Yuan en Chine. Pour comparer, à cette époque en 1200, c’est le règne de Saint Louis, des croisades et des constructions des cathédrales, puis de la guerre de Cent Ans avec les anglais. On en profitera pour regarder les splendides photos de Jacques Raymond, photos actuelles de paysages et habitants qui illustrent le livre.
    De fait, ce projet fait partie d’un projet soutenu par l’UE (European Research Council), consacré aux « Empires Nomades » (Nomadic Empires) coordonné par Pekka Hämäläinen de la Faculté d’histoire de University of Oxford. Ce projet, à hauteur de presque 2 millions d’euros a déjà fourni « Lakota America: A New History of Indigenous Power » de Pekka Hämäläinen (2019, Yale University Press, 544 p.) qui fait suite à « The Commanche Empire » du même auteur (2009, Yale University Press, 512 p.), traduit par Frédéric Cotton en « L’Empire Comanche » (2016, Anacharsis, 640 p.). Donc une double histoire, des Comanches tout d’abord, un sous-groupe des Shoshone du Wyoming, avant qu’ils ne descendent plus au Sud jusqu’aux territoires du Nord du Mexique. Les Lakhotas, par contre sont un sous-groupe des Sioux, qui ont vécus au Canada, Dakota du Nord et Dakota du Sud, plus à l’intérieur autour de la vallée du Missouri. Il est vrai que ce sont deux livres d’un historien renommé, qui écrit l’Histoire. Oubliées les plumes et les chasses aux bisons. C’est la création d’un monde nomade, mais profondément politique, avec ses lois et son organisation diplomatique.
    C’est la même démarche suivie par Marie Favereau. Non pas qu’il n’y ait pas des hordes de barbares qui déferlent sur un Moyen Age encore dans les limbes de la civilisation. Gengis Khan, c’était au temps du gothique et des cathédrales. Mais ces populations, essentiellement nomades, se déplaçaient avec leurs « tentes à parois de feutre » (yourtes) mobiles. Elle est composée de 3 à 5 murs en général. Ceux-ci sont en treillage orange, tous de la même dimension et courbes. Leur nombre détermine la dimension de la yourte, résultant en une surface au sol de 15 à 30 m2 environ. Deux poteaux centraux, de couleur orange eux aussi et richement décorés de motifs symboliques, supportent un cercle de bois qui sert de faîte au sommet de la yourte. Le cercle de bois est relié aux murs par toute une série de lattes de bois qui forment le plafond. t De couleur orange également, ils restent visibles à l’intérieur de la yourte. Toute la structure de bois, l’ensemble des murs en treillage, des poteaux centraux, du cercle et des lattes du plafond, est recouverte d’une couche de feutre dont l’épaisseur varie en fonction de la saison. La forme ronde évoque la voûte céleste, les piliers centraux symbolisent l’axe cosmique, soit la liaison entre la terre et le ciel, base de toute pratique spirituelle.
    Le feu est placé au centre de cette représentation de l’univers. C’est le premier élément que l’on installe lors du montage de la yourte. La croyance veut qu’un cercle de malheur doive toujours être situé entre deux cercles de bonheurs préside à la fabrication du poêle. Placé sur 3 pierres ou 3 cercles de métal, symbolisant le père, le mère et la belle-fille, mère des héritiers. Le feu est donc un élément fortement rattaché à la femme, qui est chargée de son entretien. C’est le symbole général représentant la croissance éternelle, la richesse, et le succès. Les trois langues de flammes symbolisent le passé, présent, et futur.
    Retour au livre proprement dit, en 8 chapitres, après introduction et épilogue. On voit tout d’abord les différents groupes nomades, parcourant les steppes asiatiques à la fin du XIéme siècle.il y a là les Tatars, Kereit (corbeaux en kazakh) entre les rivières Orkhon et la Kerulen, avec les Naïman plus à l’Est. Cela tombe bien, Toghril (Ong Khan), le chef des Naïman est frère de sang de Yesügei, le père de Temiüjin, qui n’est pas encore Gengis Khan. Les Mongols, envoient en Rus’ de Kiev une ambassade qui est massacrée, ce qui déclenche les hostilités. La bataille de la Kalka, près de la mer d’Azov6 marque le début des invasions mongoles vers l’Ouest dans cette région en Europe. Il existait donc bien d’autres populations nomades avant l’arrivée au pouvoir du grand khan. On découvre aussi que l’expansion initiale des Mongols est la volonté de Genghis de soumettre les autres peuples nomades. Voire de les unifier sous sa bannière, les détachant des pouvoirs voisins.
    La conquête de l’Ouest par Jochi et ses armées en résulte, qui scellera l’éviction du fils ainé de Genghis à la tête de l’Empire. Selon les traditions mongoles, le fils ainé est envoyé le plus loin de sa famille afin de combattre, Jochi se retrouve ainsi à conquérir la Hongrie, à l’extrémité ouest des steppes. C’est de là qu’il acquiert son titre de successeur de Gengis Khan. A nouveau c’est son fils cadet Batu qui est désigné pour lui succéder, à la place d’Orda, l’ainé. Mais ceux-ci font alliance et les deux princes vont fonder deux ailes placées sous leurs commandements respectifs. La Horde (grand khan) est dirigée par Batu. Et sur ses côtés, la partie Ouest devient la horde bleue (kök orda) sous le commandement direct d’Orda et à l’Est, la horde blanche (ak orda), dirigée par Batu. Il faut bien voir que le mot Horde dérive du mot turc « orda » qui désigne une structure socio-politique ainsi que militaire. Ce ot a ensuite été assimilé à une horde ou groupes de brigands et pillards qui parcouraient les pays en dévastait tout sur leur passage.
    Le système politique de la Horde commence à prendre forme. Caractérisé par une fidélité aux principes mis en place par Genghis Khan. Une certaine autonomie est laissée aux différentes hordes constituantes l’« ulus », ainsi que des innovations pragmatiques aux populations sédentaires soumises. « Mais si le khan était une figure de proue, chaque régime était un pouvoir collectif. Les ulus de Jochi, les ulus de Tolui et tous les autres ulus étaient gouvernés conjointement ». C’est ainsi que des otages issus des élites sédentaires sont invités à côtoyer les cours mongoles, où on leur apprenait à gouverner et à obéir, pour qu’ils puissent agir en qualité de vassaux une fois rentrés chez eux.
    Mais cet ordre et dispositions paisibles ne durent pas, provoquant la rupture définitive de l’ulus de Jochi avec le reste de l’Empire mongol. La guerre de succession du grand khan (1260-1264) oppose les deux frères, d’une part Arigh Böke soutenu par Berke Khan, nouveau souverain de la dynastie jochide, et de l’autre, Kubilaï, soutenu par Hulagu, chef des Toluides. Les Jochides doivent s’adapter et s’allier aux ennemis des Toluides, les Mamelouks. La conversion de Berke ainsi que l’islamisation progressive de la Horde ont certainement facilité les rapports entre Jochides et Mamelouks.
    Le système économique « qubi » basé sur la circulation des prisonniers-marchandises au sein de l’Empire est remplacé par un commerce lucratif de la fourrure, globalement depuis les Pays Baltes et le Nord, et du sel. Le tout accompagné d’un système de taxation complexe et efficace. C’est une nouvelle route commerciale qui se dessine, allant de la Volga au Caire en passant par Constantinople. « Le commerce n’était pas destiné à bénéficier personnellement au khan mais plutôt à assurer la santé de l’empire et le bien-être du peuple – une santé qui se mesurait autant financièrement que spirituellement, car la circulation était intimement liée au système de croyance mongol ». On retrouvera plus tard cette route dans « Les Livres de Jakob » de Olga Tokarczuk traduit par Maryla Laurent (2018, Editions Noir sur Blanc, 1040 p.).
    Puis vient, de façon bizarre un long extrait du témoignage de Francesco Pegolotti, un marchand florentin ayant traversé la Horde au début du XIVe siècle. Réminiscences (?) du « Livres de Jakob ».
    Hélas, la peste noire vient tout gâcher, importée en 1326 par les troupes mongoles qui assiègent le port de Caffa, actuelle Théodosie, en Crimée sur la mer Noire, tenu par des marchands génois.
    On s’aperçoit à la lecture du livre que Gengis Khan n’avait aucun intérêt à être le pilleur et brigand tel qu’on a bien voulu le décrire. Au contraire, sa période (1260-1360), globalement de règne correspond à ce qu’on a pu décrire comme une « Pax Mongolia », ce qui est en partie faux, car calquée sur la « Pax Romana ». C’est une période de stabilité relative, mais d’échanges importants qui ont façonné toute cette partie de l’Asie-Europe de l’Est.
    Les chefs nomades ne se sont pas sédentarisés et n’ont pas adopté la culture de leurs sujets tout en oubliant la leur. A partir de la conversion de Berke à l’islam et lors de la promotion du soufisme, la Horde a permis à l’islam de se développer, sans imposer ses dogmes à l’Europe.
    On retiendra aussi le concept de civilisation nomade qui fonctionnait sur le commerce et l’échange de cadeaux. Et où un peuple de cavaliers contrôle même les colonies européennes, par exemple les ports de Gênes et de Venise sur la mer Noire. Tout comme le disait le ministre Yelu Chucai à Ogodei Khan, le premier successeur de Gengis Khan : « Vous pouvez conquérir un empire à cheval, mais vous ne pouvez pas le gouverner à cheval ». C’est par cette coutume de l’échange et du dialogue nomades se sont imposés. « Lorsqu’ils sont appelés à régler des différends, les juges du khan respectent généralement les lois locales, y compris les lois coutumières slaves et islamiques ».
    En résumé, le livre d Marie Favereau est un vrai livre d’Historien. Loin d’être une accumulation de dates ou de batailles, comme souvent, il aborde la vie de ce peuple nomade, à travers la Horde d’or dirigée par Jochi. Celle-ci s’étendait de l’Ukraine, la Bulgarie, la Moldavie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et la Russie. Il est vrai que le livre et surtout centré sur sa partie occidentale. Mais le fait est que cet empire était dirigé depuis leur troupes à cheval, ce qui n’est pas rien sur cette étendue. Pour cela une infrastructure de courrier, les « yams » a été mise en place qui informaient régulièrement la capitale. Ce réseau de yams utilisait les systèmes fluviaux. Il comprenait des charrettes tirées par des animaux, des cavaliers et un réseau de communication secret doté de messagers de confiance. Sur place, on a fait confiance à une administration, issue de l’élite locale, et formée dans la capitale. C’est particulièrement vrai pour la Russie où les mongols ont préféré Moscou et le clergé orthodoxe russe au Rus de Kiev. La politique étrangère mongole était flexible et basée sur la notion que l’ennemi de mon ennemi est mon ami.

    Publié par jlv.livres | 16 août 2022, 08:53

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