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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Un monde parfait selon Ghibli » (Alexandre Mathis)

Un magnifique essai pour saisir l’essentiel de ce qui relie et enchante Totoro, Mononoké, Chihiro, Porco Rosso et les autres créations du studio japonais.

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« Le Château dans le ciel » (1986), « Mon voisin Totoro » (1988), « Porco Rosso » (1992), « Princesse Mononoké » (1997), « Le voyage de Chihiro » (2001), « Le vent se lève » (2013) : ces six films, quasiment à eux seuls, parmi les 22 longs-métrages (23 si l’on tient compte de leur ancêtre, « Nausicaä de la vallée du vent ») du studio d’animation Ghibli, présents dans (presque) toutes les mémoires bien au-delà de leur Japon natal et de leur jeune public initial, témoignent avec force de l’aura atteinte par les créations issues de l’entreprise fondée en 1985 par Hayao Miyazaki et Isao Takahata, phénomène unique dans le cinéma des trente dernières années.

Ghibli, c’est donc un trio de confondateurs – les réalisateurs Hayao Miyazaki et Isao Takahata, et le producteur Toshio Suzuki – entourés d’une armée de collaborateurs, parmi lesquels on retrouve des dessinateurs, des producteurs, des avocats, des assistants, ainsi que la star nippone de la musique de film, Joe Hisaishi.

Avec le talent manifeste pour la vulgarisation cinéphilique intelligente et de haute qualité à laquelle nous ont désormais habitués les éditions Playlist Society (ce que l’on avait pu apprécier, par exemple, dans « J.J. Abrams ou l’éternel recommencement » d’Erwan Desbois ou dans « Tony et Ridley Scott frères d’armes » de Marc Moquin), Alexandre Mathis nous propose en ce mois de septembre 2018 son « Un monde parfait selon Ghibli », synthèse efficace et probante d’analyse historique, esthétique, thématique et – partiellement – économique, à partir de l’ensemble des réalisations du studio entre 1984 et 2018 (le décès d’Isao Takahata en avril dernier marquant ici une limite nette, pleine d’interrogations), à partir longs métrages bien entendu, mais aussi de bon nombre de courts métrages et de travaux documentaires (écrits ou filmés) ayant déjà été consacrés au fil des années à ces créateurs emblématiques.

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Si Ghibli n’est effectivement que le nom d’un avion, lui-même inspiré d’un terme désignant un vent du Sahara, c’est un nom important qui fait partie de l’identité du studio depuis sa création en 1985, par Hayao Miyazaki, Toshio Suzuki et Isao Takahata. En 2005, quand Ghibli prend son indépendance vis-à-vis de la maison mère Tokuma Shoten, qui avait financé le projet à ses débuts, se pose la question de la pérennité du nom. Comme l’explique le producteur et cofondateur Toshio Suzuki, lui et ses collègues se sont notamment interrogés sur l’opportunité de leur racheter le terme Ghibli. « Miyazaki m’a suggéré de leur laisser le nom Ghibli, raconte-t-il. J’étais de son avis. Ni lui ni moi ne sommes voués corps et âme à une entreprise. » Le duo propose alors à leurs équipes de changer de nom et de remplacer Ghibli par Sirocco, l’autre appellation du vent du Sahara. Suzuki rapporte qu’une jeune employée lui a dit : « Non, pas ça ! Quand on répond au téléphone, « Ghibli à l’appareil », ça sonne bien, mais « Sirocco à l’appareil », ça ne va pas. « Finalement, nous avons choisi de garder le nom Ghibli, ce sont les gens sur le terrain qui sont le plus attachés au nom », conclut Suzuki. En 2005, que ce soit au nom de l’entreprise ou auprès du public, le nom Ghibli est effectivement devenu une référence en matière de dessins animés. Il évoque à lui seul mille images et existe par lui-même. Abandonner le terme Ghibli, ce serait comme si Disney changeait demain de nom. Une institution s’effondrerait.

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Princesse-Mononoke

En parcourant au fil des réalisations les principales caractéristiques du studio Ghibli, connues ou moins connues, Alexandre Mathis note ce qui les différencie de la plupart des productions contemporaines à succès, de la présence de guerrières emblématiques à un féminisme assumé qui se refuse à exploiter visuellement le corps des femmes, des fréquentes inversions des rôles traditionnels des genres aux choix par les personnages de leurs propres destinées, de la mise en scène des délicats dilemmes posés par l’équilibre familial et l’émancipation aux puissances intactes des contes et des rêves.

Plus qu’une marque, Ghibli est devenu un style reconnaissable entre mille. Mis à part quelques fantaisies de Takahata, notamment dans les dessins des crayonnés de Mes voisins les Yamada et dans les couleurs pastel et blanches du Conte de la princesse Kaguya, une esthétique globale se dégage des films du studio. Les traits des personnages sont majoritairement réalistes, leurs réactions dénuées de tout effet inspiré par les mangas. Pas de larmes abondantes, pas de têtes qui deviennent énormes et rouges sous le coup de la colère. Aucune des techniques, courantes dans l’animation japonaise, ne vise à déformer les visages pour traduire les sentiments. Ce qui fait l’originalité et la cohérence des productions du studio, c’est le fourmillement visuel déployé par chaque film. 

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zeniba

Alexandre Mathis évoque aussi avec brio et attention les obsessions qui parcourent les oeuvres, et qui font beaucoup pour la marque de fabrique et pour l’attachement constaté : la subtile fusion entre le réel et le fantastique, bien entendu, mais aussi la passion pour l’aviation, au sens le plus large, depuis les hydravions jusqu’aux îles aériennes, traduisant surtout une fascination pour l’ingénierie, la fabrication et l’artisanat au sens premier du terme. Et le tableau ne pourrait être bien entendu complet sans souligner le paradoxe de dessins animés qui mettent en scène sans fard la guerre, les bombes et la mort, les menaces sans cesse renouvelées pesant sur la nature, mais aussi la tendresse des amitiés et des amours, sans barrières sociales revendiquées – mais sans jouer non plus artificiellement de leur transgression éventuelle. Il faut enfin reconnaître à l’auteur de cet essai stimulant le courage de signaler, à côté des forces mythiques du studio et des enchantements si intelligents qui y ont été développés, les authentiques fragilités qui le menacent en 2018, qu’elles soient économiques ou créatives.

Chihiro, assise dans un train, voit le paysage défiler. Elle est accompagnée du Sans-Visage, de Bô et de Kashira. Le train roule sur l’eau. Il ne se passe rien. Pourtant, cette scène a marqué toute une génération. Elle résume Chihiro, Miyazaki et, par extension, Ghibli. Car cet instant suspendu dit tout : le périple d’une jeune fille qui s’émancipe et la beauté d’une nature magique remplie d’esprits. Le studio ne survivra peut-être pas, ou difficilement, à la retraite prochaine de Miyazaki et à la disparition de Takahata. Le futur de l’animation au Japon se passera peut-être ailleurs. Mais une chose est sûre : Chihiro restera à jamais la petite fille craintive devenue courageuse, qui a accompagné des millions de petits et de grands dans un voyage qui, lui, est éternel.

Mercredi 26 septembre à partir de 19 h 30, nous aurons la joie d’accueillir à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) Alexandre Mathis et toute l’équipe des éditions Playlist Society pour fêter la publication de l’excellent nouveau titre de la collection que constitue « Un monde parfait selon Ghibli ».

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