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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « En observant Venise » (Mary McCarthy)

Un étonnant regard arrachant un sens global aux peintures et aux sculptures des siècles d’or vénitiens.

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Si cet essai datant de 1956 fut le premier ouvrage traduit en français de la journaliste, romancière et activiste américaine Mary McCarthy (traduit en français sous le titre « Venise connue et inconnue » aux éditions de L’Oeil, avant d’être réédité en tant que « En observant Venise » en 1994 aux éditions Salvy puis en 2003 chez Payot, dans une traduction d’Alain Defossé), l’autrice avait alors déjà cinq romans à son actif, majoritairement consacrés à d’habiles satires des milieux intellectuels états-uniens de l’après deuxième guerre mondiale.

Ce petit ouvrage portant sur certains aspects spécifiques de la ville des Doges est bien entendu fort différent : affolant d’érudition, il parcourt dans un hasard apparent les peintures et les sculptures de Venise, des plus connues aux moins connues, et, prenant acte du fait alors déjà largement constaté que l’on ne peut – tant il a été écrit à propos de cette ville, et depuis si longtemps – guère espérer proposer du nouveau sur elle, parvient néanmoins à dégager d’habiles convergences de sens, par lesquelles la socio-politique historique de la ville informe en profondeur sa production artistique.

Et il est inutile de prétendre que la Venise touristique n’est pas la véritable Venise, ce qui demeure possible pour d’autres villes – Rome, Florence ou Naples. La Venise des touristes est Venise : les gondoliers, les couchers de soleil, la lumière changeante, le Florian, le Quadri, Torcello, le Harry’s Bar, Murano, Burano, les pigeons, les ouvrages de perles, le vaporetto. Venise est un accordéon de cartes postales d’elle-même. Et bien qu’effectivement (comme on le dit quelquefois d’un ton sentencieux), presque deux cent mille personnes vivent là une existence quotidienne, laborieuse, ils y sont également touristes ou guides. Presque tous les Vénitiens sont des amateurs d’art, des connaisseurs de leur ville, prêts à discuter du Tintoret, à vous montrer spontanément l’escalier en spirale (dont on dit qu’il défie le vide), à vous expliquer le dialecte vénitien ou vous signaler la Marangona, la cloche du Campanile, quand elle sonne à minuit.
Un comte montre les Tiepolo au plafond de la chambre de sa femme ; un dentiste montre sa salle d’attente, autrefois un ridotto. Tout a été catalogué, avec un orgueil qui tient à la connaissance de l’objet plus qu’à l’objet en soi. « Un faux », dira un bourgeois avec mansuétude, désignant son Tintoret. « C’est celui de Réjane », dira une propriétaire, vous montrant le lit délabré dans l’appartement qu’elle veut louer. L’orgueil d’étaler son savoir peut dépasser l’intérêt matériel, ou la vanité de posséder. « Dix-huitième ? » demandez-vous, plein d’espoir, à l’antiquaire, examinant un service de porcelaine. « Non, dix-neuvième », répond-il d’un ton ferme, manquant ainsi la vente.

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Intellectuelle américaine d’après-guerre, à la vaste culture, nantie évidemment de ses propres préjugés plus ou moins discrets (mais qui n’atteignent jamais, et de loin, heureusement, l’incohérence complaisante de ceux d’une Donna Leon), Mary McCarthy n’éprouve à aucun moment le besoin de nier l’évidence de Venise (même sous une forme aussi rusée et, au fond, complice que celle du Régis Debray de « Contre Venise »). Bien qu’ayant sous la main une connaissance approfondie de la ville de Florence (qu’elle pourrait utiliser comme miroir ou produit de contraste, à la manière de l’usage de Naples par Régis Debray, justement, ou de Sienne par André Suarès dans son « Voyage du Condottière ») – elle publia la même année, en 1956, l’excellent « Les pierres de Florence » -, elle n’appelle l’extérieur de Venise que pour des raisons historiques et techniques, jamais esthétiques ou psychologiques.

Mais pourquoi devrait-elle être belle, finalement ? Pourquoi Venise, mise à part sa situation particulière, devrait-elle être un enchantement ? Il semble que l’on soit là devant un paradoxe. Comment ce peuple de commerçants, qui ne vivaient que pour l’appât du gain, a-t-il pu créer une cité de rêve, belle comme un songe ou un conte de fées ? Ceci est la pièce maîtresse de ce puzzle qu’est Venise, la pierre d’achoppement sur laquelle on ne cesse de trébucher, quand on tente de réfléchir à son histoire, de faire coïncider le fait historique et le fait visuel que l’on a sous les yeux. Venise ne peut être un accident heureux, ni un jeu de lumière. J’ai longtemps pensé à cela, et il m’apparaît à présent que, comme dans la plupart des énigmes, la clef réside dans la manière dont on pose la question. « Belle comme un songe ou comme un conte de fées… » Il n’y a là aucune contradiction, si vous réfléchissez un instant aux images de la beauté que l’on trouve dans les contes de fées. Ce sont des images de la richesse. Or, cercueils d’or, cercueils d’argent, la fille du meunier qui file l’or à longueur de nuit, la caverne d’Ali Baba, remplie d’or et d’argent volés, le jardin souterrain où Aladin découvre des arbres à pierres précieuses, qu’il cueille de ses mains, des rubis, des diamants, des émeraudes, la fille de la Reine, avec ses cheveux d’ébène et ses lèvres de rubis, le trésor enterré dans la forêt, le trésor que gardent des chiens aux yeux semblables à des escarboucles, le trésor gardé par la Bête – voilà l’esprit de cet enchantement dont Venise est la proie, rose et perlée, comme la Belle au Bois dormant, intacte au travers des siècles, pétrifiée, tandis qu’autour d’elle croît la forêt de béton du monde moderne.
Une cité totalement matérialiste n’est rien d’autre qu’un rêve incarné. Venise, c’est l’inconscient du monde : le trésor étincelant d’un avare, gardé par une Bête aux yeux d’agate blanche, et par un saint qui est en fait un prince, lequel vient de tuer le dragon.

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Qu’elle examine le lien singulier tissé entre Vénitiens et Juifs, ou les luttes d’influence entre Catholiques et Réformés (deux thèmes dont l’on retrouvera notamment davantage que les échos dans l’exceptionnel « Q » (« L’Œil de Carafa ») de Luther Blissett, première incarnation collective des Bolognais de Wu Ming), qu’elle dissèque ce qui peut faire l’art spécifique de Giorgione (pages sublimes, réellement), du Tintoret ou de Véronèse, qu’elle passe au crible le rôle de la solitude des gouvernants et de l’enchevêtrement des couches de contrôle démocratique et oligarchique, qu’elle pèse de près, surtout, les liens équivoques entre l’art et la guerre (sibylline, son évocation de la ligue de Cambrai en 1508 n’en est pas moins remarquable), qu’elle nous raconte les heurs et malheurs de la si étonnante figure du moine Paolo Scarpi, qu’elle disserte brièvement sur l’existence paradoxale de Torcello, qu’elle ironise avec bienveillance sur les miroirs corrompus que proposent Murano, Burano ou Chioggia à l’ex-Sérénissime, Mary McCarthy nous impressionne par sa capacité à manier de concert le détail et la vue d’ensemble, le concret arraché à un canal, un pont ou une sculpture, et le sens de l’Histoire et de la société qui en sont le véritable substrat. Et malgré les inévitables changements que même une stase apparente comme celle de Venise encourt depuis 1956, son petit ouvrage reste étonnamment actuel et résolument passionnant.

Lorsque je partirai, ce sera en gondole, parce que j’ai trop de bagages. Quelque Charon privé requis par la Signora m’emportera vers la gare dans sa barque funèbre délabrée. C’est ainsi que les Alliés, arrivant de la terre ferme, reprirent Venise à la fin de la deuxième guerre mondiale. L’essence manquait et le haut commandement, ayant secrètement pris contact avec la coopérative des gondoliers, « s’empara » officiellement de Venise avec une flotte de gondoles. À Venise, la guerre elle-même fait naître un sourire incrédule.

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À propos de charybde2

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « En observant Venise » (Mary McCarthy)

  1. Susmu Katsuma manga sur le nucléaire japonais

    Peu habitué à lire les mangas qui se regardent, et encore moins à regarder là où il y a si peu à lire. (Exception faite de Fred et son Petit Cirque). J’en ferai une autre pour Susumu Katsumata (1943-2007). Exception car il n’y a que deux albums de disponible. « Neige rouge» (Cornéliuis, 256 p.) et « Poissons en Eaux Troubles » (2013, Le Lézard Noir, 224 p.). et puis je profite de ce que je suis en plein dans le Japon, avec bientôt un post sur la transition entre ère Edo et ère Meiji (le Japon moderne), et un autre qui viendra plus tard sur Ryūnosuke Akutagawa et le début de l’ère des shoguns, et l’arrivée des missionnaires portugais et des commerçants hollandais.
    « Neige Rouge » tout d’abord qui décrit le Japon du Tôhoku, la région montagneuse la plus au Nord de la grande île de Honshû. C’est aussi sous ce nom que l’on appelle le dernier grand tremblement de terre qui a donné lieu au tsunami de 2011. Région montagneuse s’il en est, quoique ce ne soit pas comparable aux Alpes Japonaises plus au Sud-Ouest de Tokyo. Description de la vie quotidienne, essentiellement rurale de cette province dans un Japon pas encore trop pollué par la vie moderne. Le train rapide (Shinkansen) n’est arrivé, de Tokyo, au Nord à Shin-Aomori, qu’en 2010.
    On y découvre la préparation du saké, la récolte et l’utilisation des mûres sauvages (un régal, encore de nos jours). Bref tout l’esprit du Japon ancestral, y compris les esprits de la forêt et les « kappas » ou « garçon de la rivière »), monstre du folklore japonais, sorte de génie, gentil, des rivières, ainsi que les « tanukis », sorte de ratons laveurs, traditionnellement associés aux rivières.

    « Poissons en Eaux Troubles » est d’un genre tout différent. Daté de 2013, il résulte de la visite de Susumu Katsumata à la centrale nucléaire de Fukushima. De par ses études en physique nucléaire à l’Université de Tokyo, il sait de quoi on parle. L’écriture date de 1970 à 1985, donc juste après le début de la construction de la centrale. Le livre commence par deux histoires datées de 1980 sur la condition des travailleurs et constructeurs de la centrale, les « bohémiens du nucléaire ». C’est encore le Japon très traditionnel. Superbe image de paysage de neige, avec un pont en bois, et surtout deux grues blanches qui se fondent dans le décor. Par contre, pour ces travailleurs, qui dorment ave un compteur Geiger autour du cou, ce sont les cadences forcées, les doses limites atteintes en quelques minutes. Puis il y a la construction et la mise en exploitation. Pour les travailleurs, c’est le début des éruptions cutanées. Le tout est très joliment comparé à la floraison des cerisiers, dont on sait la symbolique au Japon. Puis c’est une pieuvre qui sert de guide, avec les déchets à faible dos tels que les combinaisons de travail contaminées. Et on retrouve les « kappas » qui échangent os et autres déchets. La description se fait prémonitoire avec l’intervention des « tanukis » et des « kappas », qui forment la communauté des « esprits des eaux et rivières ».
    Un regard très poétique des changements technologiques et culturels du Japon.

    Publié par jlv.livres | 18 août 2018, 16:39

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Venise à double tour  (Jean-Paul Kauffmann) | «Charybde 27 : le Blog - 3 juin 2019

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