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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Forêt-Furieuse » (Sylvain Pattieu)

Une déréliction post-apocalyptique violente, poétique, forestière et inventive où les enfants abandonnés et réinventés s’affranchissent du sort à eux promis par les propriétaires des corps et par les fous des âmes.

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Ici ça se passe pas bulle pour les nouveaux, elle lui dit Destiny-Bienaimée en essuyant le sang de son nez, et d’habitude La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule parle et a toujours son mot à dire, mais là elle se tait, elle roule un peu des yeux, incrédule.
Sur le mur l’huile coule doucement, ça fait une traînée grasse, les haricots rouges sont restés compacts et collés un moment, maintenant ils se désagrègent, ils tombent à l’unité ou par petits paquets, et ça pourrait faire réfléchir sur la vie, la destinée, sur comme quoi les plus durs finissent par partir en morceaux, sur qu’y a rien de certain ici-bas, mais ça tout le monde le sait à la Colonie, pas besoin de faire un dessin, de toute façon personne ne regarde, ce qui les intéresse c’est un autre amas, Tout-Le-Fait-Rire et Jambe-Fer se serrent fort et on aurait dit un câlin si c’était pas une bagarre, ils sont mains dans les mains, ils poussent et ils tirent. Jambe-Fer essaye de le faucher avec sa guibolle en métal, faut bien que ça serve, elle fait des cercles avec et lui des petites esquives, alors elle lance de plus en plus fort, si elle le touche il tombe et elle le finit par terre, mais ça la déséquilibre. Tout-Le-Fait-Rire en profite, il libère soudainement une main et il cogne, marteau-pilon tac-tac-tac dans la gueule.
Ca a commencé comme d’habitude, une histoire de ration et de rab, une assiette qui vole, encore une bitche contre un strongue. Tout-Le-Fait-Rire a un pied sur Jambe-Fer maintenant, elle ne bouge plus, elle n’est plus dangereuse alors il lève les bras au-dessus de sa tête et il serre fort ses mains pour qu’on voie ses muscles, il tourne bien autour de son pied qui lui écrase la tête et il les regarde tous dans la pièce. Eh ouais ça se passe comme ça, il dit, faut pas tester les strongues, fuck off, fuck off les bitches, dans ta schneck. Il célèbre sa victoire façon mitraillette dans le ciel.
Présentement, La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule est cachée derrière une table renversée, histoire de ne pas se prendre un coup perdu dans le nez comme Destiny-Bienaimée, elle ne dit toujours rien mais elle sait et elle observe. Elle sait une chose, qu’elle n’acceptera pas la loi des strongues, la loi de Tout-Le-Fait-Rire. Elle en observe plusieurs autres. Les strongues sont des garçons, des grands et quelques filles. Les bitches sont des filles et des plus jeunes, ou gringalets. Jambe-Fer est leur cheffe, d’un gabarit digne d’un strongue, avec un avantage dans les bagarres, cette patte métallique, un désavantage, une certaine lourdeur. Quand elle a commencé à se battre avec Tout-Le-Fait-Rire, même quand il vacillé sous un de ses coups, aucune bitche n’est intervenue autrement que par des oh et des ah, personne ne lui a prêté main-forte. Ce combat, pourtant, semblait prévisible, inévitable, irrémédiablement inscrit dans la vie de la Colonie, dans l’affrontement de ses deux groupes rivaux, et Tout-Le-Fait-Rire est grand et costaud pour son âge, mais pas invincible.
Le cours des pensées de La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule s’interrompt car Tout-Le-Fait-Rire saute à pieds joints sur Jambe-Fer et ce faisant semble donner signal, les strongues partout dans la salle se jettent sur les bitches, La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule manifestement, et conformément à ses observations, est classée parmi les secondes, et on l’attrape par ses fines tresses, on la frappe, elle se défend, des tabourets, des assiettes, des restes de nourriture, volent dans toute la pièce, elle-même saisit un verre cassé et le plante, par-derrière, dans la plus proche des têtes strongues, l’autre se retourne, éberlué de rouge, et prend pareil côté face.
Après quoi les adultes interviennent, crient et séparent, ils ont fait vite, ça n’a duré que quelques minutes en tout, puis ils soignent, il y a des bleus, des coupures, des entorses, un bras cassé, quelques dents branlantes, une vingtaine de points de suture cousus à vif, dont dix pour le strongue décousu par La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule. C’est lui, après Jambe-Fer, qui est le plus amoché.

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Ce roman est un choc.

L’une de ces œuvres, rares, qui raconte une foule de choses de manière absolument passionnante, et qui se permet d’exécuter simultanément, et pas seulement en tâches de fond, plusieurs programmes littéraires qui viennent joyeusement s’y entremêler.

Bien loin de n’être « que », comme l’auteur le présentait modestement au début de son processus d’écriture, quatre ans avant de l’achever, « Sa Majesté des Mouches dans un monde postapocalyptique sur fond de PNL (le groupe de rap) et de contes et légendes d’Ariège », « Forêt-Furieuse », publié en septembre 2019 dans la collection La Brune des éditions du Rouergue, offre l’un de ces romans qui démontre à chaque ligne et à chaque page qu’écrire, c’est lire, fusionner, cadrer et déborder (pour emprunter à mon tour, pour un instant, cette métaphore rugbystique à Florence Pazzottu et à Benoît Jeantet).

Quand plus personne ne bouge ça n’est plus très drôle, les autres arrêtent et s’en vont.
La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule se relève la première, passé le souffle coupé dans le ventre ça va bien. Elle donne la main aux autres. Brille a un verre cassé, le fauteuil de Trogne n’est pas abîmé. Chien fait son air de chien battu, c’est approprié. Mohamed-Ali a disparu.
Ils reviennent vers la Colonie.
J’espère c’est La-Femme-Quand-Elle-Parle-Elle-a-Les-Yeux-Qui-Brillent, elle va nous soigner, elle dit Destiny-Bienaimée, alors ils sourient tous. Avant d’arriver ils relèvent leurs t-shirts pour comparer leurs marques. Sur La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule et Destiny-Bienaimée les bleus ne se voient pas trop, c’est parce qu’on est noires, elles disent en rigolant. Brille en revanche est marbré de bleu et de vert. Trogne gonfle du visage mais ça ne lui fait pas une tête pire que d’habitude. C’est l’avantage d’être moche quand on se fait taper.

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Une narration placée aussi sous le signe du rhum arrangé.

On ne peut et on ne doit évidemment pas raconter ces 600 pages qui débutent en effet dans la Colonie, un orphelinat dédié aux jeunes victimes de conflits larvés ou rageurs qui hantent cette France d’après, guerre civile échappée et transmutée des « Événements » de Jean Rolin ou de « Cordélia la guerre » de Marie Cosnay, guerre plus ou moins civile, tous azimuts, dans laquelle se débat, mollement ou vigoureusement selon les circonstances, un gouvernement provisoire confronté aussi bien à des milices de guerriers démobilisés regroupées sous le nom générique de « Bourguignons » qu’à des katibas insensées d’islamistes radicaux que l’on appelle « Supermuslims ». Dans cette vallée ariégeoise isolée, où le brouhaha du monde semble lointain ou ne devoir être rappelé que par les chairs meurtries des jeunes pensionnaires de la Colonie, la seule véritable guerre apparente, initialement, est celle, résurgence baroque mais acharnée, de la Guerre des Demoiselles (1829-1832), opposant bergers et libres usagers de la grande forêt aux forestiers et aux salariés des maîtres de forges, guerre locale et énergétique nous renvoyant ainsi aux débuts de la Révolution industrielle, voire à une forme de despotisme asiatique beaucoup plus antique. Les révoltes cévenoles chères à Jean-Baptiste Vidalou et à son « Être forêts – Habiter des territoires en lutte » ne sont sans doute pas si loin.

La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule est assise, elle regarde, un sourire sur son visage mais ses yeux sont ailleurs, ils voient au-delà de la fête, au-delà des enfants qui dansent, en un lieu imaginaire, où se déploient de multiples combinaisons de pensées, des possibilités diverses, des bifurcations, des plans. Elle pèse l’inévitable et le contingent, la volonté possible, dans sa tête se croisent des satellites, des comètes, des vaisseaux épiques, des soleils immuables. Il y a aussi des bouts de passé, les enfants de la Colonie en ont tous, de ces bouts, ils les laissent pantelants la journée, les réveillent de cauchemars la nuit. La-Petite-Elle-Veut-Tout-Faire-Toute-Seule assemble et remue ses souvenirs, elle construit par-dessus cet entrelacs, cette architecture de bric et de broc est née du désordre des adultes, elle devient, redessinée par sa rage et son envie, un solide fondement. Le tout est en permanence mouvant. Jamais de repos.

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L'Agneau égorgé

Tapisserie de l’Apocalypse : L’agneau égorgé

À l’image réjouissante d’Alasdair Gray et de sa postface à « Lanark », Sylvain Pattieu (comme il l’avait déjà proposé, avec une moindre ampleur, à l’issue de son magnifique roman de pirates, « Et que celui qui a soif, vienne ») nous offre à l’issue du somptueux périple de 600 pages qu’est « Forêt-Furieuse », des « Remerciements à la mode postface-patchwork »  qui constituent en eux-mêmes un véritable cadeau, permettant à la fois de valider certaines résonances ressenties à la lecture, et d’ouvrir de nouvelles pistes de découverte. On ne sera donc pas totalement surpris d’entrevoir, à certains détours du chemin, « La maison dans laquelle » de Mariam Petrosyan, le « Plein hiver » ou le « Grands lieux » d’Hélène Gaudy, le « Midi » de Cloé Korman, le « Moi ce que j’aime, c’est les monstres » d’Emil Ferris, « Le poids de la neige » de Christian Guay-Poliquin, le « Moi, Marthe et les autres » d’Antoine Wauters, le post-exotisme d’Antoine Volodine et de ses hétéronymes, tel que transmissible par Lionel Ruffel, et bien d’autres aux présences parfois rusées ou diaphanes.

À la Colonie les enfants n’apprennent pas que des savoirs théoriques, il y a aussi des connaissances pratiques. Il faut savoir ramper dans les abris en cas de bombardement. Connaître les rudiments de la recherche de mines dans les champs ou sur les chemins. Enfin surtout ils doivent savoir trouver du carburant, en fabriquer si besoin. La Colonie a un alambic à essence, une machine grise et métallique, des tuyaux qui font virages, cercles et lignes droites, dans une grande puanteur. Il est placé loin du bâtiment principal, il se nourrit de betteraves et d’huile de divers végétaux, tournesol, colza, romarin. On place les légumes ou le liquide dans un large embout, ils suivent ensuite leur chemin de tuyaux, il y a un feu qu’on alimente, un vacarme désagréable, des projections, mais il en sort un carburant grossier. Il encrasse les moteurs de sucs et goudrons, mais il fait rouler, il n’explose pas, il y en a des bidons, prêts à être utilisés ou échangés. Les enfants les remplissent avec un entonnoir.
Ils ne sont pas dupes. La rumeur prétend que des éducateurs utilisent les bidons pour leur marché noir. Ils les revendent, ou ils les échangent, pour leur profit. Grand bien leur fasse. Les enfants, eux, ont le plaisir de sécréter du combustible, de voir jaillir l’essence et de la capturer dans leurs bidons rouges.
Quand ils ont fini de travailler à l’alambic, ils ont la peau grasse d’huile et de carburant. Parfois ça les irrite, ça leur fait des plaies ou des boutons. Marmite les plaint, il considère les projections d’huile de sa cuisine moins dangereuses. Il dit quand même, ça vous servira, de savoir vous débrouiller pour le carburant. La mobilité, en ce monde, il leur dit, savoir faire son carburant, savoir en reconnaître du bon, c’est important. Il prend l’air important en disant ça, l’air de celui qui a vécu. Ça les fait rire les enfants, parce qu’il leur dut ça près de l’alambic, et il fait justement ce qu’il faut surtout  éviter, il allume sa cigarette, il tire fort dessus.

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Cordes-sur-Ciel

En tentant le pari joliment fou de faire pénétrer un tentacule d’État islamique à la mode contemporaine de Daech dans sa vallée ariégeoise, Sylvain Pattieu aurait pu se heurter à la sécheresse ou à la simplification trop aisée des métaphores politiques et religieuses, ou aux tropes post-apocalyptiques trop immédiates. Il y échappe brillamment en mêlant intimement des registres puissants généralement disjoints en littérature, tels que l’oralité et la poésie du conteur Mohamed-Ali (d’abord improvisée puis nourrie d’emprunts aux librairies et bibliothèques abandonnées rencontrées en chemin), nourri très justement de slam et de rap, et celles des échanges instinctifs et économes entre des enfants habitués au pire, tels que les road-sagas télescopant une croisade des enfants (que ne renierait pas le Léo Henry de « Hildegarde ») et la figure de Jeanne d’Arc avec celles de Moïse et de Mad Max, tels que les palinodies de conglomérats pétroliers ou cimentiers en Syrie occupée relus à l’aune des conflits charbonniers de « Princesse Mononoké », ou encore tels que la rencontre improbable et discrète des éco-saboteurs d’Edward Abbey avec les chasseurs de loups de Jean Giono.

Ils sont trois, ventripotents, l’air pas si effrayés, habillés simplement, presque à la mode vrai supermuslim. Une ébauche de barbe sur leurs joues. L’émir a convoqué les maîtres des forges, ceux qui restent, sauf Kylian PetitCœurCouronné qui ne vaut plus rien.
Il leur offre des fruits et du thé, il va droit au sujet, ensuite. Il parle doucement pour les forcer à tendre l’oreille, à se pencher un peu. Il leur dit, je sais que vous gardez contact avec l’outre-vallée, avec l’outre-montagne. Les trois commencent à protester, il les arrête. Je m’en fous, ce qui compte c’est l’application de la Loi de Dieu dans le califat, dans ce village. Laissez-moi m’occuper des âmes et je vous laisse vous occuper du commerce. moins vingt pour cent pour l’œuvre de Dieu. Je vous laisse la mine, je vous donne des esclaves, vendez le charbon, avec j’achèterai des armes, des véhicules. Vendez le charbon à qui vous voulez, aux kouffir, aux christian, au gouvernement provisoire, peu m’importe, simplement rapportez-moi l’argent. Faites vos affaires que je fasse les miennes. Ne me trahissez pas ou vous mourrez.
Les maîtres des forges sont rassurés, ils se voyaient déjà dépossédés de leurs maisons, de leurs richesses, ils se disent qu’ils ont eu raison de rester.
L’un des trois demande pour le train, pour la voie ferrée, il dit ça serait bien de la réparer, ça serait bien de commercer de nouveau avec le bourg, avec les villes, avec la capitale.
L’émir lui fait un grand sourire, il lui masse l’épaule. Il dit, ça sera fait, mon frère, quand nous aurons étendu le califat au-delà de cette vallée, alors nous restaurerons le chemin de fer, alors nous pourrons commercer avec les villes. Nous ne sommes qu’un petit bout d’un grand œuvre, de l’œuvre de Dieu.

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D’une hypothétique vallée ariégeoise qu’il faut bien quitter un jour à une terre promise au nom de Cordes-sur-Ciel, et au-delà, Sylvain Pattieu invente pour nous un sublime conte post-contemporain, où les authentiques accents de banlieue des laissés-pour-compte et des (gravement) cabossés par la vie rêvée des nantis deviennent ceux d’autant d’Ender devenus guérilleros, mêlant savoirs-faire botaniques et acuité des Kalachnikov, techniques de survie et pilotage des pick-ups, pour, loin de devenir hommes-guerre ou soldats-cimetières, s’inventer un avenir adulte dans lequel la voie étroite de la littérature joue un rôle paradoxal et déterminant. Un très grand roman, à lire et relire. Ce qu’en dit si justement Maurice Mourier dans En attendant Nadeau est ici.

Il y a encore des villages abandonnés, des petites villes. Ils sont fatigués de rouler tout le temps, ils s’y attardent. Les enfants se reposent dans les maisons, ils sont protégés du soleil et de la pluie, ils trouvent des matelas pour dormir. Mohamed-Ali ne se repose pas, il se promène, il cherche des bibliothèques, des librairies. Elles ont été peu pillées, il y a encore beaucoup de livres. Il ne fait pas trop froid dans les alentours, ils ont échappé à un destin d’allume-feu. Mohamed-Ali fouille, il regarde les rayonnages, il sort les livres, il est si grand qu’il n’a pas besoin d’échelle même pour les livres les plus hauts. Le Mat l’accompagne parfois, elle cherche des histoires à raconter à Petite-Opaline. Mohamed-Ali cherche les livres qui parlent du passé, des mythes et des religions, des sciences. Il n’a pas de temps à perdre, il se plonge dedans, à même le sol, sur des sofas défoncés, sur des chaises en bois élimées. De temps en temps il rapporte un livre particulièrement précieux, il connaît la règle, peu de place pour les livres, s’il en rentre un il en sort un. Il fait des choix déchirants. Il hésite, il déchire des chapitres, il en cache dans les vide-poches du pick-up, dans les portières, sous la roue de secours.

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Sylvain Pattieu

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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