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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Freelander » (Miljenko Jergović)

Le trajet routier presque anodin d’un professeur retraité entre Zagreb et Sarajevo devenant sous nos yeux une rusée leçon d’histoire, de mémoire tenace et de contamination pernicieuse.

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Le facteur, qui depuis vingt-cinq ans lui apportait son courrier à Zaprudje, n’avait jamais appelé Karlo Adum par son nom, et réciproquement, mais le professeur ne s’en souciait guère. De temps à autre, certes, l’idée que cet homme aux grosses moustaches en brosse, né, comme Vuk Karadžić, dans le village serbe de Tršić, puisse porter un nom lui traversait l’esprit, mais le lui demander eût constitué à ses yeux un manque de politesse. A fortiori maintenant, au lendemain des années quatre-vingt-dix. Originaire de Tršić, il ne pouvait avoir d’autre nationalité que celle qui crée un malaise lorsqu’on en fait état en Croatie. Par conséquent, il valait mieux que le facteur reste le Facteur, celui qu’Adum connaissait depuis toutes ces années : un facteur avec une femme, Stefa, de Križ, et trois filles, Dubravka, Jadranka et Planinka. En fait, Adum ne les avait jamais vues, mais il en avait beaucoup entendu parler, non seulement par le Facteur lui-même, mais aussi par les voisins, qui s’étaient montrés contrariés par les deux mois de congé dont celui-ci avait voulu profiter pour aller avec sa Stefa dans une station thermale afin d’y soigner ses genoux fatigués. Il avait été remplacé par un alcoolique invétéré qui avait régulièrement déposé les lettres dans les mauvaises boîtes. Ce dernier alléguait que non seulement, au lieu des noms des habitants actuels de l’immeuble, les boîtes aux lettres portaient encore ceux des gens qui s’y étaient installés au tout début, vers 1968, mais aussi ceux d’individus qui n’y avaient jamais vécu. Le Facteur, en revanche, connaissait parfaitement les vrais résidents et n’avait donc pas besoin de leurs noms, tant et si bien que ceux-ci avaient fini par considérer l’exhibition de leur identité sur les boîtes aux lettres comme une impudeur. Si le Facteur, prenant sa retraite anticipée en raison de l’état de ses genoux, ne revenait pas de ses congés, chaque habitant de l’immeuble allait alors être obligé d’afficher à un endroit visible ses nom et prénom. Tout le monde en avait eu froid dans le dos.

Professeur d’histoire retraité depuis deux ans de l’Université de Zagreb, veuf depuis quelque temps, Karlo Adum coule des jours paisibles dans la Croatie de 2007, lorsqu’il lui est demandé de se rendre à Sarajevo pour la lecture du testament de son oncle depuis longtemps perdu de vue, condition impérative pour la validité dudit testament. Après bien des tempêtes intra-crâniennes, n’écoutant avec réticence que l’appel de l’avidité, et peut-être celui de la simple curiosité à l’idée de se rendre dans la ville de son enfance, et même en traversant le territoire des Serbes de Bosnie, le vénérable universitaire entreprend le voyage, périple censé normalement durer cinq à six heures hors contrôles frontaliers, au volant de sa fidèle Volvo hors d’âge, souvenir chéri et ambigu de ses ambitions de jeunesse désormais si lointaines. Par prudence, il se munit toutefois, grâce au truchement de son seul « ami », le facteur de l’immeuble (qui, en tant que Serbe d’origine, doit certainement avoir accès à ce genre de choses, n’est-ce pas ?), d’un pistolet pour parer à toute éventualité dans ces territoires où le Croate pourrait n’être guère bienvenu.

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– Quand est-ce que vous l’avez vu pour la dernière fois ? demanda le Facteur.
– Ça, vous savez, c’est une autre histoire. Je ne l’ai jamais vu. Tous deux se sont fâchés à mort peu après ma naissance, j’avais six mois à l’époque. C’était plus qu’une dispute, il y a eu du sang, des coups de feu, les haches brandies dans les escaliers, et cette bagarre s’est soldée par le pouce droit en moins pour mon père. Imaginez-vous ce que c’est quand il vous manque un pouce ? C’est comme si vous étiez privé de la main tout entière mais c’est pire, car il vous reste les quatre autres doigts pour vous rappeler qu’ils vous sont inutiles. Parce que, avec quatre doigts sans pouce, on ne peut rien faire. Voilà pourquoi mon pauvre père a ensuite passé sa vie à gratter le mur de la cuisine jusqu’au sang. Et ce pouce perdu a fini par le tuer. Il est mort comme un chien, de tristesse, uniquement parce qu’il ne savait pas quoi faire avec ses doigts. Il aurait vécu encore vingt, trente ans si son frèe lui avait tranché les autres doigts aussi.
– Pourquoi s’étaient-ils brouillés ?
– Je ne sais pas, chez nous, personne n’en parlait.
– Votre père parlait parfois de son frère ?
– Oui, bien sûr. Il racontait comment pendant la Grande Guerre, lors de cet hiver 1915 – le pire de tous, il n’y avait plus de bois et le grand-père faisait la guerre en Galicie -, ils se réchauffaient sous le même édredon. Ils plaquaient leurs pieds l’un contre l’autre, puis ils pédalaient comme s’ils étaient à vélo. Et ils faisaient, à vélo, le trajet vers l’Amérique, tous les deux tout seuls, mais ils n’y arrivaient jamais, ils s’endormaient à mi-chemin. Cet hiver-là, il y eut beaucoup d’enfants morts gelés dans leur lit mais eux, s’ils s’en sont sortis, ce n’est pas grâce à l’édredon ni au matelas, c’est pour avoir pédalé. Quand leur mère, ma grand-mère Anka, leur a expliqué qu’on ne pouvait arriver en Amérique avec un vélo parce qu’il coulerait au milieu de l’Océan, ils sont tombés malades tous les deux, la diphtérie ou une mauvaise grippe, je ne me souviens plus, au point qu’ils ont failli y passer. Heureusement, le printemps a fini par arriver. Voilà ce que mon père racontait sur mon oncle Tadija. Dans d’autres histoires encore, Tadija était le frère aîné bon et chéri, qui le protégeait du monde et pédalait avec lui pour rejoindre la côte américaine.

Presque mondialement connu depuis son premier roman, « Le jardinier de Sarajevo » (2002), Miljenko Jergović investit à nouveau dans celui-ci, son quatrième, publié en 2007 et traduit en français en 2009 chez Actes Sud par Aleksandar Grujičić, le théâtre équivoque des opérations que constitue sa terre natale, devenue la bipartite Bosnie contemporaine par la grâce ambiguë des accords de Dayton en 1995. Si certains accents de comédie, fort détendus, peuvent à l’occasion évoquer l’humour farceur, par exemple, du Vladimir Lortchenkov de « Mille et une façons de quitter la Moldavie », voire de l’Emir Kusturica de « Chat noir, chat blanc », « Freelander » brille sans doute surtout par sa capacité à transformer, d’une manière qui rappellerait éventuellement la subtilité rusée des « Mémoires posthumes de Brás Cubas » (Joaquim Maria Machado de Assis, 1891) – lorsqu’il s’agit de faire émerger progressivement les facettes les moins ragoûtantes d’un narrateur -, le témoignage gentiment obsessionnel de ce retraité si ordinaire (en utilisant aussi comme point d’orgue sa relation mémorielle étonnante à sa voiture) en une intense exploration du passé croate, bosniaque et serbe, bien au-delà des atrocités des guerres de l’ex-Yougoslavie, pour embrasser tous les non-dits continuant à affleurer depuis la deuxième guerre mondiale, voire depuis la première – et tous les entrelacements de préjugés et de fausses évidences qui poursuivent sans relâche, même aujourd’hui, leur travail souterrain de contamination psychologique, sociale et politique. Un grand roman malicieux en diable qui sait utiliser à merveille les armes de l’humour et de la légèreté apparente pour sonder en profondeur les racines des guerres ethniques.

« Freelander » est l’un des romans dont il sera question le vendredi 13 juillet 2018 à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) lors de la soirée avec Emmanuel Ruben consacrée aux littératures de l’ex-Yougoslavie.

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