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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Sidérer, considérer » (Marielle Macé)

Plaidoyer pour la considération des migrants, ces grands vivants.

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Sur le quai d’Austerlitz, à Paris, s’est établi pendant quelques mois un camp de migrants et de réfugiés qui a été détruit en septembre 2015, mais où se sont vite réinstallées des tentes ; un camp discret, mal visible, peu médiatisé.

Convoquant W.G. Sebald, dont le roman «Austerlitz» se conclut par ce voisinage exorbitant de la Bibliothèque Nationale de France et du terrain vague du quai d’Austerlitz où jusqu’à la fin de la guerre les Allemands regroupaient dans un vaste entrepôt les biens pillés dans les appartements des juifs, Marielle Macé relève la sidération qui naît du côtoiement stupéfiant entre la très grande bibliothèque et le camp de réfugiés peu visible installé là, sous la Cité de la Mode et du Design sur les rives de la Seine, en un espace inhabitable et pourtant habité – impossible côtoiement des livres et de l’exil précaire qui renvoie à la trajectoire tragique de Walter Benjamin.

L’histoire de Benjamin, parmi les livres comme parmi les lieux, aura été celle d’un constant et violent dépouillement ; et pourtant il n’aura cessé de réfléchir au bonheur du « collectionneur », à celui qui connaît la joie de posséder «au moins une belle chose à lui», et qui, face au «monde des choses», tenant les choses en main, semble «les traverser du regard pour atteindre leur lointain» et y gagne «une apparence de vieillard». 

Spectateurs de ce naufrage, de ce brouillon de ville en plein cœur de la ville, Marielle Macé nous invite à passer de la sidération qui (même si elle n’est pas rien) englue dans une émotion paralysante, à la considération, qui est une exigence du regard et une reconnaissance de l’égalité entre hommes.
Considérer, faire preuve d’égards pour la réalité, est une nécessité pour abolir la distance créée dans cette humanité diffractée en plein cœur de la ville, pour mettre en mouvement notre capacité de connaissance, de mise en relation et d’action.

Exiger la considération (jusque dans l’émotion de pitié d’ailleurs), c’est demander que l’on scrute les états de réalité et les idées qu’ils énoncent, c’est demander à la fois qu’on dise les choses avec justesse et qu’on les traite avec justice, en les maintenant avant tout dans leurs droits. Oui, exiger la considération, comme tâche politique et juridique, parce que seuls ceux dont les vies «ne sont pas ʺconsidéréesʺ comme sujettes au deuil, et donc douées de valeur, sont chargées de porter le fardeau de la famine, du sous-emploi, de l’incapacitation légale et de l’exposition différentielle à la violence et à la mort» (Judith Butler, Ce qui fait une vie)

En mettant en lien le camp caché et peu médiatisé des migrants d’Austerlitz, et la considération qui anime d’autres œuvres ou récits consacrés à ce ou à ceux qui se situent en bordure, aux franges «de la ville visible ou de la vie visible», en s’appuyant sur les lectures de Walter Benjamin, de Jean-Christophe Bailly, de Georges Didi-Huberman, de Michel Agier, d’Arno Bertina, de Francis Ponge et de Jacques Derrida, et sur les textes et les actions du collectif PEROU, le «Pôle d’exploration des ressources urbaines», ce court essai issu d’une conférence prononcée au Banquet du livre de Lagrasse en 2016 et paru en septembre 2017 aux éditions Verdier, frappe par la précision et l’intensité des mots, par sa saine colère et son humanité, par un engagement politique qui fait écho aux textes récents de Patrick Chamoiseau ou de Frédéric Boyer quand Marielle Macé évoque la qualité universelle de ces vies, pour que les migrants ne soient plus regardés comme des spectres mais comme des égaux.

Marielle Macé nous offre un texte puissant, formidable appel à considérer les migrants comme de grands vivants, à affûter ou à redresser les mots, et à soutenir et relayer la considération qui existe déjà.

Ce qu’en dit Johan Faerber sur Diacritik est ici.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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