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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Les Aventures de Ruben Jablonski » (Edgar Hilsenrath)

Odyssée autobiographique et porte d’entrée idéale dans l’œuvre de l’indispensable Edgar Hilsenrath.

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Dès la fin de la guerre, Edgar Hilsenrath avait l’intention d’écrire un roman sur ce sujet impossible, la survie dans le ghetto et l’extermination des juifs. Né en 1926 dans une famille juive allemande, il a été déporté dans un ghetto en Ukraine pendant la Seconde Guerre Mondiale, avant d’émigrer en Palestine à la fin de la guerre, puis en France, aux États-Unis et de revenir s’installer à Berlin en 1975.
C’est cette trajectoire de 1933 à 1949 qu’il raconte dans ce roman autobiographique publié en 1997, et traduit de l’allemand par Chantal Philippe pour les éditions Le Tripode en 2017, par le truchement de son double, Ruben Jablonski.

Enfant juif de Berlin, Ruben Jablonski quitte Berlin en juillet 1938 à l’âge de douze ans pour échapper à la menace quotidienne des nazis, et tandis que son père émigre vers la France, il part avec sa mère vers l’Est pour se rendre à Sereth, une petite bourgade à une quarantaine de kilomètres de Czernowitz en Bucovine, haut lieu de la culture allemande et juive où réside son grand-père.

«En Bucovine, dit ma mère, l’ancienne Autriche continuait de vivre, celle qu’elle avait connue avant la Première Guerre mondiale, mêlée d’anciennes traditions juives et d’une touche de Balkans, juste ce qu’il fallait pour se sentir chez soi. À Sereth, il y avait des tavernes tziganes où notre papi allait tous les jours boire son quart de vin et manger de la viande fumée et des poivrons, mais il y avait aussi de vrais cafés viennois où l’on pouvait avoir du café avec de la crème Chantilly et des mille-feuilles et de la Sachertorte.»

Ghetto de Moguilev Podolski, 1941.

Cette période de relative insouciance s’achève définitivement en octobre 1941, lorsque tous les juifs de Bucovine sont déportés vers l’Est et que Ruben Jablonski se retrouve avec sa famille dans le ghetto de Moguilev-Podolski en Ukraine, gigantesque champ de ruines sur la rive orientale du Dniestr et cadre du premier roman d’Edgar Hilsenrath «Nuit», publié en 1964.

Ruben Jablonski survit au ghetto, grâce au marché noir, à la corruption, aux femmes et à la chance. Après la libération du ghetto, il traverse l’Ukraine et la Roumanie au milieu des blindés et des soldats russes, et embarque à Bucarest à bord d’un convoi pour rejoindre la Palestine.

«Rien ne fut jamais aussi limpide que la fin de l’été et le début de l’automne 1938, pourtant, nous avions déjà des raisons de nous inquiéter. Mais à douze ans, on ne prend pas tant les choses au sérieux, et je voyais notre émigration plutôt comme une aventure. Cependant, après la Nuit de cristal et toutes les mauvaises nouvelles qui suivirent, j’ai mûri très vite. J’ai aussi commencé à comprendre que la guerre allait nous rattraper. Par les conversations des grandes personnes, j’ai appris que le monde entier avait laissé tomber les réfugiés juifs.»

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Si cette odyssée rappelle les souvenirs du retour des camps évoqués dans «La trêve» par Primo Levi, les désillusions du kibboutz racontées par Amos Oz, la légèreté apparente, le ton décalé et l’humour, poussés à leur point extrême dans «Le nazi et le barbier» sont toujours présents chez Edgar Hilsenrath. L’humour noir et féroce, la satire et la truculence, comme l’appétit insatiable pour le sexe de Ruben Jablonski, sont des façons de se rire de la mort, et de transmettre autrement le souvenir de cette histoire. Mû par un élan vital irrépressible, Ruben Jablonski est  toujours convaincu qu’il va survivre, qu’il va vivre et qu’il va réussir à écrire malgré les tentatives et échecs répétés, miroir des affres auxquelles Edgar Hilsenrath fut sans doute confronté quand il écrivit «Nuit».

Odyssée émouvante dans l’histoire juive du vingtième siècle, histoire de l’avènement d’un homme et d’un écrivain, «Les Aventures de Ruben Jablonski» constitue une somme d’un souffle rare et une porte d’entrée idéale dans l’œuvre littéraire singulière d’Edgar Hilsenrath pour ceux qui la découvrent, tandis que ses lecteurs y reconnaîtront toutes les ramifications de sa vie évoquées dans ses différents romans, depuis le premier d’entre eux, «Nuit».

 

 

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Les Aventures de Ruben Jablonski » (Edgar Hilsenrath)

  1. Une chronique qui donne envi de le lire de suite. Hilsenrath est l’un de mes auteurs préférés ! (Nuit <3)

    Publié par Célestine-Aude | 17 septembre 2017, 19:51
  2. pourquoi Ruben Jablonski? comme cela a été faites que edgar hilsenrath a choisi ce prénom et ce nom?
    moi je m’appelle ruben jablonski et je suis très étonné de voir mon jablonski dans un livre. j’ai ecris a edgar hildensrath un mail, et je n’ai pas reçu de réponse.

    Publié par jablonski | 11 janvier 2018, 19:24

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: 15 deuxièmes aperçus de la rentrée (septembre 2017) | Charybde 27 : le Blog - 16 octobre 2017

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