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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Dandy » (Richard Krawiec)

La dèche noire au royaume enchanté, toujours présente et bien présente.

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Elle plaça sa main libre sur son autre hanche et dit, « Écoute, mon gars, tu me connais ni d’Ève ni d’Adam. C’est la première fois que je me retrouve coincée à ce poste, tu vois ? Mais ici tout le monde te connaît, toi.
– Mais bien sûr, c’est ça », dit-il. Il ouvrit les mains en un large mouvement. « Tout le monde connaît Artie. » Il se recula et se balança sur les pieds de sa chaise. « Tu m’as tapé dans l’œil une fois quand j’étais là. T’es la fille qu’on peut pas oublier. Même quand on t’a jamais rencontrée.
– Ouais, dit-elle, et toi t’es le connard qui vient tous les mardis, qui tête sa bière pendant trois heures et qui laisse pas un rond. Tu restes planté là avec ta langue qui frotte le sol. Ici c’est un bar, bon Dieu, pas un hôtel. Y en a qui doivent bosser pour vivre. » Elle jeta un œil aux autres clients et commença à s’éloigner, glissant entre la table d’Artie et celle d’à côté. Les tables étaient tellement proches qu’elle devait se faufiler en travers.
Il tendit le bras pour la retenir mais s’arrêta quand elle rejeta la tête en arrière et lui dévoila ses dents serrées. Il pointa un doigt comme un flingue, dirigé pile entre ses yeux. Mais sa main tremblait et il dut mouiller ses lèvres et déglutir avant de pouvoir parler. « Tu vas avoir des ennuis, ma jolie. Je suis un ami du patron.
– Arrête ton char », répliqua-t-elle. Sans se retourner, elle lança, « T’es l’ami de personne. »
Il abattit sa main droite sur la table et reprit sa position face à la fosse en contrebas où les filles combattaient. Un homme épais, barbu, vêtu d’une salopette, d’une veste en cuir et d’une chemise de travail avec le nom Randy sur la poche, tractait dans la fosse un bidon crade et gras de deux cents litres. Il avait les manches retroussées et des dragons assortis tatoués sur les avant-bras. Il renversa le bidon qui répartit une gelée rouge et tremblotante. La Jell-O scintillait sous les projecteurs, points blancs intermittents comme des battements de cœur.
Les doigts d’Artie tambourinaient sur la table. Il aimerait bien voir la serveuse dans cette fosse, pensait-il. Il avait envie d’attaquer sa bière, mais il savait que s’il prenait cette première gorgée ensuite ce serait cul sec, et on ne se laisserait pas rester là avec un verre vide. C’était ce genre de rade. Il ne pouvait pas envisager de boire à des tarifs pareils, alors qu’il avait de quoi s’acheter un pack de six pour le prix de deux bières ici. Alors il resta assis, à regarder ses pouces, attendant que quelque chose se passe. Il songea à faire un saut chez sa mère. L’occasion d’un repas à l’œil. Il soupesait cette idée lorsqu’un vacarme soudain se fit entendre à l’entrée. Les gens tapaient des pieds et commençaient à parler plus fort. Ça donna un coup de fouet à Artie. Il siffla la mélodie de When the Saints Come Marching In et jeta par-dessus son épaule droite un regard vers la porte.

 

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D’emblée, Richard Krawiec frappe fort, et directement à la face. Les choses sont tout de suite claires ici : chez les dépossédés qu’il met en scène (quelles que soient les formes variées de leur misère), sans aucun fard, il y aura beaucoup de vilenie et fort peu de bons sentiments, en tout cas pas à moins de fouiller vigoureusement sous la couche de malheur ordinaire agglutinée par la société.

Lorsqu’il publie ce premier roman en 1986, à trente-quatre ans, l’auteur a déjà pour ambition de donner une voix à ces déshérités qui ont perdu la leur depuis désormais trop longtemps. Comme Larry Fondation à Los Angeles (qui signe la superbe préface de l’édition française, traduite en 2013 par Charles Recoursé chez Tusitala), comme Eric Miles Williamson à Oakland, comme Gregory McDonald à Morgantown, même,  Richard Krawiec traque sans relâche cette bizarre tendresse qui naît au milieu de l’ordure ordinaire, et qui ne peut s’appréhender qu’à la condition de ne pas se voiler la face sur les conséquences psychologiques individuelles de la violence sociale à l’œuvre au quotidien, ici comme ailleurs.

Chez elle, il fit un tour dans la chambre du fond comme pour s’assurer que personne ne lui tendait d’embuscade, il inspecta les coins, remarqua l’enfant endormi sur le matelas. Il retourna à la cuisine et posa une bouteille d’un demi-litre de whisky et un paquet de Camel sur la table. « À l’attaque », dit-il en se frottant les mains avant de déboucher la bouteille.
Les mots jaillissaient d’elle telles des choses qui viennent d’être libérées ; les phrases se dressaient en forces physiques. Parler parler parler parler parler. Sans rien d’autre que Dandy et sa radio pour lui tenir compagnie, elle avait tout oublié de cette joie. Ils discutèrent de tout : perceptions extrasensorielles, OVNI, astrologie. La réincarnation était un sujet important. Dieu aussi. Aucun d’eux ne L’avait jamais vu.

 

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L’histoire menée tambour battant de cette jeune mère célibataire de Caroline du Nord, débutante pour quelques maigres dollars dans un combat alcoolisé de catch féminin dénudé conduit dans la Jell-O, où elle est remarquée par un cambrioleur à la petite semaine largement porté sur la mythomanie, sa vie dédiée à la survie, la sienne et celle de son tout jeune enfant, Dandy, affligé d’une grave affection oculaire, est une histoire naturellement poignante, désolante et d’une rare rudesse. Les bouffées d’humour du désastre qui en nimbent les phrases ne peuvent à elles seules masquer l’inexorable – ou presque – marche à l’échec et à la misère renforcée qui s’impose, chapitre après chapitre. À moins que ? Il faut entendre les paroles de Larry Fondation à leur propos, hier comme aujourd’hui :

Ce livre est rempli de gens désespérés, de gens qui me sont chers – tout comme mes amis et mes voisins d’enfance. Ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Ils se plantent. Mais ils ne sont jamais sordides. Ils se débattent. Ils échouent. Ils essaient un autre plan, un autre espoir, un autre vœu, un autre rêve. Ce sont les Joad urbains de la fin du millénaire – la fin du XXe siècle, quand le capitalisme est devenu totalitaire.
La tragédie frappe le duo de Krawiec, mais sans aucun faux sentimentalisme. Elle n’est que ce qu’elle est – elle est inexorable.
Comme mon premier roman, le premier livre de Richard Krawiec arrive en France de nombreuses années après avoir été écrit. C’est en fait un bon moment. Le capitalisme débridé – mené dans cette ère précise du temps historique par Reagan et Thatcher – a entretemps frappé le monde entier telle une météorite. Jadis, les dinosaures se sont éteints ; aujourd’hui c’est au tour de la morale.
Dandy a été publié alors que Reagan était président des États-Unis. Depuis les années 1980, la pauvreté, les inégalités, la faim et la famine, la dégradation de la planète – tout a empiré. La première étape du changement consiste à observer et à témoigner.
Littérature du témoignage, et tout simplement sacrée bonne fiction, Dandy était enthousiasmant et pertinent il y a vingt-cinq ans. Il l’est encore plus aujourd’hui. Lisez-le.

C’est grâce aux éditions Le Tripode, venues jouer les libraires d’un soir chez Charybde en novembre 2014 (on peut écouter la bande-son de la soirée ici) que j’ai découvert ce texte curieusement beau et résolument puissant. Je vous parlerai certainement très prochainement du deuxième roman de l’auteur, « Faith in What ? » (1996), dont la traduction française (sous le titre de « Vulnérables »), à nouveau par Charles Recoursé, paraît justement aux éditions Tusitala également, en ce mois de septembre 2017.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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