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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Vanité aux fruits » (Derek Munn)

Lorsqu’une composition arcimboldienne fruitée envahit le réel, de fuite en contemplation, de compréhension intime en action.

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Les grappes de raisin sont sur la table.
Posées dans la grande assiette blanche.
L’assiette est ébréchée, elle l’était déjà quand je l’ai achetée dans un vide grenier, peu après mon arrivée. Elle ne valait rien, je l’ai aimée tout de suite. Sa blancheur soutient le rayonnement délicat des fruits derrière le voile de la pruine. J’observe les grappes avec précision, attentif à la possibilité d’un mouvement. Sous la concentration de mes yeux les fruits semblent respirer. Les uns sur les autres, ils se touchent sans insistance, sans poids. Un contact respectueux.
Je les écoute.
Le crépuscule cède à  la nuit.
Je place la main gauche devant mon visage, j’encadre les raisins dans le vide formé par l’index et le pouce.
Je ne bouge pas.
Pendant plusieurs minutes.

Succédant aux magnifiques nouvelles de « Un paysage ordinaire », ce roman du Britannique vivant en France depuis longtemps et écrivant en français depuis à peine moins longtemps Derek Munn, publié en février 2017 à L’Ire des Marges, ouvre de nouveaux horizons diablement intéressants, dans lesquels les fruits viennent jouer subrepticement, par le truchement d’un peintre et sculpteur imaginaire d’origine hollandaise et du musée qui lui serait consacré, leur rôle de révélateur de secrets inavoués – et peut-être largement inavouables.

Il faut fermer les volets. Sinon la petite communauté de la rue viendra frapper à la porte me rappeler que j’ai oublié. Car il vaut mieux quand même, on ne sait jamais. Et à part ça, tout va bien ? Des gens sympas qui veillent gentiment. Voisins pas compliqués, accueillants dès mon arrivée. Leur bonté me fait peur maintenant, me fait raser les murs. Je dois rester vigilant. Il ne faut pas qu’on me détourne ni m’empêche.
Les couleurs, bruits, odeurs s’unifient au moment où je me détache du mur. L’air grésille, brunit, s’épaissit, graillonne. Quelqu’un fait griller du poisson. Oublient l’impossibilité de ce plaisir, je mords l’envie. Le jaune implose, rouge, fond dans le noir. Cela m’entraîne dans un tourbillon boueux de douleur. Le poisson se bat dans mon estomac, un hameçon s’en prend à mes viscères. C’est moi qui me dispute aux deux bouts du fil. Ma main cherche le mur que je viens de quitter et qui semble s’être déplacé. Je me plie, me laisse tomber. A genoux, je fouille au cœur de la douleur ma présence, mon absence.

 

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Claude Lalanne, Pomme bouche d’Alan, 2008, cuivre galvanique et bronze.

Apparemment fort ordinaire, le narrateur, époux et père d’une fille déjà grande, va éprouver deux chocs successifs, de moins en moins insidieux, par la grève qui secoue l’entreprise qui l’employait depuis quinze ans et par la maladie qui se déclare. Dans la valse hésitante et feutrée entre vie, non-vie et vie autre qui se dessine peu à peu (et qui réveille par moments les échos étranges des « Invécus » d’Andréas Becker), ce sont pourtant les fruits, dans toute leur banalité et dans toute leur variété, pratiquant une irruption presque magique dans le récit par la grâce d’un modeste musée où avait lieu une exposition du plasticien Aerts, ayant consacré son art à l’expression de la pomme, qui vont tenir lieu de guides improbables au long du chemin brumeux et bizarrement paisible qu’il s’agit maintenant de parcourir.

C’est ma première visite à cette ville, cependant rien n’est étrange. C’est sans doute ça qui me donne une sensation d’étrangeté. Sur le trottoir, je suis déphasé, comme on peut l’être à la sortie d’une séance de cinéma. Mais ça fait longtemps que je n’ai pas vu un film au cinéma. Les magasins sont fermés, il y a peu de monde dans les rues. Les gouttes de tout à l’heure n’ont rien donné à part l’odeur de pluie, l’illusion de terre là où il n’y en a pas. Un petit chef-lieu similaire à celui dont j’habite une commune périurbaine. Où il serait aussi difficile de se perdre que de trouver ce qu’on cherche vraiment. Je ne cherche rien. L’offre et mes demandes sont deux mondes séparés. Ai-je même des demandes ? De vitrine en vitrine des produits passent et reviennent : chaussures, lingerie, vêtements pour femme, enfant, homme, agences immobilières, porcelaine, chocolat, banques, bijoux. Boutiques aux noms ubiquitaires, chaînes qui attachent, qui asservissent le pays. je les observe avec incompréhension, puis une sorte d’émerveillement à la vue des prix que certains paient pour une chemise, une culotte.

 

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« Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix ? Qu’est-ce qu’on y voit quand elle est fermée ? » chantait le poète Jacques Douai en 1955. Il faut une écriture d’une rare précision poétique, comme celle de Derek Munn, pour parvenir à inscrire plusieurs véritables univers aux rêveries cohérentes dans les interstices laissés libres par la pomme, la banane, la fraise, le raisin ou le melon – pour en faire émerger une fresque ambitieuse à la mesure du songe éveillé d’un homme qui entrevoit aussi bien la condamnation que l’apaisement – en refusant l’agencement foisonnant mais trop commode que proposerait naturellement ici l’ombre évoquée de Giuseppe Arcimboldo.

Cette soirée d’hôtel après le stage était la fête de nos fantômes, passés et futurs. J’y étais comme un intrus, une pensée jaune, une absence grise. Et ce soir la banane revient me faire un dernier reproche.
Avec sa peau traîtresse.
Fruit sûr de lui, fruit suffisant, avec l’assurance d’un esclave devant les faiblesses du maître.
Fruit salace, exotique, sensuel, arrivé des continents que je n’ai jamais visités.
Denrée coloniale. Je n’entrais pas dans son monde et il n’y avait pas de place pour elle dans le mien. Elle s’en moquait, m’enfermait, soulignait mes hésitations, mes inhibitions, rigolait des blagues que je ne racontais pas, des aventures que je n’avais pas vécues.
Elle sourit de mes rencontres manquées, mais c’est trop tard. Elle croit pouvoir encore me faire mal, m’accrocher avec sa couleur, me séduire avec son parfum. La pauvre, elle n’a rien compris.

 

Transformant le moindre geste familier, la moindre trace quotidienne réputée connue en un surprenant abîme poétique, comme sait le pratiquer si intensément un Pierre Michon, par exemple, ou le Gabriel Josipovici de « Tout passe », Derek Munn nous offre un cadeau rare et précieux dont la douce teinte surréaliste n’enveloppe que mieux les cinglantes aspérités.

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À propos de charybde2

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