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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « La main gauche » (Derek Munn)

Pour savoir si les fils de sa vie d’exilée sereine et fiévreuse sont correctement noués et dénoués, une artiste américaine vivant depuis longtemps en France doit tirer sur certains d’entre eux et mesurer ce qui vient alors. Une ode fervente et rusée à l’amour et à l’art, contre tous obstacles.

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Munn

La porte donc. J’hésite, une image rapide, brouillon avec mon téléphone, ou quelque chose de plus réfléchi avec l’appareil photo ? Le silence me décide, je regarde, je me sens réduite dans l’espace, dans la lumière. Il faut l’appareil photo pour creuser, saisir ce que je n’ai pas vu. Je suis surprise, j’ai l’impression de sentir la patience de la maison, elle attend je ne sais quoi de moi, c’est comme un interrogatoire, mais je dois répondre sans connaître les questions. Je me concentre sur la porte comme si je m’appuyais sur elle physiquement, l’épaisseur du bois, ces planches butées, une sorte d’intemporalité. La maison commence là, l’ancien loquet au-dessus de notre serrure moderne, c’est le vieux papy qui tend ses mains, vers grand-mère araignée.
Je lui fais son portrait.
Je photographie l’amoncellement de mes affaires.

« La main gauche », c’est la course, à la fois quelque peu folle et pourtant totalement sereine, d’une artiste américaine installée en France depuis longtemps, qui doit à un point de sa vie, vérifier que les fils composant sa vie sont correctement noués et dénoués. Vivant avec sa compagne dans un petit village campagnard, elle compose ses toiles pour quelques collectionneurs fidèles et se consacre à quelques installations d’envergure, dont la dernière en date, à haute puissance symbolique bien entendu, s’intitule « Les Barricades mystérieuses », hommage au compositeur François Couperin (1668-1733) et à bien d’autres essences plus secrètes. Lorsqu’elle décide de se rendre (ou non) aux États-Unis, dans sa Pennsylvanie d’origine, où le testament de son oncle John, qui les a « élevés », elle et son frère Billy, après la mort de leurs parents ne peut être validé qu’en sa présence, Shelley va réaliser en un rare mélange de douceur et de brutalité, se retrouvant paradoxalement presque « Lost in Translation » par moments, qu’elle peut trouver un apaisement dont le manque la démangeait davantage qu’elle ne le supposait sans se renier ni accepter de compromissions – et que même si sa vie n’est pas tissée d’un seul bloc lisse et sans aspérités, elle a bien su lui donner un sens profond, soigneusement multivoque.

avais oublié
la fatigue des mots, poussière dans l’air, sur la peau, pellicule sur les yeux, pixels silencieux qui intiment l’immobilité, mais sans menace, juste rien
le calme surpris
ici
tout oublié, de cette chambre, de ce texte, cette tristesse, revient seulement le goût d’une pomme, mais quelle pomme, quel souvenir, il y a deux croquis, sommaires, angles, coins, du lit, de la porte, les murs, lignes de convergence, d’un éloignement confiné, tu te vois assise sur le lit, pliée sur le carnet
le passé garde sa nuisance anticipative, le souvenir d’une peur reste de la peur
il faut regarder les photos
quand tu reviendras
non, demain n’apporte pas le carnet, maintenant que tu as commencé, ça peut attendre, mais tu auras l’ordinateur, regarde les photos, qui ne valent rien
peut-être
comme le projet qui les a fait exister, qui n’existe pas
peut-être
il faut faire quelque chose, quand tu reviendras
le bocal, le carnet
oui, regarde, l’immense silence du carnet
sous la main
a tempera

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Grant_Wood_-_American_Gothic_-_Google_Art_Project

Dans l’univers intérieur subtil, fragile en apparence, tout tissé de correspondances baudelairiennes, mais diablement déterminé in fine qu’est celui de Shelley, univers où l’on croisera le moment venu les traces des artistes Sydney Pollack, Robert Mitchum, Gabriele Münter, Grant Wood, Andy Warhol, Chantal Akerman, Giorgio de Chirico, ou Violette Leduc, Derek Munn nous offre avec ce roman – paru en avril 2022 chez L’Ire des Marges – la redoutable synthèse provisoire d’un cheminement humain qui s’appuie au fil des ouvrages tant sur la donnée artistique brute ou travaillée  – qu’y a-t-il à l’intérieur d’une œuvre d’art, de sa construction, de sa genèse et de sa réception ? : « Mon cri de Tarzan » (2012), « L’ellipse du bois » (2017), « Foule solitaire », 2019 – que sur ces moments-clés d’une vie où il faut trouver le temps et l’énergie de dire « stop » et de créer sa propre barricade« Vanité aux fruits » (2017), « Le cavalier » (2018).

Ouvrage délicat, débordant de sensibilité et d’intelligence, métamorphosant aussi bien l’expérience personnelle de l’auteur, Anglais vivant en France et écrivant en français depuis de longues années, que les lignes poétiques d’échappée qu’il confiait récemment à son « Please », « La main gauche » de Derek Munn devrait nous accompagner intérieurement fort longtemps.

Une barricade est une contradiction. On se défend, se protège, s’abrite, on s’enferme. Mais on s’enferme pour sortir.
La barricade est le moment de l’éclatement. Ce n’est pas ce moment qui m’a intéressée, j’ai voulu explorer l’enfance des barricades.
Car si l’objet même se dresse très rapidement, si on l’imagine spontané, sa préparation se fait en permanence à travers des années, par les inclusions, les exclusions d’une vie. par l’accumulation graduelle de choses invisibles.
Un jouet cassé, un jouet jamais possédé, une injustice à l’école, un regard, une intonation, un vocabulaire, un silence, une couleur, une langue, une mer, une page, l’arrogance d’un policier, l’hypocrisie du gouvernement, des refus, des compromis, des déceptions, des humiliations, des fins de mois difficiles, un enfermement social, une ségrégation culturelle, un confinement économique…
Comme une barricade, l’installation se compose de matériaux divers. Les mettre ensemble invente une unité temporaire, car une barricade n’est jamais définitive, de même que pour moi chaque projet est une étape vers le prochain, un fragment d’inachèvement, chaque œuvre la construction en même temps que la déconstruction d’une illusion.
L’installation s’accompagne d’une bande musicale. Six versions ou variations de la même pièce, Les Barricades mystérieuses de François Couperin, jouées en boucle. Durées, tempos différents, quatre interprétations classiques, clavecin, guitare, piano, théorbe, une variation électro-acoustique (Mulinex), une variation pour Moog synthétiseur (Ruth White).
Le sens du titre de la pièce, Les Barricades mystérieuses, a inspiré beaucoup de spéculation, mais l’énigme persiste. Les barricades résistent. On n’a jamais fini de les comprendre.

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