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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Un paysage ordinaire » (Derek Munn)

Dix-huit nouvelles explorant poétiquement le risque de glaciation des sentiments.

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Un paysage ordinaire

Publié en mars 2014 chez Christophe Lucquin, ce recueil de 18 nouvelles de l’Anglais Derek Munn (vivant en France depuis 1988 et écrivant en français depuis 2004) introduit la lectrice ou le lecteur à une écriture fort singulière qui parvient à créer, au long de chacun des textes, une surprenante poésie du déphasage et de l’irruption, naturelle ou artificielle, d’un mystérieux et beau ralentissement des sens et des situations.

Si quelques nouvelles ont un peu moins bien fonctionné pour moi (« Six », « La voix de la maison », « Éruption cutanée », « Masques », « Le sac », « Carnet des antijours », « Une fresque » ou encore « Sans titre »), laissant une légère déception par rapport à une tenue d’ensemble ambitieuse et superbement maîtrisée, la grande majorité du recueil se lit comme une bien belle révélation.

« La fleur qui marche » et « Pendoncles » proposent, par deux approches bien différentes, un captivant décryptage de la sensation que peut provoquer l’art exposé, et la légère ou profonde incommunicabilité esthétique de ce résultat intime. Toutes en pudeur, en touches effleurées, en notes fugaces, ces deux nouvelles qui ouvrent le recueil placent d’emblée le propos sous le signe de la beauté lentement savourée, de la différence irréductible entre les êtres, de la quête délicate d’une complicité par delà les perceptions individuelles, au sein de cocons de bienveillance où le ralenti s’impose de lui-même.

Elle allait s’ennuyer, ça allait finir mal.
Mais il y avait de la couleur, et de l’étrangeté sans menace. Dans la première salle, la plus sombre, la plus didactique, elle a regardé, grave, silencieuse, sans s’éloigner. Après, on est passés dans de grandes galeries blanches, et là, elle s’est épanouie dans la lumière. Je l’ai libérée de son sac, son manteau et, toujours avec Carmen, elle s’est faite au lieu. Elle examinait tout avec la même intensité, les tableaux, les sculptures, les autres visiteurs. De temps en temps elle s’arrêtait, se figeait pour fixer, muette, d’autres enfants.
Qu’est-ce que c’est ?
Ne touche pas.
C’est quoi ?
J’ai lu le titre, « La fleur qui marche ». Gaie, simple, c’était une sculpture à son échelle. Elle a fait de la fleur son amie, une base, un guide pour l’exposition. Elle revenait souvent tourner autour, y faire une pause, des commentaires.
Ses doutes, ses élans venaient par vagues, selon le mystère de ses marées internes. Parfois elle se retranchait dans ses réflexions, et il y avait des moments où j’aurais pu imaginer que nos âges étaient inversés. Je m’accrochais à elle en me demandant ce qu’on faisait là ; j’avais l’impression qu’à tout moment elle pouvait très simplement disparaître.
(« La fleur qui marche »)

le-funambule-philippe-petit

Philippe Petit (1974)

 

« Sois funambule », « Le rendez-vous » ou encore « Le baiser », nouvelles feutrées, presque oniriques, au coin desquelles pointe une nuance de fantastique du quotidien, créent de toutes pièces un univers métaphorique ou faussement réaliste, où la pression rampante augmente insensiblement les risques de chute, sous toutes ses formes, lorgnant joliment du côté du Philippe Annocque de « Liquide », par exemple.

La science fait évoluer les cordes. De nouvelles fibres, plus lisses ou plus rêches, mais toujours plus fines. Elles mordent davantage les pieds.
Tu t’habitues.
Les trajets deviennent interminables, monotones, tu ne rentres pas tous les soirs et ne réussis plus à te reposer. Dans ton sommeil, tu ne fais que chuter, tes pieds ne cessent de déraper.
Puis un jour, tu découvres qu’il y en a d’autres qui te suivent sur la même corde. Retourner en arrière ou simplement faire une pause n’est plus possible. Toi-même tu en rattrapes quelques-uns. Ils sont lents. Tu t’impatientes. Parfois ils tombent.
Tu arrives, tu repars, mais les lieux n’ont plus aucun sens. On te décharge pour te recharger sans que tu ne retrouves jamais la sensation d’allègement. (« Sois funambule »)

Poubelle

On est formé à être toujours vigilant, à travers soi on vend son employeur, on promet un package qui répondra à tous les besoins du client, pour chaque client il faut inventer un enthousiasme frais afin de l’amener à se sentir un élément clé dans une équipe dynamique avec des philosophies en symbiose. On vend des solutions, mais indirectement on propose de nouveaux problèmes, on établit les bases d’une relation évolutive. Mais tu sais tout ça, depuis le temps que tu me vois partir le matin, rentrer le soir, ou pas, pourtant, tu ne sais rien. Ce n’est pas un reproche, tu t’es toujours intéressée, mais à force, peut-être par nécessité, on s’est distanciés de nos considérations en parlant. (« Le rendez-vous »)

« L’abonnement », « Un paysage ordinaire » et « L’histoire de la vieille marmite en fer » proposent toutes les trois une glaçante expérience de l’absence de l’être aimé, survenant pour des raisons différentes, et organisant la sidération qui s’ensuit, contaminant le réel d’effets de souffle et de dépressions larvées, condensant quelques-unes de ces sensations violemment étrangères en un agencement court et dense, là où le Paul Harding de « Enon » distillait la descente aux enfers.

Marmite

Dans le noir, nous sommes ensemble, en même temps notre isolement est accentué. Autour de moi, les gens rient. Sous la couverture de ma veste, je caresse le velours de ton siège. A certains endroits, il est usé, rêche. Ils nous sont devenus familiers ces fauteuils, leur bois verni, leur vieille ferronnerie, leur rouge passé.
Il me semble que je devrais être en train de me demander ce que je fous ici. Mais non. Je ressens juste une sorte de légèreté et le sentiment d’un trop-plein de banalité.
C’est du théâtre. (« L’abonnement »)

« Mamanville » et « Réglage », enfin, sont sans doute les deux nouvelles les plus brutales du recueil, y détonant ainsi légèrement, avec leur proposition commerciale d’oubli lénifiant dans laquelle rôde le carrousel dément du « Funnyway » de Serge Brussolo, ou avec leur entretien de licenciement obéissant à une logique définitive de l’incommunicabilité.

Derek Munn

Arrête. Avec toi tout est politique, tout est érotique. Prends un autre bonbon.
Qu’est-ce que tu vas faire avec ces vieux ? Tu vas t’ennuyer à mort.
Ils sont pas tous vieux. moi je suis pas vieille.
T’ennuyer à mort, sauf que là-bas, sans doute, personne ne meurt.
Si, justement, ils en parlent de ça. À Mamanville on ne meurt pas, on retourne au berceau. C’est une façon de dire, mais tu verras. Il y a une dame qui à sa mort voulait que les gens viennent déguisés à son enterrement, et elle, on l’a mise dans le cercueil avec un nez rouge. Il y avait un couple, le monsieur est mort et sa femme l’a fait enterrer dans une boîte à chaussures géante, comme font les enfants avec les oiseaux, les animaux.
Nous on n’a jamais fait ça.
Non, mais c’est ce qu’ils font les enfants. Ils gèrent ça mieux, ils ont moins peur que les adultes. (« Mamanville »)

En dix-huit pièces, Derek Munn développe ainsi une poésie acharnée de la cryogénisation guettant l’affect et de l’engluement narguant le sentiment, au creux des univers familiers devant désormais, de bien des façons dont aucune n’est tonitruante, entrer en résistance.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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