☀︎
Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La chaîne d’or » (Alexandre Grine)

Un bref et fascinant roman d’aventures russe de 1925, teinté d’un profond surréalisme.

x

38618

« Le vent soufflait… », ayant écrit ces mots, je renversai l’encrier d’un geste maladroit, et la couleur de la petite flaque brillante me fit ressouvenir de la noirceur de cette nuit-là, quand j’étais couché dans le poste d’équipage de « L’Espagnole ». Cette coquille de noix jaugeait à peine six tonneaux et avait servi à transporter depuis Mazabu une cargaison de poisson séché. Certains aiment l’odeur du poisson séché.
Le bâtiment tout entier était imprégné de cette horreur. Allongé seul dans le poste d’équipage, le hublot obturé par un chiffon, j’étais en train d’examiner, à la lueur d’une chandelle soustraite à la vigilance du capitaine Gros, la reliure d’un livre dont les pages avaient été arrachées par quelque lecteur pratique et dont je n’avais retrouvé que la couverture.
Sur la face intérieure était écrit à l’encre rouge :
« On peut douter qu’une personne sensée se décide à lire pareil livre, où tout n’est qu’invention ».

Alexandre Grine (1880-1932) présentait par bien des aspects la même identité sauvage et multiforme que celle de bien des héros de ses romans. Fils de petite noblesse russo-polono-lituanienne, ayant très tôt rêvé de devenir marin, avant d’exercer très tôt et successivement les métiers de pêcheur, de bûcheron, d’orpailleur et de soldat, puis de rallier le mouvement socialiste-révolutionnaire dont il fut un infatigable activiste jusqu’en 1917, tout en devenant parallèlement un écrivain de plus en plus reconnu, particulièrement à partir de 1923.

C’est Anne-Sylvie Homassel, venue jouer les libraires d’un soir à la librairie Charybde en septembre 2012, au nom de l’excellente revue Le Visage Vert dont elle est l’une des rédactrices, qui m’a fait découvrir cette « Chaîne d’or », publiée en 1925 et traduite en 1994 par Paul Lequesne chez L’Âge d’Homme.

x

Aleksandr_Grin_—_Zolotaya_tsep._Rasskazy

Le fait d’avoir ainsi brûlé mes vaisseaux se répercuta aussitôt dans mon cœur et dans mon esprit : je sentis mon cœur chavirer et je compris que je venais d’agir inconsidérément. Tenter de faire s’ouvrir à nouveau le mur de la bibliothèque n’était d’aucun fondement : je n’avais plus devant les yeux qu’un cul-de-sac maçonné de pierres carrées qui ignorait ce que voulait dire « Sésame » et ne présentait aucun point de sa surface qui éveillât l’envie d’appuyer dessus. Je m’étais moi-même pris au piège. Mais à ce désagrément venait se mêler un sublime sentiment de demi-terreur (nous donnerons à la deuxième moitié le nom de jubilation) : celui de me trouver seul en un lieu interdit et secret. Si je redoutais une chose, c’était uniquement la peine immense qu’il me coûterait de me tirer du mystère pour retourner à l’évidence ; au cas que je fus découvert ici par les maîtres de cette maison, je comptais adoucir mon sort en leur rapportant la conversation que j’avais surprise et le désir naturel que j’avais conçu de me cacher. Après avoir ouï pareil entretien, même une personne peu dégourdie devait incliner au soupçon.

Sandy Pruel, tout jeune matelot resté garder sa petite embarcation un soir où le reste de l’équipage s’enivre au cabaret, est embauché, moitié contre force espèces sonnantes et trébuchantes, moitié manu militari, par deux élégants aventuriers qui doivent rejoindre de toute urgence un palais mystérieux et quasiment mythique situé de l’autre côté de la baie. N’écoutant au fond que sa soif d’aventures et de reconnaissances, le jeune homme fonce, et se retrouve vite, durant quelques jours effrénés, au cœur d’une folle aventure dont il se sort avec un grand et inattendu brio, brève parenthèse en apparence qui change néanmoins sa vie à tout jamais.

x

16774

Il est parfaitement naturel qu’au moment d’en venir aux prises avec l’inconnu, l’imagination coure en deviner le résultat, en sorte que, le doigt déjà tendu sur sa cible, je suspendis sa pression, soudain traversé par la crainte qu’une sonnerie assourdissante se mît à retentir et que l’alarme se répandît dans toute la maison. Claquements de portes, martèlements de pas précipités, et autres cris de « Où ? qui ? eh ! par ici ! » se peignirent à mon imagination de manière si nette au milieu du silence absolu qui m’entourait, que je m’assis sur le divan et allumai une cigarette. « Mmouais ! soupirai-je. Nous voilà loin, papa Gros. Et dire qu’en ce moment même vous m’auriez déjà tiré de mon misérable lit, réchauffé d’une taloche et ordonné d’aller frapper à la vitre noire du cabaret « Passez donc par chez nous » pour réclamer une bouteille »… J’étais ravi de ne rien comprendre aux affaires de cette maison, et en particulier d’ignorer absolument ce qui allait se produire, et de quelle manière, dans une heure, dans un jour, dans une minute, comme s’il s’agissait d’un jeu. Le balancier de mes pensées décrivait d’invraisemblables oscillations, cueillant au passage toutes sortes de tableaux, jusqu’à une apparition de nains : je ne me fusse point refusé à voir une procession de petits gnomes, à barbes blanches, robes et bonnets, marchant à pas furtifs le long du mur, une flamme rusée au fond des yeux.

Féru du romantisme presque gothique de Walter Scott notamment (son « Rob Roy » de 1817 est expressément cité dès les premières pages), et le réinventant comme Robert Louis Stevenson dès son « Île au trésor » de 1883, Alexandre Grine injecte dans une trame échevelée et trépidante, d’abord assemblée à partir des motifs des romans de pirates et de complots, le concentré d’intensité, de songe et de rêverie que l’on attribue de nos jours sans doute plus volontiers aux somptueuses et intriguantes dérives surréalistes de Julien Gracq (« Au château d’Argol » ou « Le Rivage des Syrtes », tout particulièrement) ou d’Alain Resnais et d’Alain Robbe-Grillet (et on pensera notamment aussi bien à « L’année dernière à Marienbad » qu’à « La belle captive »). Mêlant intimement la possibilité des coups de revolver ou de poignard à celle de l’ambition et du désir, le charme feutré des souterrains et des portés dérobées à la flamboyance des bals princiers, le rêve passionné à la décision instantanée, « La chaîne d’or » s’inscrit avec grâce et vivacité, en 150 pages, parmi ces romans riches en paradoxes qui marquent durablement la lectrice ou le lecteur, d’une manière qui m’évoque aussi la malicieuse puissance du « Navire de bois » de Hans-Henny Jahnn.

x

grinnnn

logo-achat

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :