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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « L’Écuyère des vagues » (Alexandre Grine)

Aventure maritime et fantastique, irréalité, amour et beauté.

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J’avais tout juste apaisé ma faim quand j’avisai un vapeur en train d’amarrer vis-à-vis de la taverne ; j’attendis que les passagers commencent à descendre la passerelle, et me plongeai dans l’observation de la bousculade causée par leur désir d’arriver au plus tôt chez eux ou à l’hôtel. J’examinais le mélange des scènes, relevant les traits de fatigue, d’irritation, d’emportements manifestes ou cachés, ces traits qui constituent l’âme d’une foule quand le caractère de son mouvement change brusquement. Au milieu des équipages, des parents, porteurs, nègres, chinois, passagers, commissionnaires et mendiants, des montagnes de bagages et du raclement des roues, j’aperçus un geste d’une lenteur plus grande, parfaitement fidèle à lui-même, jusqu’au moindre détail – à tel point incomparable, irréprochable et pittoresque se révélait le passage sur la passerelle d’une jeune fille inconnue, d’apparence modeste, mais qui semblait douée de l’art secret de se soumettre lieu, hommes et choses.

En 1928, trois ans après « La chaîne d’or », Alexandre Grine, désormais écrivain consacré, lui-même personnage bien à part dans le monde des lettres soviétique de l’époque, publie « L’Écuyère des vagues » (littéralement : « Celle qui court sur les vagues »), qui deviendra sans doute son roman le plus célèbre, et sera adapté deux fois au cinéma, en 1967 et en 2007. Traduit en français en 1986 à L’Âge d’Homme par Marion Graf (après une première traduction en 1959 chez Robert Laffont par Jacques Croisé et Armand Pierhal), le récit à la fois posé, réaliste et joyeusement fantasque d’une brève séquence maritime et humaine par le narrateur Harvey est certainement l’une des plus belles réussites du merveilleux moderne. Comme le dit avec assurance Georges Nivat dans son excellente préface, ce roman-ci retient tout le meilleur de l’auteur, en se débarrassant de ses exagérations parfois tonitruantes et des restes d’une certaine mièvrerie de jeunesse, pour nous offrir une « extraordinaire poétique du surnaturel et de la fête ».

Comme le « matin » de Mons, un port promet toujours. Son monde est plein d’une signification masquée qui descend des grues géantes en pyramides de ballots, qui est semée parmi les mâts, pressée auprès des quais par les flancs de fer des navires, là où, dans les fentes profondes entre leurs bords étroitement serrés, l’eau verte de la mer gît dans l’ombre, silencieuse comme un livre ouvert. Sans savoir s’ils doivent prendre leur essor ou tomber, des nuages de fumée roulent hors des énormes cheminées ; des chaînes tendent et contiennent la force des machines, dont un mouvement suffit pour que l’eau paisible sous la poupe soit déchirée par un monticule.
Quand j’entre dans un port, il me semble distinguer sur l’horizon, derrière le môle, les rivages des pays vers lesquels sont orientés les beauprés des navires qui attendent leur heure : les rumeurs, les cris, une chanson, le glapissement démoniaque d’une sirène – tout est empreint de passion et de promesse. Et au-dessus du port, au pays des pays, dans les déserts et les bois du cœur, dans les cieux des pensées, luit l’Irréalisé, cerf mystérieux et merveilleux d’une chasse éternelle.

 

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Servi par une écriture désormais affûtée, Alexandre Grine crée un univers entier à partir des deux ports imaginaires de Liss et de Guel-Gou, de deux fragments de traversée, d’un sauvetage et d’une oscillation entre quelques figures somptueuses d’aventuriers, de contrebandiers, de colériques et de généreux, et de femmes hors du commun, sur le fond magique d’un carnaval endiablé. Comme un Joseph Conrad qu’aurait subtilement contaminé l’Alain-Fournier du « Grand Meaulnes », comme un Julien Gracq qui se serait abreuvé de Robert Louis Stevenson, le romancier soviétique invente une passerelle presque miraculeuse entre le réel minutieux et le rêve authentique, entre la noirceur et le merveilleux.

L’Écuyère-des-vagues approchait d’une baie qui s’étalait comme une large morsure dans le rivage repoussé au loin. De là-bas, par intermittence, se dégageait une vague rumeur. Gayse, Butler et Sincright se tenaient près du bordé. L’équipage tirait les drisses et les bras de vergues, circulant d’un mât à l’autre.
La rive se déroulait en une sombre perspective de cheminées d’usines environnées de volutes de fumée noire. La ligne de côte, où façades maussades, aqueducs, ponts, grues, citernes et dépôts se serraient entre les rails de chemin de fer, évoquait une silhouette bizarre – tout ici était si noir de charbon et de suie. Le bruit des coups frappés contre le fer retentissait des quatre coins de l’horizon ; la trépidation des marteaux-pilons, les cigales des petits maillets, le hurlement perçant des scies, le tintement syncopé des chariots – pour qui n’en épelait pas les sons, tout ceci formait une seule clameur. Au milieu du rugissement des métaux qu’on martelait et coupait, des centaines de cheminées disparates déjetaient une vapeur fétide. Le long des môles couverts de dépôts et de constructions à l’aspect d’instruments de torture – tant de crochets et des chaînes ballaient parmi ces semblants de tours Eiffel – on voyait des péniches et des vapeurs, suant de la poussière du coke qu’on avait déchargé.

 

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