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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Les hommes de l’Émeraude 1 » (Josef Kjellgren)

En 1938, la magnifique odyssée des forçats de la mer d’un vieux cargo suédois cabotant le long de l’Europe.

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« L’Émeraude », 1938 : un vieux cargo suédois décati qui ne tient désormais la mer que par des réparations de fortune, accomplies dans la hâte pour ne pas obérer, pour l’armateur, la rentabilité d’un cabotage, et par le talent et l’expérience de son équipage, de bric et de broc, où cohabitent ainsi tant bien que mal, dans les rigueurs de l’océan, le logiquement taciturne capitaine Kohlmark, et ses méditations métaphysiques nocturnes, le second Hök, et son progressisme secret, bien qu’il soit issu de la marine de guerre, le vieux lieutenant Svensson, dit « Le Bourlingueur », et ses milliers d’escales dans tous les coins du monde, le chef mécanicien Pettersson, blanchi sous le harnais de la machine et lecteur ardent de la presse syndicale, le dandy arriviste A-U, le commis Sandrén, habile, huileux et suprêmement versé dans l’art du détournement et de l’infiltration, et une trentaine d’autres marins, officiers, sous-officiers ou simples hommes d’équipage. Univers d’huile et d’acier, de gros tabac et de sel marin, de hiérarchies et de frustrations, de piques et de silences, le cargo vieillissant trace sa route le long des côtes européennes, doit se dérouter brièvement pour déposer en urgence à l’hôpital militaire de Tenerife, bruissant de la guerre civile espagnole toute proche, un matelot malade, avant de reprendre son chemin cahotant vers Belfast, puis la mer du Nord et la Baltique.

L’Émeraude doubla prudemment l’entrée du port en piquant de la proue. Dès qu’elle fut visible, une demi-douzaine de barques partirent à sa rencontre. L’employé de la firme de courtage Siemen et Fils, qui attendait impatiemment l’un des paquebots en provenance du continent européen, fourra dans sa poche une feuille de dossier et grommela d’étonnement : – Qu’est-ce qu’il vient fiche dans le port, celui-là ?
L’Émeraude n’était pas attendue à Tenerife. Dans toute la ville de Santa Cruz, noyée de soleil, personne n’avait jamais entendu parler d’elle. Mais elle était pourtant là, après trois semaines de cabotage. Sur la passerelle, le transmetteur d’ordres tinta pour la dernière fois. Le timonier pouvait lâcher la roue. Le quart était fini. Déjà une vingtaine de brasses de la chaîne de l’ancre de droite filaient en cliquetant par l’écubier. L’ancre de gauche suivit aussitôt après. Sous l’effet du frottement, des étincelles jaillissaient entre les plaques de rouille. Sur le pont des embarcations, la petite baleinière était suspendue dans le vide au bout de ses bossoirs. Les cordes des palans se trouvaient déjà entre les mains de volontaires, tant du pont que de la machine. À ce moment précis, il y avait sur le pont de cette vieille bête de somme malmenée par les flots plus d’hommes qu’il n’en fallait véritablement.
À l’arrière flottait le drapeau bleu à croix jaune. De chaque côté, de la proue à la poupe, le flanc du navire était également peint en bleu et jaune. Même les prélarts un peu trop grands qui maintenaient en place la pontée portaient les couleurs suédoises. Ceci avait été imaginé à l’intention des avions qui, eux, portaient dans leurs flancs des cargaisons de bombes. Rien n’avait été épargné de ce qui pouvait placer L’Émeraude sous la protection de la neutralité de son pays d’origine.

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S’il avait existé une extension internationale du fameux « Histoire de la littérature prolétarienne de langue française » de Michel Ragon, nul doute que « Les hommes de l’Émeraude », du Suédois Josef Kjellgren, y aurait figuré en très bonne place. Davantage que l’excellent « Le bateau-usine » (1929) de Kobayashi Takiji, qui se préoccupe davantage de ces paysans transplantés sauvagement  qui constituaient les cohortes inhumaines de pêcheurs industriels japonais des années 1920, davantage bien entendu que Herman Melville ou Joseph Conrad, auxquels il est souvent, à fort bon droit, comparé, partageant avec eux un indéniable et profond sens de la mer, il est certainement l’un des auteurs les plus efficaces qui soient pour rendre compte de la réalité moderne des forçats de l’océan, des soutiers de ce commerce maritime si fructueux pour la machine capitaliste (et si peu regardant, historiquement, sur les conditions de travail), qu’ils soient capitaines, lieutenants ou simples marins. C’est sans doute avec Nikos Kavvadias et son « Quart » (1954), ou bien avec Édouard Peisson et son « Hans le marin » (1929), que l’auteur suédois, écrivant ce petit monument humain, social et politique en 1939, partage le plus ses angles de pénétration d’une réalité bien éloignée des folklores traditionnels, même si, naturellement, elle en participe. Poésie rugueuse du diesel géant et de la coursive hostile, des rapports de force et des bordées à terre, de la solidarité des gens de mer et des agendas personnels, des liens du bord et du monde extérieur courant vers le chaos de la deuxième guerre mondiale, « Les hommes de l’Émeraude » doit certainement s’inscrire parmi les livres qui comptent, en matière d’océan, de marine marchande et d’inscription du travailleur dans un univers social et politique toujours plus complexe qu’il n’y paraît d’abord. Rééditée par Cambourakis en 2013 en un seul gros volume (après une publication initiale chez Plein Chant en 1991), la superbe traduction française de Philippe Bouquet (d’une rare précision en ce qui concerne le vocabulaire et les idiomatismes de la marine marchande, notamment) est disponible depuis mars 2019 en poche, en deux tomes, cette note de lecture ne concernant en réalité que le premier des deux volumes (le second s’intitule « La chaîne d’or », à ne pas confondre avec le roman d’Alexandre Grine).

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Peu après, le Bouc se retrouva devant l’auberge du Rossignol. Il connaissait Rosie la Rousse depuis de nombreuses années.
– Salut, dit-il en entrant dans la salle.
– Salut, Charlie ! dit Rosie.
– Deux doubles whiskies, dit le Bouc. – Un pour toi, Rosie, et un pour moi !
Elle apporta la commande, posa l’un des verres sur la table et leva l’autre en signe de bienvenue, la main droite sur la hanche à la mode irlandaise.
– À la tienne, mon vieux, dit-elle. Ça fait longtemps !
– À la tienne, Rosie ! Je savais bien que tu m’attendais.
La fille et le marin vidèrent leurs verres.
– Encore deux comme ça, dit le Bouc. – À mon compte. Et puis ensuite encore deux : un à ton compte et un au mien ! Ça te va, Rosie ?
– Ça me va, Charlie, dit Rosie.
Le Bouc avala les deux doubles whiskies.
– Ah, cette eau salée, dit-il, j’en ai avalé de ces quantités !
– Vas-y, Charlie, bois, dit la fille. – Je le connais moi aussi, le goût de l’eau salée.
– Allez, on trinque encore une fois. À la tienne, Rosie ! – Tu es une chic fille. Ça fait longtemps que j’ai envie de venir te voir !
– À la tienne, Charlie, tu es un bon gars ! Tu es toujours le bienvenu chez moi.
Après cela, le Bouc se rejeta en arrière et regarda autour de lui, l’air satisfait. Tout à coup, il remarqua qu’il était seul dans la salle de l’auberge.
– C’est bien vide et silencieux, dit-il.
– Les descentes, dit Rosie.
– Les descentes ? demanda le Bouc, étonné mais un peu distrait.
Visiblement, la bonne rincée de whisky dont il s’était gratifié commençait à produire son effet.

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Kjellgren

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