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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La tourmente » (Vladimir Sorokine)

Hilarante, parodique et grinçante, l’urgence médicale bravant la tempête de neige, au rythme de 50 chevaux pas plus gros que des perdrix.

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Platon Ilitch s’approcha du poêle :
« Je dois impérativement être à Dolgoïé aujourd’hui. Il y a une épidémie. Impérativement !
– Une épidémie… De ses gros doigts calleux aux ongles sales, le porteur de pain se frotta les yeux : J’en ai entendu causer, de c’t’épidémie. Pas pus tard qu’avant-hier, on en parlait à la poste de Khoprov.
– Les malades m’attendent. J’apporte un vaccin. »
La tête disparut du poêle, on entendit un geignement, des degrés grincèrent. Kozma descendit, toussa, se montra tout entier. C’était un gars d’une trentaine d’années, mal poussé, maigrichon, étroit d’épaules, aux jambes torses et aux mains pareilles à des battoirs, comme on en voit souvent aux tailleurs. Son visage au nez pointu, bouffi de sommeil, était débonnaire et s’efforçait de sourire. Le bonhomme se tenait, pieds nus, en sous-vêtements devant le voyageur, fourrageant dans sa crinière rousse en bataille.
« Un vac-cin ? répéta-t-il prudemment, non sans respect, à croire qu’il redoutait de faire tomber ce mot, par mégarde, sur son vieux plancher usé, fissuré.
– Un vaccin, oui ! reprit le médecin en ôtant sa toque de renard, sous laquelle il étouffait à présent.
– C’est qu’on est en pleine tourmente, barine ! objecta l’autre, qui jeta un coup d’œil vers le fenestron presque aveugle.
– Je ne le sais que trop ! Mais j’ai des malades qui attendent ! » répliqua le visiteur, haussant le ton.

Une urgence médicale, une tempête de neige, un docteur dévoué, un moujik courageux, un attelage lancé à la rescousse : comme dans son « Roman », seize ans plus tôt, Vladimir Sorokine commence dans cette « Tourmente » de 2010, traduite en français par Anne Coldefy-Faugard en 2011 chez Verdier, par réduire à leur plus simple expression certains motifs essentiels de la littérature russe – profitant de la prégnance indiscutable, même aujourd’hui, et même au sein d’un lectorat relativement large en Russie, des éléments de l’imaginaire classique développés par Pouchkine et Gogol, tout particulièrement (éléments dont l’adaptation et l’assimilation canoniques, en français, fut d’ailleurs largement celles du « Michel Strogoff » de Jules Verne, avec l’aide à l’époque d’Ivan Tourguéniev), prégnance qui lui avait déjà permis, notamment, l’hilarante réussite du « Lard bleu », incroyable substance aux vertus proprement magiques ou nucléaires, issue d’une synthèse de l’âme littéraire russe, justement,  en 1999.

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Après la forge et la sellerie, venait, dans un grand treillis d’osier, une sorte de fenil contenant du trèfle haché menu, puis se dressait, masquant les stalles, un bat-flanc. Tout sourire, Kozma se pencha par-dessus et, en bas, résonna le hennissement polyphonique et modulé de cinquante tout petits chevaux. Ils étaient là, certains par deux, d’autres par trois ou cinq. Chaque box comprenait deux mangeoires taillées dans des troncs d’arbres, pour l’eau et la nourriture. Dans celles de la nourriture demeuraient, taches blanches, des restes du gruau d’avoine que le propriétaire avait distribué à cinq heures du matin.
« Allons, bande de galipiats, on va faire un tour ? » demanda l’homme à ses bêtes, qui hennirent de plus belle.
Les plus jeunes chevaux se cabrèrent, lançant en l’air leurs jambes, les autres, les limoniers et ceux des steppes s’ébrouèrent, opinant de la crinière. Le Graillonneux abaissa sa patte large et grossière – celle qui ne tenait pas le bout de pain – et entreprit de les flatter. Il les effleurait, leur touchait le dos, caressait leurs crins, tandis qu’ils hennissaient, redressant leurs petits museaux, lui mordillant plaisamment les doigts de leurs petites dents, effleurant sa main de leurs narines chaudes. Aucun n’était plus gros qu’une perdrix.

La subversion mythographique, marque de fabrique de Vladimir Sorokine – même s’il n’en a bien entendu pas l’exclusivité dans la littérature russe contemporaine -, démarre déjà au bout de quelques pages, et va se diriger dans deux directions principales, l’une tout à fait réjouissante, jouant sur un sens du merveilleux ordinaire parfaitement maîtrisé (à la suite des mini-chevaux, je ne dévoilerai pas néanmoins toutes les surprises charmantes et malignes semées par l’auteur au fil de cet itinéraire de 180 pages dans le blizzard), l’autre beaucoup plus inquiétante, tirant sa force d’une exploitation sans faille de la puissante tradition symboliste russe – revisitée avec beaucoup d’humour noir et de sens de l’ironie du sort – pour brocarder les formes toujours renouvelées de l’avidité et de la société de consommation, les ruses et les failles des puissants – fussent-ils instantanés -, la faillibilité de l’homme et sa capacité toujours intacte à danser au son de la musique des joueurs de flûte.

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Dessin ® Colta

S’empêtrant dans les longs pans de sa houppelande et sacrant tout ce qu’il savait, Platon Ilitch réussit à s’extraire et à gagner la route absolument invisible. Le Graillonneux y dirigea difficilement la trottinette, puis encouragea ses bêtes en avançant à leurs côtés, sans lâcher le bradillon. Il ne tarda pas à s’épuiser et à s’essouffler de conduire ainsi l’équipage. Le passager suivait, poussant, çà et là, le véhicule par-derrière. La neige tombait, tombait, parfois si drue que le voyageur avait l’impression qu’ils tournaient en rond sur la rive du lac. La petite lueur, au-devant, tantôt scintillait, tantôt semblait s’éteindre.
« C’était bien notre chance de buter sur cette pyramide ! songeait le docteur qui s’accrochait à l’arrière de l’équipage : Sans elle, nous serions depuis beau temps à Dolgoïé… Ce Kozma a raison, que de choses inutiles en ce monde !… Que de choses fabriquées et charriées de la sorte à travers villes et campagnes. On tente ensuite de persuader les gens de les acheter, en misant sur leur mauvais goût. Et ils se portent acquéreurs, ils sont tout contents, ne prêtent pas attention à l’inanité, la stupidité de leurs acquisitions… C’est précisément une de ces choses immondes qui nous a causé du tort aujourd’hui… »

Hilarant et caustique, poétique et machiavélique, Vladimir Sorokine nous emmène avec lui dans cette tourmente glacée, nous fait croire au réchauffement possible, et nous invite discrètement à mesurer ce qui fait ou non l’héroïsme, ce que la faiblesse veut dire, et parodiant bien entendu l’interrogation centrale des « Âmes mortes » de Nicolas Gogol, ce qu’il peut y avoir à répondre désormais à la question : « Monde, où cours-tu ? »

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France - Portraiture - Vladimir Georgievich Sorokin

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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