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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Plasmas » (Céline Minard)

Dix pas de côté savoureusement insensés pour ouvrir et relier nos pensées du vivant. Magistral et essentiel.

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Trapézistes de métier, Galván, Rodric et Lena exécutent régulièrement leur numéro le plus spectaculaire et le plus complexe à huis clos, pour un public choisi de trois mille Bjorgs qui en dissèquent chaque détail, dans toutes les dimensions, visible et invisible, musculaire et chimique, pour mieux en saisir l’essence intime, et pour servir leurs propres fins, esthétiques ou scientifiques.

Galván est là pour tourner le triple comme il se tourne depuis des siècles, à l’antique. Sa technique est irréprochable, elle est rodée. Les Bjorgs qui maîtrisent la quinte et le sixte n’en ont pourtant pas fini avec lui, avec son art, avec sa peur, peut-être. Les variations de son taux d’adrénaline qui grimpe en flèche au tout début du départ, descend pendant le ballant, s’installe dans la figure, plus stable qu’un centre de gravité pendant qu’il tourne sur lui-même comme autour d’un axe inamovible, et remonte au moment de la rencontre, juste avant d’entendre le porteur, de le sentir, de le voir enfin, ses yeux comme deux lacs inversés, gorgés de vie, de larmes retenues.
Ils n’en ont pas fini avec Rodric non plus. Avec ce qui les lie au travers du vide, qui échappe à leurs mesures. Au calcul des forces, à la mécanique des fluides, à la chimie.
Il le tourne et revient. Rodric tape dans ses mains. Léna repart.
Elle se lance de la plateforme d’un saut sec, très réduit, le seul effort qu’elle semble fournir d’elle-même, tirer de son corps, de sa force personnelle, le seul acte où sa volonté se manifeste, décisive et ramassée comme une balle. Le geste après quoi tout est dit alors que rien encore n’est joué, n’a eu lieu, ni pris forme sinon dans sa chair et déjà dans l’air qui la porte. Elle est au-delà de la figure qu’elle va accomplir. Occupée seulement de sa suspension, paumes fermées sur la barre, immobile dans le mouvement de l’agrès, dans la masse du gaz qui l’entoure. Ce n’est pas elle qui bouge mais les éléments autour d’elle. La barre, le porteur, le filet, le portique. Elle les lâche dans les quatre directions, elle les fait tourner, les reprend pendant qu’ils tombent, les replace, les renvoie, les affole, et revient la barre dans ses mains, la gravité dans la terre, l’air dans sa bouche.
Léna n’est pas une voltigeuse, elle n’a que faire de la chute.
Les Bjorgs ne parviennent pas à quantifier son degré d’absence.

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Helen est la conservatrice du musée, issu de l’embarquement jadis à bord d’un vaisseau générationnel, où se trouvent les trois dernières manumériques (ces espèces de boules à neige hautement interactives et scénarisées pouvant dérouler sous les yeux de l’observateur des millénaires d’histoire en quelques minutes) décrivant par le menu l’évolution de notre Terre, de son émergence magmatique à son désastreux réchauffement terminal et dérèglement climatique total, au moment où les derniers fuyards montaient à bord des vaisseaux spatiaux censés assurer la survie de l’espèce, sous des formes à déterminer le moment venu.

Et la saison passait. Le cœur de la sphère disparaissait un moment sous un aérosol homogène moucheté de paillettes. On tenait alors une boule de fumée aussi fragile qu’une bulle de savon, tout aussi vide.
La poussière de la floraison retombait. Elle décantait, lentement, se posait sur les surfaces immobiles, accentuait les reliefs, tapissait les plaines, marquait les liquides. Tout était gris, noir, couvert d’une couche de poudre épaisse, un tapis de fractales irrégulières, mêlé de brun, strié de blanc. Les vents balayaient et recomposaient les sols. Les marées brassaient la roche et la cendre avec le sable. Les braises s’étouffaient dans la zone de nuit jusqu’à l’extinction complète. Les nuages perdaient de la masse et se reformaient, plus clairs, lessivant les terres depuis les sommets. Des montagnes glissaient, les grands fleuves remuaient, prenaient du volume, poussaient les alluvions et forçaient les barrages pour rejoindre les mers. Les coulées sales s’éclaircissaient. Et le vert apparaissait. En points, puis en taches de plus en plus larges sur l’ensemble des terres émergées. Il occupait la côte est de l’Amérique du Nord suivant l’ancien maillage du réseau lumineux jusqu’au centre du continent, par capillarité, il soutenait les fleuves dans leur course, courait sur les plateaux, sautait sur les versants. L’Eurasie se couvrait d’un manteau clair ininterrompu dans sa partie nord, l’Australie se bordait, l’Afrique retrouvait un cœur, l’Amérique du Sud une coiffe, une robe, une parure. Et les cyclones continuaient de brasser, les océans d’éclaircir et d’engloutir les îles et les bordures.
Quand le sable se distinguait de l’écume sur les littoraux et formait un trait de contour blond, quand les lagunes apparaissaient en mer Caspienne, les mangroves à la pointe de la Somalie, les récifs-barrières en Australie, Helen arrêtait l’animation. Tout le monde connaissait la suite. Son auditoire ne supportait plus la mention de la série d’événements qui avaient eu lieu dans cette tardive Antiquité. La lassitude, plus rarement la colère, le rendait sourd à cette période historique.

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Hagop est de loin le meilleur technicien d’extraction de l’unité scientifique des La Brea Tar Pits, qui continue inlassablement à extraire du goudron qui les a englouties des créatures d’il y a parfois des dizaines de millénaires. La curiosité lui fait accepter la généreuse proposition de travail de nuit, supplémentaire, d’un curieux hippie géologue, écrivain (d’un « Oil Notes » comme il se doit) et millionnaire, ne sachant pas que ce qu’ils vont extraire, de la gangue terreuse compacte qu’il s’agit de travailler, va changer leur vie (et pas seulement la leur) de manière irréversible.

Hagop Bates était assis depuis cinq heures, courbé sur l’oculaire de son microscope optique, il n’avait pratiquement pas changé de position et commençait à ressentir une raideur dans la nuque. La carapace du coléoptère qu’il dégageait de sa gangue l’absorbait complètement. Elle était d’une couleur chaude, brunie comme un vieux cuir, douce malgré la lumière crue qui éclairait son plan de travail et il croyait en éprouver le grain délicat sous ses outils de dentiste comme s’il la touchait avec la pulpe de son doigt. Il l’approchait depuis trois jours. Il l’avait d’abord devinée dans la boulette noire qu’on avait déposé sur sa paillasse. Puis il en avait peu à peu précisé les contours en tâtonnant dans la matière, progressant par petites touches, repérant les failles, y insinuant la pointe de son micropercuteur pour donner l’impulsion décisive – des centaines de fois. Il tournait autour de la forme générale, ses gestes étaient indiscernables, de petits copeaux sautaient de la masse informe. Il travaillait comme un insecte autour d’un autre insecte, sa stratégie était celle d’une danse nuptiale faite d’écarts et de rapprochements imprévisibles. Ses curettes se posaient et se rétractaient comme des antennes, touchaient le corps englouti au-travers de son enveloppe sédimentaire et le ramenaient au jour, au moment présent, à sa structure, à sa nuance.

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Si Adrian, retraité fort âgé et immensément riche désormais confortablement installé dans plusieurs suites d’un hôtel-casino, ne jure, peu avant dans son décès, que par les papillons et leurs vertus diverses, connues ou plus secrètes, Aliona Ilinitchna, elle, doit sa relative fortune, peut-être en d’autres temps et certainement en d’autres lieux, aux subtiles manipulations génétiques qu’elle a pu conduire sur divers animaux, grâce à un usage heureux d’un étrange lichen sibérien découvert après un certain effondrement civilisationnel.

Le centre ne suscitait plus autant d’intérêt qu’à son ouverture. L’heure de gloire était révolue, et avec elle, l’attention des mécènes. Elle avait vieilli elle aussi, et si son état était loin d’être à l’image de la cour déjetée qu’elle traversait, un seau au bout du bras, elle avait perdu la fraîcheur et la force de persuasion qui attirent les investisseurs. Son éclat était plus mat, son travail plus lent, sa passion plus profonde mais moins communicative. Elle s’était lassée du public.
Elle avança devant la grange dont la porte avait finir par se gauchir complètement, et nota que le fenestron n’était toujours pas occulté. Elle jeta un œil aux étais du fenil et inspira à pleins poumons, le nez vers la lucarne d’où débordait le foin de l’année. Cette première bouffée lui ouvrait l’appétit et annonçait les odeurs vivantes de l’étable. Chaudes, denses, aussi accueillantes que les bêtes qui se réveillaient en reniflant l’avoine et la maîtresse qui l’apportait.
Contrairement aux autres modules du centre – excepté le laboratoire et la salle de soins strictement maintenus aux normes -, l’écurie était la fierté personnelle d’Aliona. Elle adorait ses chevaux. Ses cinquante petits corps musclés, sa harde vivante, plus farouche que des perdrix, plus domestique que les chèvres qui broutaient, l’été, les jardinières de civette qu’elle remisait dans sa chambre, fenêtre grande ouverte.
Ils la recevaient avec des secouements de crinière, des cris d’appel et des oreilles droites. Elle avait pour chacun un geste de la main, une flatterie, un mot ou une épluchure de carotte. Elle parcourait une première fois le bâtiment en leur parlant, tandis qu’elle versait l’avoine dans les mangeoires. Elle attendait qu’ils plongent la tête dans les auges et qu’ils soufflent sur les dernières poussières, avant de revenir sur ses pas en débloquant tous les loquets, leur laissant le soin de pousser le vantail du chanfrein et de la rejoindre au bout de l’étable, piaffants, avides d’air neuf.
Elle les connaissait individuellement jusque dans les recombinaisons les plus secrètes de leur ADN. Elle les avait faits.

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Anthropologue, éthologue-zoologiste et pisteuse opiniâtre, Duane a quitté un beau jour sa société humaine ou post-humaine, où continuent à s’affronter de manière de moins en moins feutrée les factions persistant peu ou prou à affirmer, malgré le désastre écologique ambiant, la supériorité infinie des maîtres et possesseurs, pour rejoindre, se fondre dans, pourrait-on dire, une communauté itinérante (à plusieurs niveaux) de groomes, créatures difficilement définissables mais résolument non-humaines au sens « classique » du terme, tandis que Garwan, sur Ostiah, ailleurs et demain, mais autrement, évolue dans une harmonie hybridée de l’animal et du végétal allant cette fois bien au-delà des observations et des projections des diplomates du vivant d’aujourd’hui, que Uiush, sous d’autres cieux encore, participe de tout son être à l’invention d’un devenir paresseux, que Rhif, enfant suprêmement adapté des lointains successeurs des récifs coralliens, sait qu’il peut compter sur l’étonnante et muette sagesse des poulpes, au cœur des abysses, pour peu que sa forme mutante de curiosité et d’empathie soit bien déployée, et que Great Koré, enfin, peut-être davantage ici et maintenant qu’on ne pourrait le penser d’abord, catalyse des myriades d’initiatives résistantes à ce qui semble écrit, inexorable, et fédère tout autre chose, de puissamment salvateur.

Ils étaient d’une patience d’ange. Leurs outils l’attestaient. La brindille à fourmi, l’éponge à boire, le bâton à fouir, la tige creuse aspirante et la perche à miel étaient autant de ressources lentes, peu productives, rarement à l’équilibre économique. La gourmandise pouvait leur faire perdre plus de calories qu’elle ne leur en apportait. Duane avait vu Abbi pêcher des larves minuscules dans un bois pourri, des heures durant, pour en obtenir l’équivalent d’une demi-poignée de riz bien poli. Mais les petites prédations n’étaient pas qu’une affaire de goût. S’ils roulaient certaines racines au bord des flaques évaporées pour les couvrir de sels minéraux et s’en lécher les doigts, c’était aussi pour leurs vertus. L’acide formique relevait la saveur des feuilles de manguier en fin de saison et favorisait la digestion. C’était par ailleurs un antiparasitaire actif. Duane avait vu le guetteur atteint d’une pelade au flanc et à la fesse s’asseoir dans une boue soigneusement choisie et malaxée. Ils se soignaient.
La table, le mouvement, le groome étaient coulés dans le monde comme une rivière dans son lit. Sans heurt, sans perte, sans rien qui serve et rien d’inutile.
Ils ne se blessaient pas.

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Une fois de plus, Céline Minard nous surprend et nous enchante, en créant toujours de nouveaux horizons diablement essentiels sans jamais céder un pouce de terrain quant à l’exigence littéraire et mentale de son travail;

Si la vision intime de formes de vie différentes fait partie de l’ADN de la science-fiction, dont on sait au moins depuis son premier roman, « Le dernier monde » (2007), et depuis maintes rencontres en librairie ou ailleurs, à quel point l’autrice en maîtrise les codes et les motifs, c’est toutefois sur le terrain d’une anthropologie radicale de la nature et du vivant, balisé par Philippe Descola ou Bruno Latour, et arpenté de près par le pisteur-diplomate et philosophe Baptiste Morizot, qu’elle a choisi de porter cet effort-ci. Laissant infuser la précision imaginative d’un Peter Watts (dont  l’essentiel « Vision aveugle » va être réédité très prochainement) et les fulgurances impressionnantes du David Brin de « Marée stellaire » et d’« Élévation », en matière de conception d’intelligences résolument autres, elle nous offre dix scènes rares, dix hybridations, dix pas décisifs sur le côté, brouillant, inversant et mixant nos conceptions de ce qu’est le vivant – et notre prétendue souveraineté sur lui, de manière plus radicale, nécessairement, que le passionnant mais volontairement restreint « Défaite des maîtres et possesseurs » de Vincent Message, par exemple -, après un effondrement multiforme qui est ici, bien entendu, allé de soi, car saisi trop tard dans son ampleur et non corrigé par la puissance et l’avidité des intérêts dominants, on s’en doute, et qui ne sera ainsi évoqué que par touches minces (avec un superbe effet de rétro-analyse discrète), laissant la part belle aux floraisons inattendues, dans bien des directions différentes, d’une persistance de la vision vivante – quand bien même ses formes auraient radicalement changé. Là où l’Alain Damasio des « Furtifs » chemine dans ce domaine à sa manière méthodique et poétique, celle d’un romancier sachant progresser, lentement et sûrement, contre le vent dominant, Céline Minard use avec une suprême élégance de sa science joueuse des arts martiaux, celle farceuse de « Bastard Battle » (2008) – et le somptueux hommage qu’elle adresse dans « Plasmas » à l’énorme Vladimir Sorokine de « La tourmente » en est aussi un beau témoignage – comme celle, condensée et implacable de « KA TA » (2014), pour créer à notre intention, dans l’ascèse intellectuelle nécessaire et dans la joie paradoxale et toujours renouvelée du « Grand jeu » (2016) comme dans la lutte rusée et anti-obsidionale de « Bacchantes » (2019) – car là encore il s’agit bien d’ouvrir et de relier -, un texte essentiel pour mieux penser et ressentir nos futurs incertains – et échapper peut-être à nos sombres horizons déjà trop proches.

La situation est simple dans l’œilleton de la lunette longue distance.
Les hope spots sont plus durs qu’ils ne le pensaient. La joie du renversement est derrière eux, derrière elle depuis longtemps. Cette flambée d’énergie réactive a déclenché les premières mises à jour, elle a déferlé dans les rues et bousculé les institutions. Le pouvoir en place, en tous lieux, a vacillé. Secondés par les sécheresses, les tsunamis, les dernières marées noires, les feux de steppe, les éruptions volcaniques sorties du permafrost, les manifestants ont secoué les vieux tapis par les fenêtres et les ont parfois laissés choir.
Quand un animal dévore sa progéniture, on lui ôte sa portée et on l’abat.
Quand une espèce se multiplie sans rapport avec ses possibilités de survie, elle offre ses enfants à l’environnement, elle les voue à la pourriture, à reconstituer l’humus qu’elle a lessivé, elle fait de sa descendance la table de son festin renouvelé. Les corps tendres sont vite recyclés. Mais les cerveaux jeunes sont plastiques, rapides, capables de produire une gaze sur une plaie béante, de passer outre les fondations, et de suturer les microconnexions arrachées.
Les faits ne s’imposent pas. Les faits sont là. Ils ne sont pas visibles tant qu’on ne les voit pas.

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À propos de Hugues

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Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Plasmas » (Céline Minard)

  1. un petit tour du coté de César Aira

    « Le Tilleul » de César Aira, traduit par Christilla Vasserot (2021, Christian Bourgois, 120 p.), comme beaucoup de livres de César Aira, ce court roman nous transporte là où ne s’y attend pas, en l’occurrence à Coronel Pringles où l’auteur est né en 1949. C’est une petite ville d’une trentaine de milliers d’habitants située à 500 km au SW de Buenos Aires. Son caractère rural fait qu’elle est connue comme étant l’épicentre du grenier du monde. En grande partie auto-biographique, ce n’est cependant pas, comme souvent chez cet auteur, une véritable biographie. Non pas que ce qu’il écrit soit inventé ou fantasmé, mais cela peut déraper à n’importe quel moment, vers d’autres pistes.
    Il suit en cela les biographies qu’il a faites, en particulier celle de Edward Lear « Edward Lear » (2004, Beatriz Viterbo Editora, 128 p.) dans laquelle il rassemble le travail et les mystères de la vie du célèbre auteur du non-sens. C’est, et ce n’est pas, à la fois une description, ou monographie, mais aussi une rêverie d’écrivain. « Moins qu’un essai, beaucoup moins qu’une monographie, c’est une description, un aide-mémoire ; une tentative de comprendre ; aussi rêverie d’écrivain, et fantasme identitaire. Chaque auteur lu et relu avec sympathie engendre un de ces « livres » personnels, qui ne sont presque jamais écrits ». Cela résume en fait l’œuvre de César Aira qui devient comme il l’écrit : un « fantasme identitaire ». Le livre part alors entre biographie et fantasme. « Chaque auteur lu et relu avec sympathie crée un de ces « livres » personnels, qui ne sont presque jamais écrits. En le faisant concrètement, il s’agit d’organiser la dispersion des pensées que provoque la lecture ; mais le faire redevient « écriture », et alors la dispersion originelle, celle qui va d’un livre à ses lecteurs, se reproduit dans de nouvelles constellations ».
    Un bon exemple est donné dans cet ouvrage sur les célèbres « Limerick » de Edward Lear, poèmes de cinq vers avec une rime « aabba », dans lesquels le cinquième vers reprend le premier. Par exemple, ce Limerick de Lear « There was an Old Man of Kilkenny / Who never had more than a penny; / He spent all that money / In onions and honey / That wayward Old Man of Kilkenny » dans lequel on peut voir ce vieil irlandais de Kilkenny qui gaspille son peu d’argent entre oignon et miel, et donc qui restera pauvre. Mais Aira y voit une méditation sur « concentration et dispersion », c’est-à-dire les problèmes de famine en Irlande, ce qui fait du vieillard un rebelle d’où une réinterprétation de l’« Odyssée ». On part d’une formule simple, qu’elle soit de Lear ou de Aira. Le résultat, reprenant le premier vers, n’a presque plus rien à voir. Mais c’est là où le non-sens devient sens vrai. Evidemment, il faut lire, avoir lu, et même lire entre les lignes.
    Pour en revenir à « Le Tilleul », je préfère décourager tout de suite ceux ou celles qui vont acheter le livre (et même le lire), puis grogner car n’ayant pas trouver la recette idéale de la tisane qui aide à bien dormir. Et pourtant c’est écrit en toutes lettres, à propos du « Tilleul Monstre » qui poussait « sur la Place de Pringles, en plus des dix mille tilleuls de ce genre, normaux, il y en avait un qui, par un étrange caprice de la Nature, était devenu énorme, vénérable avec son tronc tordu, son feuillage impénétrable ». Et surtout c’est le seul qui avait raison des insomnies du père du narrateur, de par ses propriétés sédatives. Il doit s’agit de la Plaza Juan Pascual Pringles, à l’intersection de l’Avenida 25 de Mayo et de l’Avenida Juan Garcia de la Calle, là où a été édifié en 2012 la Municipalidad (Mairie) énorme bâtiment blanc, presque de style quasi stalinien qui trône avec sa grande horloge. Comme beaucoup de villes récentes en Argentine, toutes les rues sont perpendiculaires, et on désigne souvent une adresse par le nom de l’intersection.
    Bref, César y est né quand la ville était encore à taille humaine, et que son père, électricien chargé des lampadaires de la ville parcourait cette dernière avec sa bicyclette et une échelle de quatre mètres. A l’époque, il était considéré comme un presque notable de la ville, de par sa profession, stable et municipale, probablement liée aux sympathies péronistes que délivrait la « Centrale Electrique » de la ville. « Mon père fut un farouche peroniste de la première heure, je suppose, un fondateur »
    A vrai dire, en ces années 50, donc après la Révolution de 1943 qui avait mis un terme à la « Décennie Infâme » de la dictature des militaires, tout le monde était plus ou moins peroniste, du nom de Juan Domingo Peron, et de son parti populiste, le « Parti Justicialiste ». Même renversé par la « Révolution Libératrice » de 1955 et à la dictature militaire qui revient, le mouvement peroniste reste au pouvoir avec Eva (Evita) Peron, Carlos Menem, Eduardo Duhalde et Nestor, puis Cristina Kirchner. Durant cette période, la situation économique ne cesse de se dégrader. Cela se termine avec les manifestations autour de la « Casa Rosada » de Buenos Aires, siège du gouvernement avec les « Cacerolazos », manifestations de rue durant lesquelles les manifestants frappent des casseroles et des poêles avec des louches.
    Le peronisme marque cependant tous les argentins, ne serait ce que par les séries de timbres émises à leurs effigies. Dont la série d’Eva. Peron de 1952, que les deux voisines de sœurs collectionnent. Séries où Eva « apparait de profil et de face, une série difficile à compléter en raison des nombreuses variantes : quarante timbres basiques, mais chacun décllné sur papier national et sur papier d’importation, et pour chacun impression offset ou en héliogravure et sans inscription (c’est-à-dire avec ou sans les mots EVA PERON) des paires avec leur dentelure intacte, des doubles impressions, et sur celui de cinquante centimes marron une erreur très rare : l’impression côté colle ». Tout cela coté au catalogue Yvert et Tellier. Dire qu’actuellement aucun de ces timbres ne côte plus de 1.00 euro. C’est là que l’on constate que peu survit aux régimes, mêmes populistes.
    Mais à l’époque, « de là même où le peronisme était venu, de la même hauteur est venu l’antiperonisme. Et c’est justement l’illusion d’avoir été maître de son destin qui, en s’évanouissant, engendra la désillusion, et la honte d’avoir été si naïf ». Quoiqu’il en soir cette période se marque, du moins dans l’entourage de Cesar Aira, « par une grande majorité des familles avec un fils unique, et quelques-unes de-ci, de-là avec trois filles. Il n’y a pas eu d’exemples de panachage ». Son père qui était « un catholique militant ; bien plus que cela : un fanatique » va alors changer. Il va devenir peroniste. Puis, « Après la chute du peronisme et la rechute de ma famille, en même temps que d’autres, dans la fatalité de son destin ».
    C’est à ce moment que le jeune Cesar se pose des questions. « Et qu’arrive t’il si, une fois en quatrième, à cent quatre-vingt kilomètres heure, on passe la marche arrière ? ». On retrouve d’ailleurs plusieurs fois cette image « Comme ces mécanismes d’entraînement à pignon fixe qui ne peuvent tout simplement pas agir à rebours
    Sa mère est plus effacée. Elle « devait avoir compris que si elle parlait, son mari se taisait. C’était valable pour la politique comme pour n’importe quel autre sujet. »
    C’est donc à cette époque lointaine que remontent les souvenirs de Cesar Aira. Avec la lecture de « Sambo le petit Noir ». Ce petit livre a par ailleurs toute une histoire. Ecrit en 1899 par Helen Bannerman, il est très vite interdit aux Etats Unis pour racisme notoire. Traduit et ré-illustré par Gustaf Tenggren, il est ré-édité à des millions d’exemplaires (http://materalbum.free.fr/sambo album/touteslespages.html) Le racisme a disparu, de même que le dessin de l’enfant nu ne choque plus les sensibilités émues. Je me souviens d’avoir lu ce livre, à peu près à la même époque (1958, Editions des Deux Coqs d’Or, 20 p.) et avoir retenu ces scènes qui l’ont fait interdire. C’est un petit garçon indien noir, comme il y en a beaucoup dans le sud du sous-continent, à qui sa mère vient de confectionner veste et short, plus une ombrelle. En promenade, il rencontre quatre tigres, qui en échange de ne pas le dévorer lui prennent ses habits un par un. Cela se produit quatre fois, et le petit garçon se retrouve tout nu, perché sur un arbre. Autour les tigres se battent et tournent autour du refuge de Sambo. Ils tournent tant et si vite, qu’ils se transforment en une couche de graisse qui sera utilise plus tard pour faire des crêpes. Voir du racisme dans le texte et l’image me surprend, mais ce qui me surprend plus, c’est que je me sois, moi aussi, souvenu de ce livre presque trois quart de siècle après.
    César Aira raconte donc une partie de son enfance jusqu’à son adolescence, et ceci à travers de pseudo autobiographies, dans une petite ville, gros bourg « où il ne se passait jamais rien ». L’érection d’une simple statue, en l’occurrence le « Monolithe » au « carrefour de l’Avenida 25 de Mayo et de l’Avenida 23 » devient un évènement. « La nouveauté d’un jour se payait avec toute une vie de désœuvrement ». C’est en fait une belle illustration de la vie quotidienne des argentins dans une petite ville dans la seconde moitié du siècle précédent.

    Publié par jlv.livres | 7 septembre 2021, 17:50
  2. et un tour bonus, toujours de César Aira

    « Esquisses musicales » de César Aira, traduit par Christilla Vasserot de « Pinceladas musicales » (2021, Christian Bourgois, 120 p.) parait en même temps que « Le Tilleul ». Tous deux se passent à Coronel Pringles où l’auteur a passé sa jeunesse. Le livre raconte l’histoire d’un peintre, qui bien sûr ne peignait jamais. Même si on lui a confié la réalisation des fresques du « Palacio de la Municipalidad », terme qui désigne la mairie de la ville, superbe bâtiment blanc, presque de style quasi stalinien qui trône avec sa grande horloge.
    « Quand j’étais enfant, au début des années cinquante, un artiste-peintre vivait à Pringles avec ce prestige ambigu que possèdent ceux qui pratiquent des activités improductives dans une ville ».
    Donc, on (qui vraiment ?) a décidé de décorer les murs du salon des actes du dit Palais. Voilà qui va changer de Faculté d’Ingénieurerie commandée à l’architecte Prins. Or le peintre est un peintre qui ne peint pas, ou si peu.
    Coronel Pringles est le paradis perdu d’Aira, toute son enfance, et tout ce qui se passe à Coronel Pringles est magnétisé par l’étrangeté et ses habitants peuvent se heurter à « une extase de lumière », « une expérience inexplicable », ou « un très fort chœur de peeps » sans trop d’agitation. C’est devenu un lieu mythique où « l’homme le plus simple, le plus accessible sans secrets finit par être le plus mystérieux ». Tant pis pour le mystère.
    D’ailleurs, en quoi exactement consistait cette peinture, œuvre monumentale. « Il s’agissait de remplir une grande surface avec de petites surfaces, et ça ne s’improvise pas comme ça ». Nous voilà rassurés quant à l’amplitude de l’œuvre. Mieux valait y réfléchir avant. Et c’est ce que le peintre faisait. Mais tout n’est pas aussi simple dans cette vile loin de Buenos Aires. Veuf, ce commerçant à la retraite n’a, semble-t-il, jamais peint avant de se voir commander par les autorités des fresques décoratives pour l’intérieur du « Palacio de la Municipalidad ». Se mettra-t-il enfin à l’œuvre ? En quête de perfection, l’homme se demande s’il ne perdra pas sa liberté artistique en tentant de l’atteindre.

    Mais, come ‘est un roman de Aira, est-ce que le peintre est importanr ? « le problème avec le tableau, et il y avait la racine de ce que je cherchais, c’était la contiguïté de tout ce qui y était exposé ». Comment figurer l’immensité de la pampa ? Comment figurer la nature en générl ? « Les grandes vignes noires étendaient leurs tentacules comme des cris muets, les champignons explosaient de murmures, et l’eau du ruisseau, furtive, faisait ces petits pas qui la faisaient partir avec de longs retards » Dans cette ville qui se construit, tout évènement est prétexte à émerveillement. César Aira raconte une partie de son enfance et de son adolescence, dans ce bourg « où il ne se passait jamais rien ». Ainsi la construction du « Palacio de la Municipalidad » devient évènement et « la nouveauté d’un jour se payait avec toute une vie de désœuvrement ». En guise de nouveauté « il fallait créer un nouveau système »
    Comme souvent dans les livres de César Aira, n’est souvent qu’un prétexte à illustrer la couverture. L’histoire ou le scénario racontent tout autre chose, et finalement l’auteur a voulu signifier encore autre chose. Au lecteur de se débrouiller et de choisir son interprétation. Dans ce livre, on parle de Coronel Pringles et de sa mairie. Celle-ci est grandiose, c’est le moins que l’on puisse dire, au milieu de la Plaza Juan Pascual Pringles à l’intersection avec la Avenida 25 de Mayo. C’est en partie ce que raconte, dans ses souvenirs de gamin, César Aira dans « Le Tilleul ». La ville qui se développe à partir de 1920, avec trois banques pour abriter l’argent des récoltes de ce grenier à blé, quasiment mondial. C’est une ville nouvelle qui se construit sous les yeux de César Aira.
    Un plan aux rues orthogonales, en damier, autour d’une place centrale qui réunit les institutions majeures de la colonie (église, palais gouvernemental et municipal, banques). En Argentine, l’unité urbaine de base est la « manzan » (bloc, pâté de maison), un carré de 100m sur 100m, dont le côté est la « cuadra ». C’est encore aujourd’hui l’unité de mesure des distances à Buenos Aires. C’est l’équivalent du « block » aux Etats Unis. Les numéros des maisons est souvent fonction de chaque pâté d’immeubles. Ce plan en damier est aussi appelé hippodamien, attribué à l’architecte grec Hippodamos de Milet (498-408). Cette architecture urbaine est très fonctionnelle et propose une grammaire spatiale qui tient compte de la rationalité et de la géométrie des structures civiques ainsi que des programmes idéologiques dont elles constituent l’expression.
    Cette architecture, qui à l’époque pouvait passer pour moderne, en opposition aux ruelles étroite des villes européennes. On est donc confronté dans les livres de César Aira à cette géométrie, flagrante à Coronel Pringles, mais qui est totalement délaissée à Buenos Aires dans les quartiers populaires. C’est ainsi que « Le Manège » fait référence à ce quartier pauvre, où vivent et s’activent les « cartoneros » et autres récupérateurs. » « Dix-huit pâtés de maisons plus loin, une fois dépassé le nombre incroyable d’immeubles, de dépôts, de hangars et de terrains vagues, là où la rue semblait finir et où aucun promeneur n’arrivait jamais, la rue Bonorino s’élargissait, elle devenait enfin l’avenue promise dès son commencement ». Et ceci en opposition au quartier plus élégant et riche qui borde l’avenue Rivadavia de Buenos Aires. « L’angle des rues ne relevait pas de la géométrie traditionnelle. Puisque la forme générale était circulaire, les rues auraient dû converger vers le centre comme des rayons. Mais ce n’était pas le cas : aucune n’atteignait le centre ».

    Publié par jlv.livres | 7 septembre 2021, 17:51

Rétroliens/Pings

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