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Je me souviens

Je me souviens de : « Michel Strogoff » (Jules Verne)

L’énorme souvenir du choc de la Russie mythique et des aventures guerrières sibériennes.

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Publié en 1876 chez Pierre-Jules Hetzel, ce roman d’aventures de Jules Verne est peut-être celui de l’auteur qui m’a le plus durablement et inexorablement marqué. Ayant lu dans mes très jeunes années un certain nombre de succédanés en Bibliothèque Verte, j’avais déjà adoré « Michel Strogoff » (alors que, par exemple, je n’avais guère apprécié « Le tour du monde en 80 jours » ou « Cinq semaines en ballon »). C’est en 1976 que je me suis plongé dans le texte intégral, à peu près au même moment que « L’île mystérieuse » (un grand souvenir) et « Keraban le têtu » (qui m’a nettement moins marqué). J’étais aussi – et peut-être surtout – encore sous le charme de la magnifique mini-série de Claude Desailly (et de son inoubliable musique), avec Raimund Harmstorf dans le rôle-titre, diffusée en fin d’année 1975 à la télévision.

Ce roman a toujours représenté pour moi, depuis le tout début, la quintessence de la fascination à la fois géographique et toponymique – que décrit si subtilement Emmanuel Ruben dans son « Dans les ruines de la carte », à propos notamment de Julien Gracq – que l’on peut entretenir vis-à-vis de la Russie. C’est par « Michel Strogoff » que des noms de villes telles que Omsk, Tomsk, Tobolsk ou Irkoutsk ont acquis chez moi un pouvoir presque chamanique, comme ceux des grands fleuves sibériens que sont l’Ob ou l’Ienisseï, ou encore du lac Baïkal, déclenchant dès lors une passion pour le pays, pour sa langue, pour son histoire et pour sa civilisation (un an plus tard, d’ailleurs, et sans hasard, je choisissais le russe en deuxième langue vivante…), passion qui ne s’est jamais vraiment démentie depuis.

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– Sire, une nouvelle dépêche.
– D’où vient-elle ?
– De Tomsk.
– Le fil est coupé au-delà de cette ville ?
– Il est coupé depuis hier.
– D’heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que l’on me tienne au courant.
– Oui, Sire, répondit le général Kissoff.
Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.
Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de Paulowsky n’avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire. Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l’infini à travers les splendides salons de ce palais, élevé à quelques pas de la « vieille maison de pierres », où tant de drames terribles s’étaient accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là, pour répercuter des motifs de quadrilles.

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Raimund Harmstorf dans le rôle de Michel Strogoff (1975)

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L’histoire elle-même est le plus souvent bien connue, et ne comporte guère de révélations « vraiment » surprenantes au fil des 800 pages : une puissante coalition de Tatars, réunie en grand secret, attaque par surprise la Sibérie méridionale, alors que le frère du tsar se trouve à Irkoutsk, capitale locale très vite coupée de la Russie d’Europe par l’incursion en force du soulèvement. Michel Strogoff, courrier du tsar, est dépêché sur place en grand secret pour prévenir de certains dangers spécifiques, tandis qu’un officier renégat, Ivan Ogareff, s’évade pour rejoindre et guider les insurgés.

On trouve dans ce long et passionnant roman tous les ingrédients du roman d’aventures réussi : héros en acier trempé, traîtres terrifiants, ennemis cruels, femmes fatales, belles amoureuses, déguisements, chevauchées, batailles, et même journalistes intrépides, tandis que Jules Verne, ayant demandé son aide à Ivan Tourguéniev, veille à éviter erreurs et contresens tant sur les données que sur les situations culturelles, parvenant à faire de « Michel Strogoff », à bien des égards, un véritable roman russe.

Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de l’ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur métier, car l’Anglais était un correspondant du Daily Telegraph, et le Français, un correspondant du… De quel journal ou de quels journaux, il ne le disait pas, et lorsqu’on le lui demandait, il répondait plaisamment qu’il correspondait avec « sa cousine Madeleine ». Au fond, ce Français, sous son apparence légère, était très perspicace et très fin. Tout en parlant un peu à tort et à travers, peut-être pour mieux cacher son désir d’apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacité même le servait à se taire, et peut-être était-il plus serré, plus discret que son confrère du Daily Telegraph.
Et si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans la nuit du 15 au 16 juillet, c’était en qualité de journalistes, et pour la plus grande édification de leurs lecteurs.
Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur mission en ce monde, qu’ils aimaient à se lancer comme des furets sur la piste des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les rebutait pour réussir, qu’ils possédaient l’imperturbable sang-froid et la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de ce steeple-chase, de cette chasse à l’information, ils enjambaient les haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes avec l’ardeur incomparable de ces coureurs pur-sang, qui veulent arriver « bons premiers » ou mourir !

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L’Angara, déversoir du lac Baïkal, en hiver.

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Ce qui fait peut-être de « Michel Strogoff » un roman d’aventures vraiment pas comme les autres, c’est que le paysage s’y hisse très vite au rang de personnage à part entière : que ce soient la Volga sur laquelle on navigue paisiblement en vapeur, les monts Oural qu’il s’agit de traverser en télègue parmi la neige et les loups, le puissant fleuve Ob dont la traversée se dérobe, ou encore le lac Baïkal comme un aboutissement, ou presque, le décor résonne en permanence avec le récit, et le rend sans  doute, pour certaines lectrices ou certains lecteurs dont je fais partie, nettement plus inoubliable qu’à l’accoutumée.

Le lac Baïkal est situé à dix-sept cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Sa longueur est environ de neuf cents verstes, sa largeur de cent. Sa profondeur n’est pas connue. Mme de Bourboulon rapporte, au dire des mariniers, qu’il veut être appelé « madame la mer ». Si on l’appelle « monsieur le lac », il entre aussitôt en fureur. Cependant, suivant la légende, jamais un Russe ne s’y est noyé.
Cet immense bassin d’eau douce, alimenté par plus de trois cents rivières, est encadré dans un magnifique circuit de montagnes volcaniques. Il n’a d’autre déversoir que l’Angara, qui, après avoir passé à Irkoutsk, va se jeter dans l’Yeniseï, un peu en amont de la ville d’Yeniseïsk. Quant aux monts qui lui font ceinture, ils forment une branche des Toungouzes et dérivent du vaste système orographique des Altaï.
Déjà, à cette époque, les froids s’étaient faits sentir. Ainsi qu’il arrive sur ce territoire, soumis à des conditions climatériques particulières, l’automne paraissait devoir s’absorber dans un précoce hiver. On était aux premiers jours d’octobre. Le soleil quittait maintenant l’horizon à cinq heures du soir, et les longues nuits laissaient tomber la température au zéro des thermomètres. Les premières neiges, qui devaient persister jusqu’à l’été, blanchissaient déjà les cimes voisines du Baïkal. Pendant l’hiver sibérien, cette mer intérieure, glacée sur une épaisseur de plusieurs pieds, est sillonnée par les traîneaux des courriers et des caravanes.
Que ce soit parce qu’on manque aux bienséances en l’appelant « monsieur le lac » ou pour toute autre raison plus météorologique, le Baïkal est sujet à des tempêtes violentes. Ses lames, courtes comme celles de toutes les Méditerranées, sont très redoutées des radeaux, des prames, des steam-boats, qui le sillonnent pendant l’été.
C’était à la pointe sud-ouest du lac que Michel Strogoff venait d’arriver, portant Nadia, dont toute la vie, pour ainsi dire, se concentrait dans les yeux. Que pouvaient-ils attendre tous deux dans cette partie sauvage de la province, si ce n’est d’y mourir d’épuisement et de dénuement ? Et, cependant, que restait-il à faire de ce long parcours de six mille verstes pour que le courrier du czar eût atteint son but ? Rien que soixante verstes sur le littoral du lac jusqu’à l’embouchure de l’Angara, et quatre-vingts verstes de l’embouchure de l’Angara jusqu’à Irkoutsk : en tout, cent quarante verstes, soit trois jours de voyage pour un homme valide, vigoureux, même à pied.

La règle du jeu de la rubrique « Je me souviens » sur ce blog est ici, et pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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