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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Ce n’était que la peste » (Ludmila Oulitskaïa)

Davantage qu’une curiosité : le récit de la maîtrise très précoce d’une potentielle vaste épidémie de peste pulmonaire par l’Union soviétique totalitaire de 1939.

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Éclairant de ses phares un tourbillon de neige frémissant, un train de marchandises roule à travers une immense étendue désertique balayée par le blizzard. Il roule lentement, pendant longtemps. Il laisse derrière lui une ville à peine visible sous des monceaux de neige et se fond dans le brouillard.
À l’écart du monde entier, un long bâtiment de plain-pied est enseveli sous la neige. Quelques fenêtres brillent d’une lumière trouble. Sur une plaque recouverte d’une fine couche de neige, un nom que l’on n’arrive pas à lire.
Dans la loge du gardien, une vieille Tatare est assise près d’un poêle en fer, elle est coiffée d’un fichu en mainte tricotée qui lui descend sur le front et emmitouflée dans un châle. Elle découpe avec un petit couteau des tranches de viande séchée qu’elle mâchonne de sa bouche édentée. Son regard est concentré et absent.
Rudolf Ivanovitch Mayer se trouve dans un local confiné. Il est vêtu d’une combinaison de protection et porte un masque. On ne voit pas son visage. Il a des gants. À l’aide d’une longue aiguille, il répartit une culture bactérienne dans des boîtes de Petri. La flamme d’un petit réchaud à alcool frémit à chacun de ses gestes. Des gestes harmonieux, magiques.
Sur la table, devant la gardienne, le téléphone sonne longuement, avec insistance. Elle ne décroche pas tout de suite.
– Ce shaïtan, et ça crie, et ça braille…, bougonne la vieille.
Le téléphone ne se calme pas. Elle décroche.
– Labratoire ! On est en pleine nuit ! Qu’est-ce que t’as à gueuler comme ça ? Y a personne… Non, je peux pas écrire… Oui, Mayer est là ! Attends. Attends, je te dis !
La vieille femme va au bout du couloir, elle frappe à la porte du fond et crie :
– Mayer ! Téléphone ! On t’appelle de Moscou ! Faut que tu viennes !
Elle tire sur la porte, mais c’est fermé à clé. Elle recommence à frapper et à crier.
– Mayer ! Viens répondre ! Y a un chef furieux qui te demande !
Dans le local, Mayer a reposé l’aiguille, il reste immobile. Les coups frappés à la porte l’agacent.
– J’arrive, j’arrive !
Sa voix est assourdie par le masque. Celui-ci a légèrement plissé, le joint d’étanchéité de la mentonnière s’est détaché.
La vieille femme l’a entendu, elle retourne au téléphone et hurle dans l’écouteur :
– Attends un peu, je t’ai dit… !
Dans le sas de décontamination, Mayer enlève ses gants, son masque, sa combinaison, il essuie quelque chose et court enfin vers le téléphone.
– Excusez-moi, j’étais dans un local confiné… Oui, je fais des expériences la nuit… Je ne suis pas prêt, Vsévolod Alexandrovitch… Oui, oui, en principe… Parfaitement sûr. Mais j’ai encore besoin d’un mois et demi, deux mois. Oui, un mois et demi… Je ne suis pas prêt à faire un exposé… Bon, si vous présentez les choses comme ça… Mais j’estime qu’il est encore trop tôt pour un exposé. Je décline toute responsabilité… Oui, oui. Au revoir.
Il raccroche, furieux. La vieille le regarde avec attention.
– Il me crie dessus, il te crie dessus ! C’est un vrai shaïtan, ce chef fâché. Tiens, mange !
Elle lui tend un morceau de viande séchée au bout de son couteau. Mayer secoue la tête en signe de refus.
– Non, merci, Galia, dit-il en prenant machinalement le morceau.
Il mâche.
– Va dormir ! Rentre chez toi ! Pourquoi tu restes là ?

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Autrice prolifique et infatigable, par ailleurs biologiste de formation, Ludmila Oulitskaïa avait exhumé en 1988 un épisode méconnu de l’histoire de l’URSS, à savoir la brutale éruption d’un début d’épidémie de peste pulmonaire en 1939, à partir d’un banal accident de laboratoire passé inaperçu, dans la précipitation créée par des exigences bureaucratiques auxquelles même un scientifique sérieux (en ces années de grandes purges staliniennes tout juste finissantes) devait se plier. Sécurité d’Etat, confinements et arrestations, protection de l’information, auto-dénonciations de précaution et suicides sur un malentendu (quand on cogne à votre porte à six heures du matin) : tout l’arsenal d’un État totalitaire, était ici déployé pour une fois (et en des temps ô combien troublés) au bénéfice de la sécurité de toutes et tous…

Ce scénario paradoxal pour une future pièce de théâtre fut refusé à l’époque (non pas par la censure, mais parce que, de l’aveu même de l’autrice dans sa postface à cette édition, il s’agissait de son ticket d’entrée aux cours de Valéry Frid, qui ne l’accepta pas car estimant « n’avoir rien à lui apprendre ») et ressuscité presque logiquement en 2020 au moment du démarrage de l’épidémie de covid. Traduit en français en 2021 par Sophie Benech chez Gallimard, il porte encore la curieuse marque de ses origines, semblant écrit par moments comme une savoureuse suite de didascalies établissant le pont entre un commencement en écho à « La tourmente » de Vladimir Sorokine et un développement plus proche du film « Outbreak » (1995) de Wolfgang Petersen (avec Dustin Hoffman, Rene Russo et Morgan Freeman). Loin de ne constituer qu’une simple curiosité, ce petit livre résonne étonnamment, par les questionnements politiques sous-jacents qu’il provoque, avec le « Karman » de Giorgio Agamben ou le tout récent « Dans la tempête virale » de Slavoj Žižek.

On ignore quelles vont être les conséquences de cette pandémie. Comment allons-nous vivre après ? C’est une question qui reste ouverte. J’espère qu’il va se produire une réévaluation des priorités. J’espère que l’on va augmenter le financement de la science en général et de la médecine en particulier. Il est possible que le système politique mondial, préoccupé avant tout par des intérêts égoïstes et nationaux, change et s’oriente davantage vers le bien-être des populations, et non vers des objectifs politiques… Mais on ne peut pas non plus exclure un durcissement général du pouvoir. 

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À propos de Hugues

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