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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « L’Amant des morts » (Mathieu Riboulet)

Une épiphanie à la beauté presque insoutenable, au corps-à-corps avec le sida qui se déployait alors.

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Le père, de temps à autre, couchait avec le fils. La mère ne voyait pas. Il fallait en finir avec les lois de la besogne, mais ça recommençait toujours. Chaque fois, pourtant, s’annonçait comme la dernière, mais invariablement le petit jour le cueillait, aveuglé, avec au creux du ventre la chaleur qui contracte les muscles, le déposait dans les bois plein d’une rage informe à son endroit qu’il s’entendait à dissiper dans la plainte continue des tronçonneuses et le fracas des arbres entaillés. Il allait donc falloir recommencer.
Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. La mère ne voyait rien. Il fallait bien répondre, et ça ne cessait pas. Les élans adultes, brusques du père avaient éveillé au creux du fils un écho aussi obscur qu’ancien d’animalité, un besoin de sueur séchée, de salive et de sperme venu du fond des temps. C’était effrayant, mais souverain. Ils étaient au désert, cernés par la nuit, le vent des solitudes. On s’occupait de pulsions ataviques, on sculptait le revers invisible des jours industrieux et mornes.

Publié en 2008 chez Verdier, le huitième roman de Mathieu Riboulet, féroce et tendre explorateur des liens complexes entre les corps, les actions et les idées, est sans doute celui dont les premières lignes sont, d’emblée, les plus dérangeantes, celles qui établissent un terreau de malaise qu’il va s’agir, en 80 pages, de rendre puissamment fertile. Poser ainsi en héros désenchanté et presque inconscient, frisant une forme contemporaine de sainteté inatteignable, le fils d’un bûcheron de la Creuse, force animale, obsédée et incestueuse – poussant au paroxysme les courants pulsionnels qui irriguent par exemple l’épique « Et quelquefois j’ai comme une grande idée » de Ken Kesey -, l’inscrire dans une toile familiale initiale à la fois furieusement énergique et résolument mortifère, fort loin de l’ambiance primesautière avec laquelle Anne Serre jouait dans son « Petite table, sois mise ! », c’est pour l’auteur s’engager dans un redoutable défi – dont il extrait in fine avec une redoutable ferveur un roman intense, presque insoutenable de beauté fiévreuse.

On le voit, un immeuble de tantes. Constance songea tout aussitôt avec un pincement au cœur à la possibilité, hélas des plus tangibles, qu’il finisse en immeuble de veuves, tous ces hommes accédant au fil des mois à ce statut, jusqu’ici apanage des femmes, dont le sida leur ouvrait grand les portes, avec une préférence marquée pour les trentenaires dont l’élan splendide était brutalement interrompu par ce brusque afflux de solitude et de mort. Mais elle chassa l’image. Alix et elle devaient depuis maintenant quelques années refaire chaque mois de janvier leur carnet d’adresses pour éviter d’y laisser s’empiler les cadavres et d’en avoir plein les doigts à chaque fois qu’elles cherchaient un numéro de téléphone. Elles faisaient pour cela, grâce à leur voisin Luc qui les y avait incitées, de beaux efforts financiers en direction de la recherche médicale.

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Saint Julien l’Hospitalier

Mathieu Riboulet condense en une flèche enflammée d’une terrifiante justesse un roman d’apprentissage d’une homosexualité, une fresque sociale brutale et une extraordinaire incision, naturellement purulente et tendre, dans la réalité froide et douloureuse de l’irruption du sida au cœur d’une société humaine toujours menacée quoi qu’il puisse se dire ou s’écrire par ailleurs, humanité qui n’en demandait certainement pas tant. De l’acceptation de soi à l’invention de la dissimulation, de l’innocence cachée à la pénombre complice, de la forêt à l’école de commerce toulousaine, puis à Paris, le chemin gravi en une danse à la fois prudente et enlevée par Jérôme forcera l’attention inquiète de la lectrice ou du lecteur. Et l’on pourra vérifier plus tard, dans « Les Œuvres de miséricorde » (2012) comme dans « Entre les deux il n’y a rien » (2015) à quel point cette étonnante manière de construire un chemin de cahots signifiants au milieu du chaos des corps et des esprits est instrumentale dans l’efficacité merveilleuse de l’écriture de l’auteur.

On en était là, certains en surplomb. Jérôme, sans formuler le moindre embryon de pensée, avait vu que tout cela – l’escalier, le môme ouvert, secrétions, douleur et désarroi – était pour lui une simple mais impitoyable répétition de l’enfance dévastée : un désert pierreux, l’indifférence en héritage, son corps suintant d’adolescent abandonné de sa mère comme de Dieu. Il en était là, il ne serait jamais ailleurs que là. Il avait eu beau partir, s’emplir d’hommes, des mots creux des échanges, le théâtre à l’intrigue cadenassée avant même qu’il n’entre en scène déroulait inlassablement son propos cruel et monotone. Il n’y avait pas lieu de fuir.

Par sa phénoménale précision langagière, aussi discrète qu’efficace, par sa construction habitée d’une épiphanie contemporaine, par le rôle décisif qu’y joue l’appel réconfortant de la chair, « L’Amant des morts » résonne sans aucun doute puissamment avec « La légende de Saint Julien l’Hospitalier » de Gustave Flaubert, jouant intensément avec le leurre de la rédemption sans jamais s’y conformer, désireux d’inventer ici autre chose. Dans le fracas des corps qui tombent et des plaies opportunistes qui s’épanchent, environnés d’une indispensable et si rare bienveillance – à l’image des deux sœurs de la mère de Jérôme, veuves complices qui apprennent ici aussi à se surmonter elles-mêmes, et à accepter, par principe pourrait-on dire, ce qu’elles ne comprennent pas tout à fait -, Mathieu Riboulet nous offre une violente et singulière fable de la violence biopolitique incarnée dans les corps, malades ou bien portants, fable dont la douceur terminale n’est pas la moindre surprise.

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