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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La Voix du feu » (Alan Moore)

Douze tranches saisissantes de la ville de Northampton à travers les âges, en une somptueuse et glaçante réécriture signifiante de l’Histoire.

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Alan Moore est avant tout connu comme l’un des scénaristes ayant largement révolutionné les comics (avec, entre autres, « V pour Vendetta » en 1982-1985, « Watchmen » en 1986-1987 et « From Hell » en 1989-1996 – il ne faut pas hésiter à se plonger dans l’excellent « Alan Moore – Tisser l’invisible » pour une vision presque complète du parcours intellectuel et artistique de l’auteur), lorsqu’il publie en 1996 ce premier roman saisissant.

Superbement traduit en français en 2008 par Patrick Marcel (dans la si regrettée collection Interstices de Calmann-Lévy), « La Voix du feu » propose douze nouvelles impitoyables, formant toutes ensemble un singulier roman, histoire de la ville natale de l’écrivain, Northampton, au cœur des Midlands britanniques, de 4000 avant J.C. à 1995, appuyée sur une phénoménale documentation historique et sur l’exploitation détaillée d’archives municipales et régionales, histoire minutieusement retravaillée au corps et à l’âme pour en extraire de puissants faisceaux de sens.

En suivant au plus près les traces d’un adolescent abandonné par sa tribu (« Le cochon de Hob », 4000 av. J.C.), d’une jeune aventurière en quête de trésor chamanique (« Les Champs de crémation », 2000 av. J.C.), d’un chasseur-pêcheur rescapé d’une razzia (« Dans les terres inondées », 43 ap. J.C.), d’un contrôleur romain des monnaies (« La tête de Dioclétien », 290 ap. J.C.), d’une nonne boiteuse en quête de paix intérieure (« Les saints de novembre« , 1064 ap. J.C.), d’un ex-croisé en proie à de saintes obsessions (« En boitant vers Jérusalem », 1100 ap. J.C.), de l’un des participants à la conspiration des poudres de Guy Fawkes – personnage à la célébrité précisément renouvelée par le « V pour Vendetta » de l’auteur, et devenu depuis l’emblème des hackers « Anonymous » – (« Confessions d’un masque », 1607 ap. J.C.), d’un juge itinérant aux féroces appétits (« Le langage des Anges », 1618 ap. J.C.), de l’une des toutes dernières sorcières brûlées vives en Europe (« Complices ès tricots », 1705 ap. J.C.), de l’échappé fugace d’un asile d’aliénés (« Le soleil au mur semble pâle », 1841 ap. J.C.), d’un représentant de commerce aux vies multiples et au sens de la répartie inégal (« J’ai toujours des jarretelles, en voyage », 1931 ap. J.C.), et enfin de l’auteur lui-même, en pleine réflexivité psychogéographique sur son propre travail (« L’escalier d’incendie de Phipps », 1995 ap. J.C.), l’histoire de Northampton devient la matrice et le calque d’une emblématique histoire secrète de l’oppression matérielle et morale, d’une tentative permanente de conquête du langage et de la réflexivité sur l’aliénation, de la recherche des mots pour comprendre et dire ce qui nous détruit, d’une mise en perspective du moteur sexuel animal, des pulsions et de la stupidité qu’il est fort à même d’engendrer, lorsqu’il n’est plus la source d’élan qu’il pourrait être, aussi.

Gratte lui cul et donne moi hache de pierre de mère, que pas est de fort en mains de moi pour tenir. En bas elle est tomber, et Homme-penser est frapper figure de moi, que sang sort de nez de moi. Maintenant ramasse elle, dit lui, et creuse trou d’elle. Qu’esprits de sentir-bizarre sont pas venir à elle et par souffle d’eux rendre nous malades. Que oiseau de pourrir et chien de pourrir viennent pas. Que terre est prendre dû de terre et penser bon de nous, qu’elle est pas venir dure en bas de pieds de nous. Ça Homme-penser dit maintenant et, léchant sang de nez, creuse moi dur en terre. (« Le cochon de Hob« , 4 000 av. J.C.)

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Chassé ignominieusement du lycée à dix-sept ans, Alan Moore a peaufiné durant des dizaines d’années, après avoir renoncé précocement au dessin, l’art du scénario et du langage propre aux comics qu’il a, on le disait, largement révolutionné. Il y a là désormais, à pied d’œuvre, un art de dire beaucoup, et de suggérer plus encore, en très peu de mots, un art de dérouter et de fourvoyer, de surprendre et de faire bifurquer, de manier en expert l’ironie du sort, ou la menace surgissant d’un angle totalement imprévu, réorganisant l’exposé d’une violence immémoriale d’une manière terriblement délicieuse, résonnant puissamment, dans un fantastique érudit qui ne dit pourtant guère son nom, avec le « Livre des Violences » de William T. Vollmann, par exemple, mais aussi – et l’on sait qu’il y a entre eux une forte admiration réciproque – avec le « London Orbital » de Iain Sinclair.

Le chemin est plus large, en arrivant par le bord de la rivière. Combien de pieds de morts demande-t-il pour devenir comme ça ? C’est une colère et une misère de penser être un jour dans ma tombe et ce chemin encore là, pourtant. Ses ornières profondes, plus vieilles que nos grands-pères. Ses flaques d’inondation, l’affreuse ligne droite de son cours, encore là. Encore là.
Il monte devant moi, escarpé, ferme sous mon pas, et pourtant marcher est dur. Des cailloux tranchants me coupent les pieds, la boue sèche sur eux pour faire une peau craquelée par le soleil. Passer mon sac d’une main à l’autre, marmonner, me dire de quitter le chemin en haut de cette colline, pour avancer sur l’herbe douce sur les bords, pour descendre par l’est vers Pont-dans-la-Vallée.
La lumière du jour commence à pâlir, et bientôt les fossés au bord du chemin sont piquetés de vert brillant par les vers de feu. Chant de chauves-souris. Appel d’un oiseau aux yeux de nuit. Le bruit de mes pas, claquant dans le crépuscule.
Quelque part en amont, elle file devant moi dans le noir, pas encore gonflée, mais sans couleur. Des escargots sur ses cuisses. Visage vers le bas, les yeux fixes, regarde le fond de la rivière glisser au-dessous, chaque pierre, chaque algue broutée par les goujons. Des coquilles brisées, et des lignes habiles, fourchues, que des courants invisibles laissent sur le fond lent et lisse. Les yeux morts, qui ne perdent aucun détail. (« Les champs de crémation« , 2500 av. J.C.)

Maintenant, tandis que j’avance sur mes échasses dans l’eau, profonde ici de moins d’une longueur d’avant-bras, les arbres s’abaissent au-dessus de moi et la rivière est dans l’ombre. Sans le soleil pour m’éblouir sur la face de l’eau, les profondeurs au-dessous deviennent plus claires, si bien qu’on peut voir les poissons s’y déplacer. Je m’arrête, et je deviens aussi immobile que les pierres. Mes jambes de bois sont deux arbres enracinés dans le lit de la rivière, sur lesquels l’eau se fronce et se rabat. Sous sa surface, je considère mes échasses qui paraissent tordues, maintenant, pliées par l’âge, bien que je sache que ce n’est qu’un jeu de l’eau. J’écarte mon manteau de roseaux trempé, je lève mon harpon et j’attends. (« Dans les terres inondées », 43 ap. J.C.)

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Il y a aussi chez cet Alan Moore-ci un art consommé du maniement du temps long, voire très long, et de la résonance à travers les époques de choses indicibles (ou fort difficilement dicibles : on connaît par ailleurs l’attachement de l’auteur à la mythologie de H.P. Lovecraft, et les références à son œuvre, par petites touches toujours  discrètes, abondent). Neil Gaiman souligne avec justesse, dans sa belle préface de l’édition de 2003, reprise dans cette édition française, à quel point le talent multiforme d’Alan Moore s’exprime ici comme jamais jusque là : jouant avec les codes du roman policier ou du conte tragique comme avec le compte-rendu historique ou l’écho de faits divers pour mieux nous perdre – et nous retrouver plus loin, toujours -, il se permet aussi de construire chaque fois que nécessaire les langages ad hoc collant au plus près au projet d’ensemble, n’hésitant pas à mobiliser un sabir restreint et néanmoins terriblement évocateur à l’image du parlénigm de Russell Hoban, à reconstruire le flottant flux de conscience d’un aliéné, ou à habiller d’atours shakespeariens les remords remâchés par un traître.

J’introduis le pouce et l’index à l’intérieur de ma bouche et j’éprouve doucement les dents, pour vérifier combien remuent, branlantes sur mes gencives bleues et racornies. Toutes, je le crains, et je regrette de ne plus être à Londinium, car la ville semblerait un paradis à mes yeux, maintenant.
Envoyé ici dans les terres du milieu il y a deux mois sur des rapports de contrefaçon, j’étais un enfant que rien ne préparait à cet endroit, à ces Coritani, titubant ivres à travers des vies courtes et sanglantes, qu’ils tiennent pour acquises : à leur violence inconsidérée, incessante ; aux cicatrices colorées, aux volutes d’encre qui griffent leurs fronts et leurs dos, terribles et étranges comme des chiens bariolés. À mon arrivée ici, j’étais encore d’une sensibilité tellement délicate que je pouvais blêmir à l’écoute d’un passage sanglant dans un drame en vers ; maintenant, je les regarde pendre leurs jeunes pour s’amuser, et c’est à peine si j’y songe. (« La tête de Dioclétien », 290 ap. J.C.)

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Il n’est donc pas si surprenant que ces un peu plus de 300 pages intenses et variées développent comme une mystérieuse parenté avec les dix tomes épiques du « Nicolas Eymerich, inquisiteur » de Valerio Evangelisti : sondant en détail une âme imaginaire des lieux pour y loger les vicissitudes, les fantasmes et les peines de l’humain, épiant la noirceur dans la légèreté comme le rire farceur dans la destinée sombre, traquant sans pitié les idiosyncrasies dissimulées sous les programmes biopolitiques, Alan Moore lui aussi construit son propre « Surveiller et punir » en imaginant cette si étrange « Histoire de la folie à travers les âges » – à Northampton.

Voici maintenant le premier baiser de la fumée, un bécot affectueux d’époux, sur le nez ; tout comme avec un mari, nous gardons toutes deux les yeux clos pendant qu’il se prolonge. Le moment vient bientôt où il fourre sa langue âcre et étouffante jusqu’à la moitié dans nos gosiers. Des piqûres d’orties, rudes et cuisantes, se lovent là derrière nos narines blessées. J’espère que les fagots ne sont pas en bois vert et humide, ni en aucune façon lents à se consumer, car lorsque notre pacte a été conclu, l’Homme au Visage noir a assuré que nous ne connaîtrions pas les feux du châtiment. Un silence sifflant mousse dans mes oreilles, comme face à une approche insondable, mais meurt rapidement, réduit dans le crépitement de papier froissé qui est maintenant tout autour de nous. Chut, Mary Phillips, et n’aie crainte, car on nous a fait une promesse, à toi et à moi. (« Complices ès tricots », 1705 ap. J.C.)

Cette « Voix du Feu », coup d’essai relativement tardif d’un maître artistique, est un très grand roman, et nous fait encore davantage espérer de la lecture de « Jérusalem », son deuxième roman publié vingt ans après celui-ci, nourri de matière encore plus formidable, et que l’on attend pour septembre chez Inculte Dernière Marge (dans une traduction de Claro).

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Drawing a line … Alan Moore, the creator of Watchmen.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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