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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Temps glaciaires » (Fred Vargas)

L’un des plus féroces puzzles jamais soumis au commissaire Adamsberg et à sa brigade bariolée.

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J’avais laissé reposer quelque temps le commissaire Adamsberg de Fred Vargas, après « L’armée furieuse » en 2011. Certainement pas par lassitude, ce personnage de policier résolument hors normes étant sans doute l’un des plus attachants construits par la fiction romanesque ces dernières années, mais probablement sous la pression incessante de nouveaux textes (quelle que soit leur année de parution) qui appellent joyeusement l’attention. C’est ainsi comme un petit cadeau de Noël 2017 que je me suis offert en dévorant ces jours-ci « Temps glaciaires » et « Quand sort la recluse », qui attendaient sagement sur ma montagne à lire depuis leur parution chez Flammarion, en 2015 et en 2017.

Plus que vingt mètres, vingt petits mètres à parcourir avant d’atteindre la boîte aux lettres, c’était plus difficile que prévu. C’est ridicule, se dit-elle, il n’existe pas de petits mètres ou de grands mètres. Il y a des mètres et voilà tout. Il est curieux qu’aux portes de la mort, et depuis cette place éminente, on persiste à songer à de futiles âneries, alors qu’on suppose qu’on énoncera quelque formule d’importance, qui s’inscrira au fer rouge dans les annales de la sagesse de l’humanité. Formule qui sera colportée ensuite, de-ci de-là : « Savez-vous quelles furent les dernières paroles d’Alice Gauthier ? »
Si elle n’avait rien à déclarer de mémorable, elle avait néanmoins un message décisif à porter, qui s’inscrirait dans les annales ignobles de l’humanité, infiniment plus vastes que celles de la sagesse. Elle regarda la lettre qui tremblait dans sa main.
Allons, seize petits mètres. Depuis la porte de son immeuble, Noémie la surveillait, prête à intervenir au premier vacillement. Noémie avait tout tenté pour empêcher sa patiente de s’aventurer seule dans la rue, mais le très impérieux caractère d’Alice Gauthier l’avait vaincue.
– Pour que vous lisiez l’adresse par-dessus mon épaule ?
Noémie avait été offensée, ce n’était pas son genre.
– C’est le genre de tout le monde, Noémie. Un de mes amis – un vieux truand par ailleurs -, me disait toujours : « Si tu veux garder un secret, eh bien garde-le. » Moi, j’en ai gardé un longtemps, mais il m’embarrasserait pour grimper au ciel. Encore que, même ainsi, mon ciel n’est pas gagné. Débarrassez-moi le plancher, Noémie, et laissez-moi aller.

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Quelques suicides suspects qu’un peu plus que le hasard semble pourtant relier, un haras des Yvelines à la solide fortune, un ancien voyage collectif tragique sur une île islandaise hantée par les légendes, et une association de plus de 700 personnes vouée à la reconstitution des riches heures des assemblées de la Révolution française : c’est sur ce terrain hybride et marécageux en diable, peut-être davantage encore qu’à l’accoutumée (et pourtant, la peste noire de « Pars vite et reviens tard » ou la Mesnie Hellequin de « L’armée furieuse » avaient placé haut la barre), que le commissaire Adamsberg, rêveur méticuleux et poète opiniâtre comme on le connaît et l’apprécie, va entraîner sa brigade dans ce huitième roman que lui dédie Fred Vargas.

Adamsberg attrapa son téléphone, écarta une pile de dossiers et posa les pieds sur sa table. Il avait à peine fermé l’œil cette nuit, dieu sait comment.
– La femme du 33 bis ? demanda-t-il. Pourquoi tu m’emmerdes avec ça à 9 heures du matin, Bourlin ? D’après les rapports internes, il s’agit d’un suicide avéré. Tu as des doutes ?
Adamsberg aimait bien le commissaire Bourlin. Grand mangeur grand fumeur grand buveur, en éruption perpétuelle, vivant à plein régime en rasant les gouffres, dur comme pierre et bouclé comme un jeune agneau, c’était un résistant à respecter, qui serait encore à son poste à cent ans.
– Le juge Vermillon, le nouveau magistrat zélé, est sur moi comme une tique, dit Bourlin. Tu sais ce que ça fait, les tiques ?
– Très bien. Si tu te découvres un grain de beauté auquel il pousse des pattes, c’est une tique.
– Et je fais quoi ?
– Tu l’extrais en tournant avec un minuscule pied de biche. Tu ne m’appelles pas pour ça ?
– Non, à cause du juge, qui n’est rien qu’une énorme tique.
– Tu veux qu’on l’extraie à deux avec un énorme pied de biche ?
– Il veut que je classe et je ne veux pas classer.
– Ton motif ?
– La suicidée, parfumée et cheveux propres du matin, n’a pas laissé de lettre.
Adamsberg laissa Bourlin lui dévider l’histoire, les yeux fermés.
– Un signe incompréhensible ? Près de sa baignoire ? Et en quoi veux-tu que je t’aide ?
– Toi, en rien. Je veux que tu m’envoies la tête de Danglard pour regarder ça. Il saura peut-être, je ne vois que lui. Au moins, j’aurai la conscience tranquille.
– Sa tête seulement ? Et qu’est-ce que je fais de son corps ?
– Fais suivre le corps comme il peut.
– Danglard n’est pas encore arrivé. Tu sais qu’il a ses horaires, selon les jours. C’est-à-dire, selon les soirs.
– Tire-le du lit, je vous attends tous les deux là-bas. Une chose, Adamsberg, le brigadier qui m’accompagnera est une jeune buse. Il faut qu’il prenne de la patine.

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L’île Grimsey (Islande)

En composant ainsi, roman après roman, autour de personnages majeurs, mineurs, mais toujours étonnamment attachants, formant équipe malgré les vicissitudes psychologiques, administratives ou intellectuelles, Fred Vargas organise un jeu à la tonalité quasiment unique, dans lequel peuvent venir s’insérer avec un surprenant naturel aussi bien « Les Onze » de Pierre Michon que les « Archives du vent » de Pierre Cendors, le savoureux faux dilettantisme des meilleurs personnages d’Andrea Camilleri (avec toute la cruauté malicieuse de sa narration, le plus souvent) aussi bien que les jeux de miroirs acrobatiques autour du langage de « La voix du feu » d’Alan Moore, pouvant à l’occasion impliquer jusqu’à un sanglier presque domestique (qui n’a, comme chacun sait, rien à voir avec un cochon presque sauvage), créant un hybride de sérieux politique et de rêve poétique insérés dans un humain potentiellement alternatif, hybride dont, pour ma part, je ne me lasse pas, bien au contraire.

– Eh bien, fais traîner. Ne serait-ce qu’un jour. Explique que tu travailles sur le cyrillique. Et ne dis surtout pas que cela vient d’ici.
– Pourquoi traîner ? Tu penses à quelque chose ?
– À rien. J’aimerais réfléchir un peu.
Bourlin poussa un soupir découragé. Il connaissait Adamsberg depuis assez longtemps pour savoir que « réfléchir » n’avait aucun sens, le concernant. Adamsberg ne réfléchissait pas, il ne se posait pas seul à une table, crayon en main, il ne se concentrait pas devant une fenêtre, il ne récapitulait pas les faits sur un tableau, avec des flèches et des chiffres, il ne posait pas son menton sur son poing. Il vaquait, marchait sans bruit, il ondulait entre les bureaux, il commentait, arpentait le terrain à pas lents, mais jamais personne ne l’avait vu réfléchir. Il semblait aller tel un poisson à la dérive. Non, un poisson ne dérive pas, un poisson suit son objectif. Adamsberg évoquait plutôt une éponge, poussée par les courants. Mais quels courants ? D’ailleurs, d’aucuns disaient que, quand son regard brun et vague se perdait plus encore, c’était comme s’il avait des algues dans les yeux. Il appartenait plus à la mer qu’à la terre.

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