☀︎
Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Ni vivants ni morts » (Federico Mastrogiovanni)

Impressionnante, glaçante et nécessaire enquête dans un pays traumatisé par ses disparus.

x

ni-vivants-ni-morts-hd

Roberto Bolaño a écrit avec 2666 «un millier de pages où les crimes de Ciudad Juárez brillent d’un éclat noir», des crimes sur lesquels Sergio González Rodríguez avait déjà enquêté, dénonçant au péril de sa vie la collusion entre trafiquants de drogue et autorités de l’État («Des os dans le désert»), dans ce pays où l’on pense si souvent enterrer la vérité en tuant les journalistes.

Les enlèvements et assassinats au Mexique ne se limitent pas à la ville de Juárez. Bien qu’il n’existe pas de statistiques précises, on estime que plus de 30000 personnes ont disparu au Mexique au cours des neuf dernières années, et le rythme de ces disparitions a augmenté de manière dramatique et dans tout le pays à partir de 2006, sous la présidence de Felipe Calderón.

«Les disparitions forcées sont tellement nombreuses que l’existence du phénomène ne surprend plus, sauf par le silence qui l’entoure.
Je ne suis pas mexicain, mais je vis et travaille au Mexique depuis des années. J’ai sillonné ce pays, côtoyé ses habitants, en compagnie des personnes les plus banales et parfois les plus marginales. J’ai beaucoup parlé, et écouté encore plus. Tel est mon travail : écouter, puis raconter des histoires, des récits, des expériences, écrire des chroniques. Je me suis intégré à la vie quotidienne de ce pays en partageant la vie quotidienne de nombreux habitants. Et je me suis rendu compte qu’il était littéralement impossible d’ignorer l’ampleur des disparitions forcées, une pratique déjà si évidente, si banalisée, si massive. C’est un danger tellement proche que tous les Mexicains, ainsi que les touristes et les étrangers qui, comme moi, travaillent dans ce pays, le vivent comme un épouvantable cauchemar, dont beaucoup ne se réveillent pas.»

x

Manifestation après la disparition de 43 étudiants de l’école normale d’Ayotzinapa, dans l’ouest du Mexique. ® Pedro Pardo / AFP

Parue en 2014, traduite de l’espagnol par François Gaudry pour les éditions Métailié (février 2017), cette enquête sur les disparitions forcées – enlèvements ou meurtres dont les auteurs ont bénéficié de l’appui de l’armée, de la police ou de l’état -, réalisée par le journaliste et écrivain d’origine italienne Federico Mastrogiovanni, qui vit et travaille au Mexique depuis 2009, est terrible et très éclairante car elle tente de dresser une carte du phénomène dans tous ses aspects et met en lumière, en rassemblant des témoignages et des informations éparses et fragmentaires, les graves répercussions que ces disparitions entraînent dans la société mexicaine et leurs causes sous-jacentes, au-delà des règlements de compte entre narcotrafiquants toujours pointés du doigt par des autorités coupables qui salissent systématiquement la mémoire des victimes en semant le doute sur leur innocence.

«Comme il est impossible que quelqu’un prenne la peine d’examiner à fond chaque cas, ils deviennent une longue série d’événements isolés de personnes qui simplement disparaissent. Le plus facile est alors d’écrire : «Il était lié au crime organisé», et la situation n’exige aucune explication. Les familles, la plupart du temps terrorisées, ne tentent même pas de laver la réputation de leur cher disparu, tellement elles souhaitent le retrouver vivant. Ainsi se propage l’idée, le lieu commun, que les victimes d’une disparition forcée sont des criminels et, par conséquent, ont mérité leur sort – syllogisme pervers qui ferme le cercle des préjugés et de l’impunité.» 

x

jose-hernandez-claire

® José Hernández-Claire

Dans ce pays qui compte une police et une armée parmi les plus corrompues au monde, ce dont le recueil de nouvelles «Mexico noir» donnait un aperçu glaçant, la préface de Jaime Avilés fournit d’emblée l’une des clés pour comprendre ce qui se joue, dans les territoires où la multiplication des disparitions forcées sert à répandre une terreur prolongée, permettant ensuite l’implantation de compagnies multinationales pour exploiter les ressources naturelles – pétrolières, minières ou forestières.

«Quatre mois avant l’approbation de la réforme énergétique qui privatisa la compagnie Petroleos Mexicanos (Pemex), en août 2013, la violence déchaînée apparemment sans rime ni raison par Felipe Calderón au début de l’année 2007 prit tout son sens. La propagande officielle permit de mettre en évidence que la région recelant d’immenses gisements de gaz de schiste – le nord des États de Chihuahua, Caohuila, Nuevo Leon et Tamaulipas, le dénommé bassin de Burgos – était celle que les narcotrafiquants avaient martyrisée et en partie dépeuplée, en collaboration ouverte avec les organes de sécurité de l’État.» 

«Ni vivants ni morts» est un livre impressionnant, une confrontation nécessaire avec la barbarie, un dévoilement des liens et de la convergence complexe entre les groupes criminels (qui se livrent au trafic d’êtres humains, de migrants en particulier, en toute impunité) et des autorités corrompues, qui utilisent les disparitions forcées comme instrument de terreur pour annihiler toute résistance de la population, faire passer des réformes impopulaires et réduire au silence ceux qui luttent contre le pillage des ressources naturelles ou pour des causes sociales, ainsi que les journalistes ou parents de ces victimes, ni vivantes ni mortes, qui tentent d’enquêter sur ces disparitions.

«La disparition d’une personne est une violence contre tout citoyen […] une atrocité commise directement et quotidiennement contre chacun d’entre nous.»

mastrogiovanni-cgiulia-_iacolutti

logo-achat

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :